CHAPITRE V
matin pour prendre le chemin de Nice. Au dire de tous, il semblait ému de voir ses gentilshommes, ses officiers et jusqu'à ses soldats lui baiser les mains en pleurant. Quant à la Reine, elle se montra fort sèche. Son dernier mot fut ce mot cruel à l'adresse du comte Lodi : « Nous vous avons payé bien cher, monsieur, pour une police que vous faisiez bien mal. »
Tel était l'affolement à cette heure suprême, que l'on avait oublié le nom du duc de Genevois dans l'acte d'abdication qui lui donnait la couronne.
Hélas! la fatalité voulait que Charles- Félix fût alors à Modène, entouré des pires ennemis qu'eût le malheureux régent, à qui tombaient à la fois sur les bras révolutionnaires et royalistes.
L'exaltation des premiers ne suppléait pas plus à leur incapacité, que le mécontentement des autres ne réparait leur faiblesse. Il en est toujours ainsi en temps de révolution. C'est dos à dos que l'on peut, sans injustice, renvoyer ceux qui arrivent et ceux qui s'en vont.
Une heure après l'abdication, tous les ministres de Victor-Emmanuel avaient donné leur démission. « Je convoquai, dit le prince, les premiers secrétaires des ministères, espérant faire faire par eux le travail. Mais tous refusèrent, alléguant des maladies et l'impossibi-
lité dans laquelle ils étaient de diriger leurs départements.
« J'employai la matinée du lendemain à nommer toutes les personnes recommandables auxquelles je pouvais songer. Toutes refusèrent d'accepter. Je sortis à deux heures, n'ayant pu décider que le chevalier de Villamarina à se charger du ministère de la guerre, et encore fut-il malade pendant cinq ou six jours... »
Et encore n'était-ce là que le commencement d'une interminable série de contre-temps.
En rentrant chez lui, le prince trouvait dans son salon le chevalier de Castion et l'avocat Vismara. Ces messieurs, le prenant de haut, lui demandèrent, comme don de joyeux avènement, la constitution espagnole. Ils juraient de s'ensevelir sous les ruines de Turin, s'ils ne l'obtenaient tout de suite. Aux bonnes raisons que leur donnait Charles-Albert pour s'en défendre, ils répondaient par ce grand mot de liberté. Est-il un mot qui ait plus souvent traîné dans le ruisseau?
Comme enfin Castion menaçait le prince de sa désaffection, Charles-Albert mit les deux tentateurs à la porte sur ce dernier mot « que peu lui importait leur affection, pourvu qu'il gardât l'estime des honnêtes gens... »
Une heure après, la place du palais Carignan regorgeait de hurleurs qui demandaient la constitution espagnole. On voulait celle-ci, dans la rue; ailleurs, on voulait une charte française. Mais grands seigneurs