CHAPITRE V. I2Q
Le 17, une députation venue d'Alexandrie demandait des décorations et des grades. Les niais seuls aiment platoniquement la Révolution. Tout homme avisé en trafique et en vit. Charles-Albert l'apprenait un peu tard. L'effroyable dégoût que lui fit éprouver sa découverte le sauva.
« J'écrivis aux gouverneurs de Gènes, de Savoie, de Novare, dit-il, pour leur faire connaître que tout ce que nous avions fait était nul. Et, comme les séditieux dépensaient des sommes considérables pour gagner les soldats, je dirigeai les quelques régiments demeurés fidèles sur Novare, dont le gouverneur, le général La Tour, m'inspirait une confiance sans bornes. »
C'était bien ; mais il restait à Charles-Albert un autre et plus difficile devoir à remplir. Pour mal faire on n'a qu'à se laisser glisser; pour faire le bien il faut gravir. Et c'est alors que l'on appelle à l'aide ceux dont l'honneur ne fléchit pas. Sylvain reçut l'épineuse mission d'aller expliquer au roi Charles-Félix la conduite du prince de Carignan.
Voit-on Sylvain, le moins libéral des hommes, s'acheminer vers Modène, chargé de tous les péchés libéraux qui venaient de se commettre? C'était le chien fidèle affublé d'une peau de loup, et cette peau maudite brûlait Sylvain jusqu'à l'âme. Sa conscience, son honneur criaient grâce. Lui pour qui Dieu s'incarnait dans le Roi, et le libéralisme dans les horreurs de 93, se voyait tout à coup masqué en constitutionnel. De tout son cœur il se fût associé aux colères qu'il pressentait à Modène; mais son prince, le souvenir de
l3o LA JEUNESSE DU ROI CHARLES-ALBERT.
son prince était la paille dans la barre de fer que se croyait Sylvain. Quand le digne homme songeait aux angoisses qu'il laissait derrière lui, il se sentait faiblir. Son affection oubliait qu'hier encore, elle prédisait les tristesses d'aujourd'hui, et que plus d'une fois on l'avait rudement repoussée.
Au bout des vingt-quatre heures de son voyage, Sylvain ne savait plus qui, du Roi ou du prince, avait raison.
Il ne se souvenait plus de ce qu'il dirait ou ne dirait pas. Le pour et le contre avaient, dans leur effroyable lutte, bouleversé toutes ses phrases, culbuté tous ses arguments, démantelé toutes ses défenses. Son dévouement seul demeurait debout, prêt à s'offrir en victime.
Voici d'ailleurs comment lui-même raconte son odyssée :
« ...Ce furent vingt-quatre heures bien cruelles que les vingt-quatre heures de ce voyage qui m'amena à Modène. Le comte Ferrere, premier écuyer du nouveau roi Charles-Félix, ne me cacha pas que son maître était furieux de ce qui venait de se passer à Turin, et me prédit une audience terrible. Je trouvai, en effet, le Roi au fond de son cabinet, debout, les yeux flamboyants. Il ne me salua pas, et lorsque je commençai ma phrase par ce mot : Sire, en lui tendant la lettre que j'apportais, il ne me donna pas le temps d'achever et s'écria : « Ne me donnez pas le nom de roi, je ne « le suis pas. L'abdication de mon frère est une vio- « lence abominable. Sortez. » Et il me jeta au visage