‹ Prologue d'un règneChapitre 60 sur 177 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

et canaille étaient d'accord pour forcer le régent à leur en donner une.

« La garde de mon palais, raconte le prince, fut obligée de se retrancher au dedans des portes, et plusieurs personnes de la maison furent malmenées. Le comte de Tournafort fut foulé aux pieds, le marquis de Sinsan ne fut retiré qu'avec peine des mains des factieux. Ceux-ci ne seraient pourtant pas entrés sL malgré les marques de dévouement que je reçus de la plupart des personnes de ma cour, il ne se fût trouvé quelque traître subalterne... »

Les harangueurs les plus étranges avaient, en effet, réussi à pénétrer jusqu'au prince. L'un d'eux, nommé Crivelli, osa lui parler du sang qui allait couler.

a II coulera peut-être, répliqua vivement Charles- Albert, car je suis prêt à mourir pour défendre les droits de celui que je représente. Le sang, d'ailleurs, a coulé », ajouta-t-il en faisant allusion à l'assassinat du colonel des Geneys, que le sergent Rittatore avait tué à la citadelle.

« Mais ce sang ne peut compenser le sang innocent versé à l'Université », répondit Crivelli.

De tout temps le sang d'un émeutier n'a-t-il pas été plus précieux que le sang d'un soldat?

<( Soyons généreux, voulut cependant bien ajouter Crivelli. Oublions. Je suis le descendant de ce Crivelli qui était l'ami de votre auguste ancêtre, le prince Eugène de Savoie. J'ai les mêmes sentiments; c'est dire que je suis plein de vénération pour Votre Altesse... Qu'elle prenne enfin une résolution qui

mette fin à tous ces maux, dont elle est, en dernière analyse, responsable... »

J'abrège. Ces scènes douloureuses duraient depuis trois heures. La populace devenait de plus en plus menaçante. L'énergie du prince faiblissait. Crivelli s'en aperçut. Il parla de l'Italie, de ses souffrances, de son avenir, et finit par arracher au malheureux régent ce mot qui l'étouffait : « Moi aussi, je suis Italien. » Les conjurés étaient entrés dans la place par la seule brèche qu'il leur fût possible d'ouvrir.

Quelques minutes après arrivait, conduite par les syndics de Turin, une dépuration composée de tous les corps constitués. Le comte de Revel, le comte Valese et quelques autres anciens ministres de Victor-Emmanuel étaient auprès du prince. Il les avait appelés pour qu'ils fussent témoins de ce qui allait se passer.

J'emprunte encore à Charles-Albert la suite de ce lamentable récit :

« Il était huit heures du soir. La citadelle menaçait de tirer sur la ville; la populace et une infinité de bandits, qu'on avait appelés de tous côtés, faisaient croire que Turin allait être livré aux plus grands désordres.

« Les syndics de la ville redoublant d'instances, je leur dis, après cinq heures de refus, que je déclarais, devant eux tous rassemblés, que je ne pouvais rien changer aux lois fondamentales de TEtat, que l'on devait attendre les ordres du nouveau roi, que tout ce que je ferais serait nul de fait, mais que, pour éviter

Page 1