CHAPITRE VI. I
tant que je régnerai, je vous prie de ne pas entraver la marche de mon gouvernement... »
Il écrivait en même temps à Revel, qui réclamait, pour les condamnés, la grâce de n'être pas pendus, mais seulement fusillés :
« On a voulu des formes légales : j'y ai consenti; la pendaison qui en est la conséquence déplaît : je ne sais qu'y faire (i)... »
« ...Je ne vois que trop, disait-il encore en parlant des juges qu'il avait donnés lui-même aux rebelles, que tous ces magistrats sont mauvais ou poltrons. Vous pouvez leur laisser entendre que je veux voir les procès quand ils seront finis, et par là je verrai comment ces magistrats ont servi (2). »
Aujourd'hui, comme alors, deux écoles politiques sont en présence. L'une fait dériver la liberté de l'autorité, l'autre fait dériver l'autorité de la liberté. Qui oserait, après quatre-vingts ans d'expérience, se prononcer entre ces deux formules ?
La sévérité de Charles-Félix faisait dire à Turin que toute famille noble y compterait bientôt son pendu (3).
Que reste-t-il de cette répression à outrance, sinon le souvenir de son inutilité?
(1) Revel, Guerre des Alpes, p. 22.
(2) Revel, Guerre des Alpes, p. 72.
(3) Il faut ajouter que presque toutes les condamnations à mort portèrent sur des contumaces. C'était, parmi les juges, à qui fermerait les yeux sur la fuite des coupables ou la favoriserait.
Il n'y eut que deux exécutions capitales ; et sur six cents officiers qui passèrent devant le conseil de guerre, deux cents quarante-trois seulement furent cassés.
Qu'on n'imagine pas cependant Charles-Félix sous les traits du duc d'Albe ou de Philippe II. Sa bonhomie était aussi grande que sa volonté était inflexible.
II était laid et sans la moindre distinction de visage. Sa bouche, presque toujours ouverte, ôtait de sa physionomie ce qu'elle pouvait avoir d'intelligent et de majestueux. On eût dit, aie rencontrer, le plus simple et le meilleur des hommes. M. de Falloux lui a été présenté au milieu d'un pré, où le Roi abritait une fluxion derrière un paravent jaune. Ce cadre ridicule n'en sertissait pas moins la figure la plus vraiment royale de notre temps.
Si la Révolution qui a renversé tant de princes imposants, guerriers, ou magnifiques, a reconnu son maître sous les traits débonnaires de Charles- Félix, c'est que pas un acte, pas une parole, pas une faiblesse dans le passé du Roi ne pouvait gêner sa liberté d'action. L'unité parfaite de sa vie lui donnait le droit de vouloir et la force d'agir. Ce qu'il était à son avènement, il l'avait toujours été. Pour lui l'absolutisme était un dogme dont volontiers il se fût fait le martyr : c'est dire que toute hésitation était inconnue et toute responsabilité légère à cette conscience royale qui ne savait douter ni d'elle, ni de son droit (b). Pour son admirable peuple, Charles-Félix s'identifiait avec une monarchie vieille de huit siècles et faite de la gloire, de la souffrance, du sang de tous. Charles-Félix avait l'appui matériel et moral de l'Europe. Ses frontières étaient closes; ni le livre athée ni le journal révolutionnaire ne les franchissaient. A l'intérieur, la