CHAPITRE VI
Froid accueil en Toscane. — Premières heures d'exil. — Le marquis César Alrieri. — Sylvain ramène de Nice la princesse de Carignan. — Le duc de Blacas. — Le comte Pozzo di Borgo et le comte délia Valle. — Deux rois. — Les Autrichiens en Piémont. — Premières lettres de Charles-Albert. — Le roi Charles-Félix; son portrait physique et moral ; sa politique. — On ne tue pas son successeur. — Vie d'exil à Florence. — Récits du prince, lettres à Sonnaz. — Le grand-duc Ferdinand III. — Nouvelles lettres. — La maison de Galilée. — Mysticisme et résignation de Charles-Albert à la rin de Tannée 1821.
Pour être maître de son cœur, il faut l'avoir porté en écharpe; il faut que son trop-plein d'illusion se soit échappé par une plaie. Avoir un cœur où le calcul a remplacé l'enthousiasme, un cœur qui se traîne au lieu de bondir, c'est ce qu'on appelle avoir de l'expérience. Charles-Albert n'en avait pas encore. Au dire de Sylvain, le désespoir du prince, en arrivant à Florence, était « à friser la folie ». Sa condamnation semblait sans appel, puisqu'on n'avait voulu ni le voir ni l'entendre.
Ah ! qu'injustement on parle de la lie du calice ! Les premières gorgées en sont les plus amères, comme, dans la vie, les premières résignations sont les plus difficiles.
« L'accueil que nous trouvons ici achève d'exaspérer mon malheureux prince, écrivait Sylvain. Le grand-duc, sans se soucier de nous voir, nous a envoyés à l'hôtel attendre que notre maudite fusée se débrouille. Le hasard, heureusement, est moins politique que Ferdinand. Il m'a fait retrouver ici le jeune Alfieri parmi les habits galonnés et diplomatiques qui rapatrient le roi de Naples. Cette marche triomphale n'est pas, je le crains, pour accommoder les affaires de pauvres révolutionnaires tels que nous. Mais, enfin, Alfieri s'est chargé d'intéresser le comte de Blacas et Pozzo di Borgo à notre sort. Espérons qu'ils viendront à bout de la couarde prudence du beau-père et des rages folles du gendre; avec elles, je l'avoue, je suis au bout de mon latin. »
Ce fut sur l'escalier de l'hôtel Schneider, à Florence, que Sylvain présenta au proscrit de 1821 son futur ministre de 1847.
Le marquis César Alfieri était alors un jeune homme de vingt-deux ans. Amené en France tout enfant par son père, que nous retrouverons ambassadeur auprès de Louis XVIII, il avait été élevé à Belley, avec M. de Lamartine, par ces Pères de la Foi, à qui le poète a gardé un si reconnaissant souvenir. Le comte de Sales avait ensuite attaché Alfieri à son ambassade de la Haye; de là, il avait passé à Berlin. Puis enfin le comte d'Aglié, qui partait pour Laybach, l'avait emmené avec lui comme secrétaire. C'est de Laybach qu'arrivait le marquis, juste à point pour adoucir à M. le prince de Carignan les premiers jours de son