I ! A IM T R E PREMIER
race. Dieu permettait qu'à l'heure où la vieille dynastie expirait, son âme passât dans celui qui devait en perpétuer l'aventureux génie. Charles-Albert de Sa voie- Carignan naissait le 2 octobre 1798, quelques jours à peine avant l'écroulement que je viens de dire.
Chassé de Piémont par son allié de la veille, le malheureux roi Charles-Emmanuel IV se réfugiait en Sardaigne [b), tandis que l'anarchie lui succédait à Turin. Le lendemain de son départ y fut ce que sont partout les lendemains de révolution. Entre rares honnêtes gens, on s'enferma pour gémir à portes closes tandis que la rue s'encombrait de toutes les défections. Un vainqueur, en pareil cas, peut toujours compter, comme entrée de jeu, sur la servilité enthousiaste des vaincus...
Faut-il le dire? Charles de Carignan fut des premiers (1) à apporter au nouveau régime son adhésion d'autant plus lamentable qu'elle se doublait d'un marché. Joubert avait offert au prince la paisible jouissance de ses apanages, s'il renonçait à ses droits éventuels sur la couronne (c).
Que valaient ces droits à l'heure où elle gisait brisée? Rien. Que vaudraient-ils si jamais on en devait ramasser les morceaux? Rien encore. Le Roi exilé avait trois frères. C'étaient trop de gens à mourir, pour qu'une chimérique espérance de royauté pût entrer en balance avec les avantages très positifs qu'offrait Jou-
1 ) Voy. Nicomède Bunchi, Storia délia monarchia di S t. III, p. 182.
bert. M. de Carignan parafa donc le traité, et dès lors rien n'égala sa ferveur républicaine.
Il ne parlait plus que l'argot de g3. Ses palais, ses biens, son collier de l'Annonciade furent offerts et acceptés en dons patriotiques. Il n'était que la princesse pour surpasser le prince en civisme. Vêtue en citoyenne, elle courait les postes où son mari montait la garde, et affichait ses sentiments d'une façon si patriotique que la rue même s'en scandalisait. L'histoire ajoute que dans ses promenades au corps de garde, madame de Carignan portait presque toujours le petit Charles-Albert entre ses bras. Pauvre enfant! la Révolution le marquait ainsi de sa griffe pour le reconnaître un jour. Ce jour-là, elle ne lui sera pas plus clémente qu'elle ne l'avait été pour son père, cinquante ans auparavant.
Malgré les tristes gages qu'il leur prodiguait, Charles de Carignan devenait, en effet, bientôt suspect à ses nouveaux amis. Ses biens étaient tentants, on les confisqua. Il embarrassait à Turin, on l'interna à Paris; et pendant un an, le prince traîna sa misérable vie à Chaillot. Son logeur, rue du Mail, s'appelait Villement. Sans doute, cet homme appartenait à la police, car les rapports sur M. de Carignan foisonnent aux Archives nationales. Ses promenades, ses visites, tout, jusqu'à ses moindres propos, s'y trouve rapporté et souligné souvent de notes grossières ou grotesques (i). On ne peut se défendre d'un serrement de cœur
(i) Voir aux Archives nationales, F.
C H A P I T K E P R E M F E li .
devant cette déchéance. La mort heureusement en abrégea l'angoisse. Charles de Carignan s'éteignait le
24 juillet 1800, laissant sa veuve et ses enfants dans la plus cruelle détresse qui se puisse dire. Charles-Albert avait deux ans à peine, sa sœur Elisabeth n'était âgée que de quelques mois.
Qu'allaient-ils devenir? Les malheureux ordinairement ont peu d'amis ; ils en ont moins encore à ces heures d'accalmie qui suivent les grandes crises. Chacun alors se tâte, comme après la bataille, sans grand souci des blessés et des morts.
Il se trouva cependant un bon Samaritain parmi la foule indifférente ou dédaigneuse. Le comte Alexandre de Saluces (d), qu'une lointaine parenté rattachait aux Carignan, accourut auprès de la princesse dès la première heure de son veuvage. Sans regarder aux rancunes que son dévouement pouvait éveiller à la petite cour de Sardaigne, sans compter non plus avec ses intérêts, Saluces hypothéqua tous ses biens et prit la tutelle des enfants. La tâche était rude; car, pour les relever de leur déchéance, le point d'appui manquait partout.
Par ses allures révolutionnaires, la princesse de Carignan s'était à jamais aliéné les cours de Saxe et de Sardaigne. Il était peu probable, d'autre part, que dans les sphères officielles, à Paris, on se montrât, sous le Consulat, plus respectueux aujourd'hui, qu'on ne Pavait été hier, pour le traité de Joubert. Si aléatoire que fût un appel devant les tribunaux, ce fut pourtant à cette chance que se confia le comte de Saluces. Il attaqua le gouvernement français en restitution des
biens confisqués à ses pupilles, et poursuivit le fisc, pendant près de dix ans, devant toutes les juridictions. On peut dire que l'enfance de Charles-Albert tient dans rénorme dossier de ce procès. Tantôt jouée avec quelque succès, tantôt compromise par la mauvaise foi du gouvernement, la partie semblait définitivement perdue, quand, brusquement, en i8io,le bon plaisir impérial se déclara en faveur de Charles-Albert.
Une série de décrets rendus coup sur coup (e) lui donnèrent cent mille livres de rente, l'obligèrent à changer ses armes, le travestirent en comte de Carignan et en lieutenant de dragons.
Bonaparte s'était si souvent montré moins généreux vis-à-vis de gens plus redoutables, que la chronique se hâta de chercher l'envers de tant de faveurs. Elle y vit, ou crut y voir la preuve d'un tendre sentiment du maître pour l'excentrique princesse de Carignan.
On donnait cet hiver-là force bals parés où l'Empereur allait volontiers jeter le mouchoir. A l'abri de son masque, qui pourtant ne le masquait guère, il s'attaquait, comme un sous-lieutenant, à toute femme avant l'heur de lui plaire. Or la princesse de Carignan lui plut, la chose est certaine, dès leur première rencontre chez madame de Rémusat. On racontait même alors que Napoléon avait été jusqu'à lui offrir quelqu'un des siens pour mari (i).
(i) « Fu creduto che concedesse la sua mano al Montléart, piuttosto che cedere a pressioni del Imperatore che le proponeva nozze napoleoniche. » (Manno, lnforma\ioni sull ventunu, in Piemonte, p. 3o.)