CHAPITRE V. II
comme s'il eût été le plus fort, comme si la foule, qui n'estime que la force, était capable d'entendre à de bonnes paroles. Le Roi pria le prince de Carignan, qui obéit aussitôt, d'aller parlementer avec les insurgés. Au moment où Charles-Albert arrivait sur les glacis de la citadelle, un officier le prévint que l'on tirait sur tout ce qui approchait des remparts.
« ...J'allai, raconte le prince, que la perspective d'être fusillé à bout portant n'émouvait guère, jusqu'au bord du fossé. Les troupes révoltées poussaient des hurlements affreux et refusèrent de m'envoyer aucun parlementaire. Une foule immense, à la tête de laquelle étaient plusieurs bourgeois et quelques officiers en demisolde, nous entourait en poussant de tels cris, que nous ne pouvions nous entendre, même entre nous.
« Nous eûmes assez de peine à nous dégager du milieu d'eux; plusieurs voulaient nous retenir. Et quoique, dans l'intérieur de la ville, nous eussions pris le galop, ils nous suivirent jusqu'à la place du Château, ayant à leur tête le fils du banquier Muschetti, qui portait un étendard tricolore (f). »
Les plus grandes dames, et ceci donne à cette révolution de Turin son curieux caractère, marchaient là pêle-mêle avec Muschetti et la canaille. Au milieu de la bagarre le prince se sentit tout à coup saisir par sa botte. C'était la comtesse de S' M., une amazone constitutionnelle, qui, dans l'élan le plus passionné et au risque de se faire écraser, lui tendait sa jolie bouche en criant : « Prince, donnez-nous la constitution, et nous vous devrons le bonheur. »
Mais à côté de ces folies tragiques ou burlesques, .il était des choses vraiment touchantes. Dès la première nouvelle du danger que pouvait courir le Roi, les vieux fidèles avaient remis leurs vieux chevaux sur pied de guerre. Cahin-caha, ils accouraient au palais, leur rapière à la main et leurs pistolets au ceinturon. On voyait là des vieillards de soixante-dix et de quatrevingts ans qui n'attendaient, sur leurs jambes flageolantes, qu'un signe pour charger l'émeute.
Le bruit se répand tout à coup que Victor-Emmanuel va monter à cheval, et les voilà qui se précipitent, qui se bousculent dans l'escalier. Ils savent qu'il leur sera malaisé de se mettre prestement en selle... et cependant tous veulent être pimpants, comme à vingt ans, quand le Roi paraîtra.
Pauvres nobles serviteurs! Il leur fallut remettre pied à terre aussi péniblement qu'ils s'étaient hissés à cheval, car le Roi ne parut pas.
Sans doute, les nouvelles qu'avait rapportées le prince de Carignan étaient mauvaises; mais il y avait sous les fenêtres du palais quatre ou cinq régiments dont on était sûr. Charles-Albert avait insisté pour que le Roi se mît à leur tête, jurant que l'on en aurait bientôt fini avec l'émeute.