‹ Prologue d'un règneChapitre 8 sur 177 · CHAPITRE l'REMl E H · texte numérisé non relu

CHAPITRE l'REMl E H

Bien triste fut dès lors l'existence de Charles-Albert. Sa mère, toute à ses nouvelles amours, à ses plaisirs, à sa franc-maçonnerie, le traînait à sa suite sur les grandes routes, ou bien renfermait, quand elle venait à Paris, dans la pension, alors fort à la mode, de l'abbé Liautard. Ce grand fils de douze ans gênait madame de Montléart. Ah ! que trop souvent on ne compte pas avec les blessures faites à un cœur d'enfant! Celles-là pourtant sont seules inguérissables. Charles-Albert ne parla jamais du remariage de sa mère qu'avec une profonde amertume. « Imaginez, disait-il à quelqu'un dont je tiens le propos, que par un froid de 14 ou i5 degrés, M. de Montléart me faisait monter sur le siège de la voiture où il s'enfermait avec ma mère; ce que j'ai souffert de sa part ne peut se dire... »

On cherche des documents humains pour écrire des romans. On devrait en chercher aussi pour écrire l'histoire. Toute la philosophie n'est-elle pas dans les infiniment petites causes des grands effets qu'elle enregistre? A douze ans, Charles-Albert refoulait déjà au fond de son cœur tendresses et colères. Il n"aimait personne, et personne ne l'aimait. Ses songes étaient ses seuls amis. Il n'avait que sa rêverie pour confidente. Hélas ! la rêverie est la sirène des âmes. Quel-

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qu'un l'a dit : on va où elle chante, et Ton n'en revient plus.

Le temps que le jeune prince de Carignan passait chez l'abbé Liautard était donc le bon temps de sa triste enfance; mais ce temps était court. La mauvaise humeur impériale ne permettait pas que les séjours de madame de Montléart se prolongeassent beaucoup à Paris. Lasse enrin d'habiter sa chaise de poste, elle détela le 12 mars 181 2, tout près de Genève, dans une petite maison appelée La Boissière.

A peine installée, si Ton en croit les rapports de police, madame de Montléart se mêla d'intrigues et de politique. Elle recevait beaucoup , donnait à manger, avait un nombreux domestique, de fort beaux chevaux; mais par-dessus tout elle haïssait l'Empereur. Voici un échantillon de sa façon d'écrire. Il semble qu'elle-même se réfléchisse dans cette lettre avec toutes ses bizarreries et toutes ses inconséquences :

u Ce pays-ci est. grâce à Dieu, loin des tristes événements de guerre dont on parle. J'y suis venue avec l'espérance d'y pouvoir vivre inconnue, d'y jouir de ses beautés, et de profiter des ressources qu'il offre pour i'éducation de la jeunesse. Au lieu de cela, je me vois obligée de faire, et à contre-cœur, la cour.

c L'ex-impératrice Joséphine, en revenant de Milan, s'est arrêtée ici depuis bientôt trois semaines, et qui sait combien de temps elle y passera encore? Je n'avais certes pas compté sur un événement qui bouleverse toutes les habitudes de ces Suisses tranquilles; mais ces fervents républicains me dédommagent par le sin-

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