CHAPITRE V
Constitutionnels français et espagnols. — Mouvements à l'Université.— Attitude douteuse du prince de Carignan. — Mort de Joseph de Maistre. — La Révolution éclate à Turin. — Hésitations du Roi. — 11 abdique en faveur de son frère M. le duc de Genevois. — Celui-ci est à Modène. — En attendant son retour, le prince de Carignan est nommé régent. — Il se laisse arracher une Constitution. — Mission de Sylvain auprès du nouveau roi. — Charles-Félix se refuse à reconnaître les actes du prince de Carignan et lui donne l'ordre de se rendre à Novare. — Le prince obéit. — Un nouvel ordre du Roi l'envoie à Florence.
Quand jadis passait une chaise de poste, les claquements du fouet, le bruit de la voiture, les hennissements des chevaux attiraient aux fenêtres des figures effarées ou plaisantes. Les grelots constitutionnels provoquaient de même à Turin une extrême émotion. Les gens sérieux se montraient, pour en rire ou pour les admirer, parmi les plus pétulants coursiers de l'attelage, le prince de la Cisterne, Collegno, Santa Rosa, Perron ; mais la foule n'avait d'yeux que pour le marquis de Prié. Bonaparte jadis Pavait nommé le premier fat de l'Empire. La Restauration ne lui avait laissé que le titre de Brutusà la rose. L'aimable marquis n'en était pas moins une toute-puissance à Turin.
Il y tenait école de bel air et de constitution. Ce-
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pendant, entre la constitution espagnole et la constitution française, il préférait cette dernière comme plus élégante. Son avis avait fini par prévaloir. De là, bientôt, parmi les conspirateurs, une première division qu'ils marquaient par leurs façons d'être et de se vêtir.
Les tenants du marquis de Prié, ou, ce qui était la même chose, de la constitution française, suivaient la mode jusque dans ses plus extravagantes exagérations ; jamais on ne les voyait en uniforme; ils marchaient à petits pas comptés. Ils embaumaient, pour rendre sans doute plus appréciable à la canaille une condescendance qui faisait dire au marquis de Prié, un jour qu'on voulait le porter en triomphe : « Embra ssezmoi, mes enfants, embrassez-moi tant que vous voudrez, mais ne me salissez pas. »
Les patriotes, au contraire, qui rêvaient de Cortès, ne se montraient qu'en costumes tragiques. Leurs barbes, leurs cheveux, étaient à tous crins sous d 'immenses chapeaux blancs. Eux allaient en meute, sombres, rudes, grossiers, et poussaient dans les cafés, au théâtre, dans la rue, de vrais rugissements.
Quelques semaines avaient suffi à transformer en fosse aux lions les rues de Turin d'ordinaire si paisibles.
« Je ne puis te dire, mandait Sylvain à son frère, combien je suis frappé de l'état de surexcitation où je retrouve chacun. L'aventure de Naples a mis toutes les têtes à l'envers. »
Le premier résultat d'un si bel enthousiasme fut