CHAPITRE V. I
devait, pour récompense, obtenir la grâce des coupables. Mais au jeu révolutionnaire, on ne retire pas si aisément sa mise.
Deux jours plus tard, le 9 mars, vers neuf heures du matin, Saluées et le comte de Revel, gouverneur de Turin, faisaient irruption dans la chambre du prince. Ils venaient lui apprendre que le comte de Saint- Michel, colonel des chevau-légers de Piémont, en garnison à Fossan, avait, au milieu de la nuit, fait monter son régiment à cheval. On ne savait encore s'il se dirigeait sur Moncalieri, où était le Roi, ou sur Alexandrie. Le gouverneur demeura stupéfait d'entendre Charles-Albert dire le plus tranquillement du monde : « Ce n'est là qu'une méprise, il faut que le contreordre ne soit pas arrivé. »
Sur les instances de Revel, le prince cependant n'hésita pas à l'accompagner dans toutes les casernes de la ville :
« Je rassemblai, dit-il, officiers et troupe, et leur rappelai la fidélité qu'ils devaient au Roi. Je leur dis qu'il n'y avait qu'un seul Dieu, qui voyait nos actions, que l'honneur ne permettait de suivre que la ligne droite de son devoir. Tous me donnèrent les plus évidentes marques de leur zèle et de leur loyauté... »
Rassuré par ce qu'il venait de voir et d'entendre, Charles-Albert rassura le Roi, qui en toute hâte était revenu à Turin. Cette quiétude, à laquelle la bonté de \ 'ictor-Emmanuel le disposait trop, ne fut malheureusement pas longue. Le 10 mars, la garnison d'Alexandrie faisait son pronunciamiento . Quand la
nouvelle en parvint à Turin, rien, au dire de Sylvain, n'égala la stupeur et le désarroi de la cour.
« ...C'est ici, écrivait-il, l'étonnement de Jonas se réveillant tout à coup dans le ventre de la baleine, et le prophète, sans doute, se montra plus hardi et plus inventif que notre pauvre roi, pour chercher la porte. On se contente ici de gémir et de perdre la tête... » C'est dire que l'insurrection avait toute liberté pour se propager.
Deux autres régiments venaient de s'acheminer au petit trot vers Alexandrie, devenu le quartier général des insurgés, lorsque Je comte Balbo se présenta inopinément chez le prince. Balbo avait à lui dire qu'au château Ton comptait sur son influence pour obtenir du Roi une constitution quelle qu'elle fût.
Charles- Albert, fort étonné, répondit « qu'il n'avait pas ses entrées au conseil, et que si parmi les ministres il en était quelqu'un qui eût une communication à lui faire, celui-là pouvait venir au palais Carignan ».
Malgré cette réponse si sèche, César Balbo revenait quelques instants après, suivi de son père et du comte Valese.
« Je dis à ces messieurs que s'ils croyaient que, pour la sûreté du Roi et pour éviter déplus grands malheurs, je dusse faire une proposition quelconque à Sa Majesté, je ne la ferais qu'en présence du conseil et fort de leur appui.
« Dans la soirée, le Roi me manda en grande hâte au château.