CHAPITRE V. I
anarchie. Devant elle, le prince, que sa conduite hésitante rendait suspect à chacun, demeurait impuissant.
Toute révolution commence par des vœux et finit par des ordres. La populace ne croit vraiment à sa liberté que quand elle attente à celle d'autrui. Autour du prince, l'injure et la menace avaient logiquement succédé aux vivat! S'il était, maintenant, résigné à mourir étouffé par rémeute, au moins voulut-il lui arracher sa femme et son fils. La princesse s'échappa presque miraculeusement de Turin, le jour où Sylvain v revenait. La coïncidence fut heureuse, car la proclamation de Charles-Félix acheva d'exaspérer la foule. Le prince semblait seul garder quelque sangfroid.
Décidé à obéir aux ordres reçus, Charles-Albert fit appeler les anciens ministres de Victor-Emmanuel et ceux que lui-même avait nommés depuis sa funeste régence.
« ...Je leur communiquai, dit-il, les volontés du nouveau roi. Je leur dis que, puisqu'il paraissait ne point reconnaître ma régence, j'allais à l'instant me démettre de toute l'autorité que son prédécesseur m'avait confiée. Tous s'opposèrent à cette détermination. Ils me représentèrent que mon départ ne pouvait que produire l'anarchie, et me firent les plus fortes instances pour que je continuasse mes fonctions... »
Le prince feignit de céder à ces instances, mais son parti était pris. Il envoya un de ses aides de camp pré-
venir le comte de La Tour de sa prochaine arrivée à Novare. Le départ était fixé pour minuit. Malheureusement, le secret transpira. De toutes parts, aussitôt, on avertit Charles-Albert qu'il allait être assassiné.
En voulait-on vraiment à sa vie? Je n'ose le croire. Il est certain cependant que les comités révolutionnaires avaient songé à l'arrêter et à le garder comme otage.
A neuf heures, un inconnu se présentait au palais Carignan, porteur d'un chiffon de papier.
« ...Votre projet de départ a transpiré, y était-il dit, hâtez-vous de l'exécuter et tenez-vous sur vos gardes. On veut attenter à vos jours. La personne qui vous remettra ce billet est chargée de vous nommer celui qui l'a écrit... »
Le messager nomma l'archevêque. Etait-ce bien lui? Sur ce point délicat, entre deux versions qu'en a données le prince, on peut, sans trop de scrupule, préférer la seconde. Le mvstérieux avis venait d'une femme (i).
Sylvain ne s'explique pas sur ce point dans sa relation, pourtant assez détaillée, de cette malheureuse aventure.
« Le prince monta à cheval vers dix heures du soir. Nous suivîmes au pas la rue d'Angennes; puis un
(i) Le Roi écrivit sous ce titre : Ad majorent Dei gloriam , un second mémoire justificatif. Il y est dit : « ...Une dame me fit prévenir... » P. 124. (Manno, Information!, etc.)