CHAPITRE V. l3q
acharné à ma poursuite, et malheurs sur malheurs sont venus aggraver ma triste destinée, et achever la ruine de notre misérable patrie !...
« ...Je me jette aux pieds de Votre Majesté pour la conjurer, non seulement en mon nom, mais aussi en celui de notre nation entière, de reprendre les rênes de TÉtat.
« Toutes les divisions disparaîtront si Ton apprend que Votre Majesté daigne de nouveau se remettre à notre tête. On peut encore éviter d'avoir recours aux souverains alliés pour pacifier notre malheureux pays... »
De ce dernier mot jaillit, comme une projection électrique, le sentiment si profond qu'eut toujours Charles-Albert de l'honneur national. Ce sentiment excuse, s'il ne peut les justifier, toutes les erreurs de sa vie. Il datait cette lettre de Novare, où il devait encore, pour arracher son pays à l'étranger, signer sa propre déchéance. A vingt-huit ans de distance, ce turent les mêmes entraînements et la même expiation.
« Il fut clair pour moi, dès notre arrivée à Novare, raconte Sylvain, que nous étions tombés en complète disgrâce. Cependant le comte de La Tour entoura Monseigneur de tous les honneurs dus à son rang; mais, si grande fût la déférence qu'on lui témoignait, elle ressemblait, quand même, aux égards d'un geôlier pour son prisonnier. Dès le soir le prince me chargea de porter une nouvelle lettre à Modène. On m'adjoignit pour compagnon de voyage l'aide de camp du général La Tour, qui, lui aussi, en portait une. En
arrivant, nous les remimes, mais Sa Majesté ne me fit aucune question, ne me donna aucune réponse. Dès que le paquet pour La Tour fut prêt, on nous rembarqua, mon camarade et moi, pour Novare.
« Hélas! la lettre destinée au gouverneur contenait Tordre de faire partir sur-le-champ mon jeune maître pour Florence. Ordre était aussi donné de licencier toute sa maison. J'étais seul excepté.
« Nous partîmes le même soir. Au pont du Tessin, nous trouvâmes une escorte de cavalerie autrichienne. « Le prince remercia, feignant de croire à une garde d'honneur. Nous fûmes ainsi accompagnés jusqu'à Milan, et la voiture continua d'être entourée pendant le temps que Ton changea de chevaux.
« Lorsque nous arrivâmes le lendemain matin à Modène, je me présentai au palais par ordre de Son Altesse pour savoir à quelle heure le Roi la recevrait. En route, je rencontrai le comte Moretta, premier écuyer, qui venait à notre auberge dire au prince que Sa Majesté ne voulait pas le voir.
« II ne nous restait d'autre parti à prendre que de remettre les chevaux à la voiture et de filer sur Bologne. Pendant que nous y dînions, m 'arriva un courrier du duc de Villa Hermosa, qui me priait de renvoyer surle-champ à Sa Majesté les diamants de la couronne. On supposait que le prince les avait emportés. Jamais il n'en avait été question. Monseigneur se rappela alors que ces diamants devaient être restés dans le secrétaire de la chambre où Victor-Emmanuel avait abdiqué. Je le fis savoir au duc de Villa Hermosa. Fort heureuse-
CHAPTTRi: V.
ment, les diamants furent retrouvés là où chacun les avait abandonnés sans la moindre précaution.
« Le lendemain nous poursuivîmes notre route, sans nous plus arrêter qu'à Florence, où nous arrivions dans la nuit du 1 " au 2 avril 1 82 1 . »
Que souvent, après un malheur, on peut dire, comme le colonel de Mirabeau, laissé pour mort à la bataille de Cassano : « Le jour où je fus tué. »
Les douloureux événements que je viens de raconter avaient brisé chez Charles-Albert le grand ressort que Ton appelle l'orgueil de la vie. Le malheureux prince avait-il cependant mérité tant de sévérité? Avait-il usurpé le pouvoir? Etaient-celes révoltés qui l'avaient nommé régent? L'acte d'abdication qui donnait la couronne à Charles-Félix ne lui conférait-il pas une autorité parfaitement légitime pour toute la durée de Tinterrègne [h) ?
Pourquoi donc alors le traiter en rebelle et le condamner sans l'entendre? Il avait demandé des ordres, on les lui avait donnés; il y avait obéi en prenant la route de Novare, bien que, dans sa proclamation, le nouveau roi fit appel à l'étranger. Le prince eùt-il péché, que cette obéissance douloureuse entre toutes aurait suffi à racheter sa faute. La vérité est que Victor- Emmanuel avait abdiqué pour ne pas contredire son passé; que Charles-Félix sévissait pour ne pas engager l'avenir; que tous deux enfin sacrifiaient le prince de Carignan à la raison d'Etat.