‹ Prologue d'un règneChapitre 52 sur 177 · CHAPITRE V. I · texte numérisé non relu

CHAPITRE V. I

une échaurfourée à l'Université, et Sylvain de noter l'incident dans son Journal.

« Quatre ou cinq étudiants, la veille, s'étaient montrés au théâtre avec des bonnets rouges. Naturellement, ils avaient été cuver leur patriotisme en prison. Mais le lendemain ces gamins étaient milieu réclamer leurs camarades. On les bouscula, on en meurtrit peutêtre quelques-uns, mais je puis affirmer qu'on ne tua personne.

« Mon prince, dès la première heure du tapage, s'en était allé offrir ses servicesau Roi. J'avais eu l'honneur de l'accompagner au palais. Mais comme on n'y pensait pas que l'affaire eût la moindre gravité, Monseigneur avait été remercié. Il était rentré chez lui pendant que moi, je m'en allais, par son ordre, voir cequi se passait.

a Grand fut mon étonnement quelques heures plus tard, lorsque je revins rendre compte, de trouver Monseigneur tout autre que je l'avais laissé. Il me reçut avec une mine tragique. Son aide de camp Omodei et son écuyer Saint-Georges, que je trouvais auprès de lui, n'étaient pas plus avenants. Ces messieurs parlaient avec horreur du sang répandu. Ne pouvant, sur ce chapitre, rivaliser de pitié et d'indignation avec eux, je m'en allai. Et mal m'en prit, car certainement j'aurais empêché mon prince d'envoyer, ainsi qu'il le fit, de l'argent et des confitures aux prisonniers. Cette recherche d'une malsaine popularité était en même temps une imprudence.

« Mais qu'était-il à parler de prudence avec des fous

qui conspiraient tout haut au théâtre, au bal, qui se distribuaient des médailles, des bagues, des bracelets et jusqu'à des boucles d'oreilles, où je ne sais quelle effigie représentait la Constitution?

« Le journal français la Minerve était l'arsenal où chacun allait chercher ses arguments, ou plutôt ses phrases toutes faites. Qui avait lu la Minerve le matin pouvait prévoir toutes les sottises qu'il entendrait dans la journée.

« On avait bien, sur la réclamation de l'ambassadeur autrichien, baron de Binder, arrêté quelques beaux diseurs tels que Prié, et quelques conspirateurs plus à craindre, tels que le prince de la Cisterne et le chevalier Perron. Mais ces arrestations n'avaient pas le moins du monde calmé l'effervescence générale. Les proclamations, les appels, les pamphlets tombaient-ils du ciel ou s'imprimaient-ils clandestinement à Turin? Je ne sais; je sais seulement qu'on en trouvait partout, jusque dans l'oratoire de la Reine.

« Et mon prince gardait une attitude douteuse. Son intimité avec les gens les plus avancés d'opinion, tels que son écuyer Collegno, le marquis de Carail et le comte de Santa Rosa, m'inquiétait. Ce qu'il me disait d'autre part de son tendre respect pour le Roi me rassurait. Bref, je ne savais que penser; mais j'aurais voulu que nous fussions tous à mille lieues de Turin. »

Moins clairvoyant ou moins expérimenté que Sylvain, le prince, à cette heure critique, se drapait, en effet, dans quelques vagues théories sur les dangers de la Révolution.

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