‹ Prologue d'un règneChapitre 64 sur 177 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

m'acheminant à toute vitesse vers Turin. Le marquis de Boyl, que je rencontrai, m'apprit que les choses, depuis mon départ, n'avaient fait qu'empirer. En arrivant à la frontière, je trouvai à toutes les postes des chevaux prêts. Pourquoi? Je l'ignore encore. Je crois que les rebelles, pour calmer les esprits, feignaient d'attendre le retour du Roi. Quoi qu'il en soit, je fus bientôt arrêté et emmené devant la junte, qui trônait dans le principal café d'Alexandrie.

« Ansaldi, Santa Rosa et tant d'autres chefs, qui tous parlaient à la fois, m'entourèrent aussitôt. Ils voulaient des nouvelles, me demandaient où j'avais laissé le Roi, s'il arrivait, ce qu'il m'avait dit. A tout cela, je répondais que j'avais porté une lettre du prince régent, que je rapportais la réponse sans en savoir plus long. Et, ce disant, je montrais le paquet avec la suscription de la main de Charles-Félix.

« On me laissa enfin passer, et je continuai ma route fort aise de me voir hors de ce mauvais pas. Le même soir, j'arrivai à Turin et remis mon paquet au prince. Quand il ne trouva, en le décachetant, d'autre réponse à sa lettre que la proclamation imprimée, je le vis se mettre dans une affreuse colère. Vraiment, si je ne l'avais connu, je l'aurais pu croire dans la Révolution jusqu'au cou. Ce fut au point que je me crus obligé de lui dire que, connaissant maintenant les intentions formelles du Roi, je lui demandais ma démission. Il me parla alors avec plus de calme et se plaignit que j'ajoutasse à sa peine. Le voyant si malheureux, je demandai pardon et m'efforçai de lui dé-

l34 LA JEUNESSE DU ROI CHARLES- ALBERT.

montrer qu'il n'avait d'autre parti à prendre que d'exécuter immédiatement les ordres que j'avais apportés. Mon prince finit par le comprendre et me chargea de tout organiser pour son départ.

« J'informai aussitôt les deux colonels de Savoie- Cavalerie et de Piémont-Royal des décisions prises. Je leur transmis l'ordre de se trouver à dix heures du soir, avec leurs régiments, au Valentin. Le prince prit pour chef d'état-major le colonel Bernsthiel, officier plein de talent et parfaitement sûr. Je lui conseillai pour secrétaire le comte Geaime, employé aux bureaux de la guerre. Puis, muni d'une lettre du prince, j'encaissai 5oo,ooo francs au ministère des finances. Geaime et moi les emballâmes dans une voiture, et Geaime prit, avec cette somme, les devants vers Novare. »

Mais revenons aux événements qui s'étaient passés à Turin pendant le rapide voyage de Sylvain.

L'émeute y avait pris l'allure la plus menaçante. Jour et nuit, elle grondait devant le palais Carignan et devant l'ambassade d'Autriche. Maîtres de la citadelle, les insurgés parlaient à toute heure de bombarder la ville. C'était par bandes que les soldats mutinés désertaient, ou s'acheminaient vers la frontière. Partout, en un mot, régnait la plus affreuse

Page 1