CHAPITRE V
L'énergie enfin semblait prévaloir, quand, raconte le prince, « le gouverneur de Turin et le ministre de la guerre représentèrent à Sa Majesté 'qu'elle allait s'exposer inutilement ».
On se reprit à délibérer.
Aux heures difficiles, plusieurs hommes qui délibèrent s'arrêtent toujours au parti que chacun d'eux rougirait de prendre seul. Tout le monde était brave autour de Victor-Emmanuel, et cependant, lorsqu'il parla d'abdiquer, personne ne protesta. « Les temps forts, comme disait M. de Metternich, sont faibles en têtes. » Par une fatalité inexplicable, les renseignements fournis par les chefs de corps que l'on avait voulu consulter, et qui, presque tous, avaient répondu de façon à rassurer le Roi, achevèrent de le déconcerter (1).
Il passa chez sa femme et hasarda l'idée d'une abdication. L'entretien fut bref et des plus mouvementés, paraît-il. Marie-Thérèse demanda pour elle la régence (2), et se heurta au refus le plus net et le plus catégorique. Victor-Emmanuel avait-il senti le ridicule qui rejaillirait sur lui de cette suppléance, ou avait-il deviné M. le duc de Modène derrière ce beau dévouement? Toujours est-il qu'en rentrant dans la chambre du conseil, la Reine était extraordinairement émue.
(1) Le comte Lodi, qui plus que pas un avait perdu la tête, annonçait de son côté que trente mille insurgés des principalesvilles marchaient sur Turin. (Poggi, Storia d'Italia.)
(2) Gappi, Anali d'Italia, 1821, p. 229.
« Elle s'étonnait, dit le prince, que moi qui, peu de jours avant, disais au Roi que la constitution d'Espagne était le plus grand des malheurs pour un pays et qu'un souverain ne devait jamais s'abaisser, j'eusse parlé la veille de la constitution de France.
« Je répondis que telle était encore ma manière de penser, et que ce que j'en avais dit était pour prévenir le mal que le gouvernement avait laissé aller jusqu'à un point irrémédiable. »
Il devenait évident que l'avis du prince de Carignan ouvrait la seule issue possible. Puisque le Roi ne voulait pas agir, que la Reine ne voulait pas abdiquer, il en fallait fatalement venir aux concessions. Restait à choisir entre les constitutions d'Angleterre et d'Espagne. On commençait à les discuter, lorsque le marquis de Saint-Marsan, qui revenaitde Laybach,seprit à dire tout à coup que jamais les hautes puissances ne reconnaîtraient une aussi honteuse capitulation devant l'émeute.
Une fois encore tout était remis en question.
« Pendant que nous étions ainsi réunis en conseil, on donna une fausse alarme, et je courus sur la place, dit le prince. A mon retour, on me fit entrer avec tous les ministres dans la chambre de la Reine. Le Roi reparla de Constitution, mais le gouverneur de Turin, lui coupant en quelque sorte la parole, trancha du même coup toutes les hésitations du malheureux Victor-Emmanuel.
« Sire, disait-il, écoutez la voix d'un de vos meilleurs « serviteurs, d'un vieux militaire... Je connais l'esprit