‹ Prologue d'un règneChapitre 53 sur 177 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Mais s'il criait au loup, citait comme ces enfants qui n'y croient pas.

« Revenez, écrivait-il au comte de Revel (1), parce que, dans des moments aussi critiques que ceux-ci, les personnes comme vous, mon cher comte, ne devraient jamais être éloignées de ceux qui gouvernent un État (2). Il y a maintenantsi peu degens de mérite, et qui soient en même temps parfaits honnêtes gens, qu'on ne saurait trop les rechercher. Il y a eu, sans contredit, des temps plus mauvais que ceux où nous vivons, pour le monde en général, mais non pas pour les princes; car, maintenant, le grand but de la philosophie moderne est tourné à la destruction de la religion et des trônes, et ceux qui sont destinés à gouverner les nations ne sauraient assez peser toutes leurs actions.

« Je désire beaucoup vous témoigner de vive voix l'amitié que je vous porte, et combien je fais fond sur les bons conseils que j'espère toujours recevoir de vous. »

Quoi qu'il en pût dire à son ami Revel, le prince aimait les conseils comme la duchesse du Maine aimait le monde, parce que chacun l'écoutait et qu'elle n'écoutait personne.

(1) Ignace de Thaon de Revel, nommé, le i5 avril 1814, membre du conseil de régence du Piémont; ministre plénipotentiaireà Paris après le retour du Roi, lieutenant général, grandcroix de Saint-Maurice, puis gouverneur de Gênes, vice-roi de Sardaigne en i820,et dans la même année gouverneur deTurin.

(2) Le comte de Revel était en Sardaigne.

Presque à sa porte, mourait dédaigné l'homme dont la clairvoyance aurait pu lui être si secourable. Rien de navrant comme la dernière plainte de Joseph de Maistre, se survivant dans son propre pays :

« ...Je ne suis plus qu'un vieux prisonnier, qui a tout au plus le droit de regarder par sa fenêtre... (i). » « Je suis accablé et, de plus, dégoûté de la vie... mon esprit de petit est devenu nul : Hic jacet... (2). »

Et chacun de tourner le dos à ce grand cadavre. Les pauvres humains sont si reconnaissants lorsque vous les dispensez enfin de vous envier!

« ...Le chevalier Maistre (3), écrivait Sylvain (le 3 mars 1 821), est arrivé juste à temps pourvoir expirer son grand frère (a), dont la mort n'a pas fait plus de sensation que celle de ton gardeur de vaches, s'il se fût rendu à Turin pour cette opération. Ceux qui se sont aperçus que le comte Maistre n'existait plus n'ont su dire autre chose à sa louange, sinon que c'était un radoteur enthousiaste, et qu'on était heureux d'en être débarrassé dans un moment où il embarrassait plus qu'il n'était utile. C'est vraiment duperie d'avoir de la sagesse, de l'esprit et du génie...

« Aussi beaucoup de gens qui ne veulent pas passer pour des sots agissent comme des coquins... »

Tel semblait être aussi l'avis de Charles-Albert

(1) Lettre à madame la duchesse des Cars, 28 mars 1819. [Lettres et opuscules, t. Ier. p. 5 12.)

(2) Au comte de Marcellus, 9 août 1819. '.Lettres et opuscules, t. I", p. 517.)

(3) Nicolas de Maistre, frère cadet du comte Joseph.

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quand sonnait enfin l'heure décisive de sa vie. Chaque minute de cette heure-là a son histoire écrite par le prince lui-même. J'y puiserai à pleines mains. Dans une pièce jouée par des morts, les morts doivent redevenir des acteurs vivants. Mieux vaut les laisser parler que de les faire parler.

Il y a dans ce récit, rédigé par le prince, aux premiers jours de son exil à Florence, un accent de sincérité profonde. Les ambassadeurs de Prusse, de France et de Russie demandent une justification, il répond par le simple exposé de faits faciles à contrôler. Il ne déguise rien; ses aveux donnent créance à ses affirmations. En vérité, l'enfant de vingt-trois ans qui a écrit ces pages a servi de jouet ou d'enseigne à la Révolution; mais il n'a pas été le traître que Ton a dit : « Un honnête homme peut répondre qu'il ne sera pas Judas, mais peut-il jurer qu'il ne sera jamais Pierre (1)? »

« ...Le 2 ou le 3 mars 1 821, raconte Charles-Albert, Carail (b), Collegno (c), Sainte-Rose (d) et Lisio (e) vinrent chez moi me demander le secret sur une chose extrêmement importante, qu^ls avaient à me confier.

(1) Journal de Gordon.

