CHAPITRE V
« du moment, le mal est irrémédiable, il n'y a rien « qui puisse nous sauver... »
« Revel, en parlant ainsi, avait les larmes aux yeux (g). »
Pour n'être pas formulée, la conclusion d'un tel discours était l'abdication. Chacun le comprit ainsi, et se rangea à l'avis du gouverneur. Mais nul, au milieu de tant d'émotions, ne songeait aux conséquences du parti qu'il conseillait. Revel fut le premier à dire qu'en l'absence du duc de Genevois (i), la régence revenait au prince de Carignan.
« Réeent! » s'écria Charles- Albert. Devant ses veux se dressait tout à coup la terrible responsabilité qu'il allait encourir et peut-être le remords d'avoir, par sa faiblesse, laissé les choses aller au point où elles en étaient venues.
Use prenait à aimer sincèrement le Roi, qu'il voyait réduit au désespoir; il craignait son successeur. Il se méfiait de ses propres entraînements. Il redoutait le patriotisme exalté de ses amis. Le danger était partout. Sur le chemin où l'on voulait l'engager, le moindre faux pas devait avoir d'incalculables conséquences. A l'étonnement causé tout d'abord par l'ouverture de Revel succéda bientôt, chez le prince, la ferme résolution de
(1) Charles-Félix, duc de Genevois, que l'abdication de son frère, Victor-Emmanuel Ier, faisait monter sur le trône, était à Modène au moment où se passaient les événements que je rapporte. Il y avait été voir son beau-père, le roi de Naples,qui revenait de Laybach.
ne pas se laisser engager dans une si dangereuse impasse.
« Vers le soir, dit-il, le Roi me rappela pour me répéter qu'il voulait abdiquer et me nommer régent. Je fis tout mon possible pour le dissuader d'un tel dessein qui serait la ruine de notre pays,^et j'ajoutai que je n'accepterais jamais. Les ministres me pressaient. Je leur dis qu'ils savaient que j'étais, depuis deux ans, brouillé avec le duc de Genevois, et que si j'acceptais la régence, cela n'aurait que des suites funestes... »
Ne pouvant venir à bout de sa résistance, le Roi congédia alors Charles- Albert, mais deux heures après il le rappelait.
« Tous les ministres étaient là lorsqu'il m'annonça, raconte le prince, qu'il était définitivement résolu à abdiquer la couronne et à me donner la régence. De nouveau je voulus m'y refuser; mais tous les ministres alors me représentèrent que c'était là le dernier ordre que me donnait le Roi, et que je devais à mon pays d'accepter, pour lui éviter de plus grands maux. J'ai cru alors devoir obéir, en demandant pourtant que la Reine fût présente à l'abdication. »
Elle vint; chacun des ministres exposa ses raisons. Marie-Thérèse était fort en colère, et ne ménagea à personne, au prince de Carignan moins qu'à tout autre, les preuves de son violent dépit. La résolution du Roi était cependant irrévocable, il signa son abdication le i3 mars.
Le lendemain, il quittait Turin à trois heures du