‹ Prologue d'un règneChapitre 7 sur 177 · CHAPITRE PREMIE R . I · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIE R . I

Mais rien n'eût été plus contraire aux allures, aux goûts, au caractère de la princesse, qu'un tel vasselage. Malgré le décousu de son existence et la facilité de ses relations, elle était honnête femme. Je ne sais quel rêve sulfisait à la garder des vulgaires tentations de la vie. « h'Ossian de l'abbé Césarotti fait tout mon plaisir, écrivait-elle des eaux de Saint-Sauveur à l'un de ses amis; ces pensées sont si semblables aux miennes que je ne puis me défendre des mêmes visions. Je ne tarderai pas, si je demeure quelque temps encore dans cette solitude, à devenir encore plus fantastique (i). »

Et elle le prouva bientôt par son remariage avec M. de Montléart (f). M. de Montléart, petit, boiteux, assez laid, et à peine auditeur au conseil d'Etat, avait eu, lors du fameux bal donné par Swarzenberg à Marie-Louise, la bonne fortune de se trouver auprès de madame de Carignan, et l'esprit de crier à tue-tête au milieu des flammes : Sauvez la princesse, elle est grosse ! Le mensonge sauva la vie à la mère de Charles- Albert mais lui créa une dette, qu'elle se hâta d'acquitter, en épousant M. de Montléart. On sourit, à Paris, de cette reconnaissance un peu naïve. Mais du fond de son exil, le roi de Sardaigne prit l'aventure plus sérieusement. « La princesse de Carignan est sortie de notre famille, écrivait-il aussitôt à son frère, en passant à de nouvelles noces avec un fils de madame

(i) Lettre du 21 août 1807. Cibrario , Notifie sulla vita di Carlo Alberto, p. 99. — Le professeur Molineri avait enseigné l'italien à la princesse, lorsque, après son mariage, elle était venue à Turin.

Montléart, que nous avions connue comme dame d'honneurde notre très chère belle-sœur (la reine Clotilde)... Suivant nos usages, elle ne peut plus être regardée comme princesse de notre sang, ni en avoir le traitement. »

Pour qui sait en quel honneur les princes savoyards tiennent justement leur race, il n'est pas à s'étonner de cette lettre. L'heure venue, tous savent se souvenir de ce qu'ils sont. On racontait, à ce propos, voilà quelque vingt ans, cette assez plaisante anecdote.

L'empereur Napoléon III avait chargé M. de La Tour d'Auvergne de je ne sais quelle désobligeante commission pour Victor-Emmanuel. Dès sa première phrase, l'ambassadeur vit qu'il se fourvoyait, et voulut battre en retraite. Mais il n'en eut pas le temps. Le Roi chargeait à fond. « Qu'est donc après tout ce b...? criait-il hors de lui : le dernier venu des souverains, un intrus parmi nous. Qu'il se souvienne donc de ce qu'il est, lui, et de ce que je suis, moi, le chef de la première et de la plus ancienne race qui règne en Europe. »

Tant il est vrai que l'ambition peut avoir deux visages, selon qu'elle regarde l'avenir ou le passé.

Rapproché de l'anathème lancé contre madame de Montléart, le propos de son petit-fils n'en est pas moins curieux. Qui eût prévu la destinée des Carignan, alors qu'à Cagliari l'on reniait la transfuge de son fils (i)>

(i) L'ordre fut donne en effet de biffer leurs noms de l'Almanach royal qui s'imprimait en Sardaignc.

Page 1