Après avoir fait une longue dissertation sur les idées libérales, ils finirent par m'avouer qu'ils appartenaient à des sociétés qui, depuis longtemps, travaillaient pour Tindépendance de l'Italie; que j'avais toujours montré un grand attachement pour mon pays, que je ne pouvais avoir d'autre visée que l'honneur. Leur conclusion fut qu'ils espéraient que je me mettrais à leur tête pour obtenir du Roi de légères concessions, qui ne seraient que les préludes d'une gloire future... »

Le prince avait-il mérité dépareilles confidences? Dans tous les cas, l'idée d'une trahison le fit bondir:

a ...Je leur répondis que je ne pouvais avoir d'autre manière d'agir que celle que me marquaient la religion et l'honneur; que rien au monde ne me ferait départir de mes devoirs. Je cherchai ensuite à les raisonner et à leur prouver la folie de l'entreprise; mais ils me répondirent que mes paroles étaient inutiles, qu'ils étaient liés par les serments les plus forts. Je leur fis entendre nettement alors que si je ne pouvais les empêcher d'agir, je me prononcerais contre eux (i)... »

Vaine menace ! Lisio et Collegno montrèrent au prince la liste des conjurés. « Je découvris là avec stupeur que la plupart de mes officiers d'artillerie étaient fédérés. Je menaçai alors ces messieurs de me rendre

(i) Voici quelles furent, d'après l'historien Poggi, les propres expressions des conjurés : « Tout est prêt, il ne manque que votre consentement. Nos amis attendent, avec notre retour, ou le signal du salut du pays, ou la funeste nouvelle que leurs espérances sont vaines. » (Poggi, Storia d'italia, t. Ier, p. 33 i.)

CHA1MTRE V. III

auprès du Roi. Ils s'en allèrent, en me disant qu'ils comptaient sur le secret; qu'ils espéraient que je changerais d'opinion, et, enfin, que la Révolution éclaterait le soir même du jour où le Roi s'installerait à Moncalieri... (i). »

Le prince rit aussitôt appeler le ministre de la guerre et lui révéla tout ce qu'il venait d'apprendre. Saluces se tordit les mains sans prendre d'autre mesure. L'accuser de connivence avec les conjurés serait peut-être excessif, mais il était de ces gens qui ont le goût des fautes qu'ils n'osent commettre.

Harcelé, pressé, entraîné par Collegno, le prince raccrochait à des compromis sa faiblesse et son remords. Au lieu de se prononcer franchement contre le mouvement, il n'était en quête que de petits moyens pour l'enrayer. Charles-Albert avait parlé au Roi avec des sous-entendus auxquels Victor-Emmanuel n'avait rien compris. Puis il perdit son temps à raisonner les officiers et les sous-officiers de son artillerie, alors qu'un seul mot énergique eût suffi à les maintenir dans le devoir. Et ces lignes montrent combien était cruel le double jeu qu'il s'imposait :

« ...Le mercredi 7 mars (2), écrit-il, le Roi partit pour Moncalieri. Sachant qu'il devait faire la route à cheval, le matin avant dîner je lui demandai la permission de l'accompagner. Car, quoique le complot ne dût éclater que dans la nuit, je craignais de le laisser,

(1) Journal de Gordon.

(2) Poggi, Storia d'Italia.

entouré seulement de personnes âgées et de son écuyer Carail. »

Dans cette même matinée du 7 mars, le prince avait mandé César Balbo et le général Gifflenga au palais Carignan. Tous deux lui avaient avoué que rien n'était prêt pour une entrée en campagne. Gifflenga avait ajouté que non-seulement Victor- Emmanuel ne consentirait pas à lever le drapeau italien, mais encore qu'au premier mouvement révolutionnaire, il se jetterait dans les bras de l'Autriche.

Autour de Charles-Albert la situation se faisait inextricable. S'il avait rêvé, il se réveillait en face de la plus affreuse des réalités. Trahir ses amis ou trahir le Roi : il fallait choisir. C'était comme le cauchemar de je ne sais quelle ballade allemande, où le héros se voit tout à coup avec le visage d'un monstre et l'âme d'un scélérat.

Cependant Saint-Marsan et Collegno étaient là pour dire au prince qu'il ne rêvait pas : « ...Ils protestèrent que je les perdais et que je me déshonorais aux yeux de l'Europe... »

Charles- Albert prit héroïquement son parti.

« ...Je congédiai mes tentateurs, en ajoutant que j'avais fait mon devoir et que je les sauvais eux-mêmes. Ils envoyèrent alors des contre-ordres partout, et j'eus ainsi le bonheur d'empêcher l'exécution du premier complot. »

Il le croyait, et sa joie prouve combien le prince avait sincèrement rompu avec les conjurés. Saluces fut chargé d'aller conter au Roi ce qui s'était passé; il

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