CHAPITRE V
un massacre et les désordres dont nous étions menacés, je permettais qu'on proclamât la constitution espagnole, en attendant les ordres du nouveau roi. Un moment avant de signer, je voulus leur prouver que ce qu'ils demandaient était contre l'intention des souverains alliés, mais ils paraissaient tous fous. »
Quand l'heure vient d'être grand homme, c'est une heure terrible, où trop souvent tout s'effondre, s'évanouit, volonté, force, clairvoyance et talent.
Pauvre prince, au lieu de tant de rhétorique, que ne pratiquait-il les conseils de Sylvain : « Je ne voyais qu'un parti honorable pour mon infortuné maître, écrivait celui-ci, c'était de charger à fond cette honteuse canaille. »
Malheureusement, il était trop tard pour l'essayer. Ciravegna, le nouveau ministre de la guerre, venait d'annoncer aux soldats mutinés que chacun était libre de faire ce qui lui plairait. Tous avaient déserté. Pour eux la constitution espagnole avait un sens. Mais quel sens avait-elle pour la foule qui continuait à vociférer sous les fenêtres du prince et pour celle qui remplissait son salon? Aucun.
On n'était pas même parvenu à se procurer le texte de cette fameuse Constitution. Et cependant, magistrats, officiers, avocats, qui encombraient le palais Carijman, la discutaient à perte de vue, quand tout à coup le sénateur Garrau, jusque-là modestement cantonné dans une fenêtre, demanda la parole. Garrau passait pour le plus habile jurisconsulte de Turin. Chacun se tut, et quelle ne fut pas la stupeur universelle lorsque
Ton entendit l'habile homme dire d'une voix tranquille que la constitution espagnole ne reconnaissait en aucune façon la loi salique, et que si on l'adoptait, la couronne passerait de plein droit à la femme de M. le duc de Modène !
Cette révélation plus qu'inattendue, dit un témoin oculaire, bouleversa les consciences non moins que les visages. On fut plusieurs heures à chercher le palliatif de ce malencontreux article. Enfin, le savant Dalpozzo opina que le plus sur parti à prendre était de le biffer.
On biffa l'article, aux cris mille fois répétés de : « Vive la correction! »
Garrau, cependant, n'avait pas fini. L'article ierde cette Constitution, qu'il était seul à connaître, portait « que la religion catholique, apostolique et romaine était religion d'Etat ».
a Que l'article soit modifié! » cria-t-on de toutes parts. Ainsi fut fait, chacun tremblant que Garrau n'eût une troisième observation à produire (i). Ii n'en avait plus, et les choses reprirent le fil révolutionnaire... « Il me fallut, dit mélancoliquement le prince, mettre en place ceux qui désiraient y être. »
N'est-ce pas la moralité de toute révolution? Celle qui venait d'éclater à Turin hâtait le pas.
Le 1 6 mars, les révoltés de la citadelle avaient troqué la cocarde bleue contre la cocarde tricolore italienne.
(i) Voyez le très curieux livre du baron Joseph Manno, Fortuna délie f ras i, p. 287.