‹ Prologue d'un règneChapitre 75 sur 177 · CHAPITRE VI. I · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI. I

censure veillait sur les idées, et le commandant de place sur les mœurs. Comme dans les prisons d'Olmutz, on eût arraché au général La Fayette le Voyage du jeune Anacharsis, parce que le livre contenait le mot de liberté. En un mot, le Piémont: réalisait alors le type du gouvernement idéal, rêvé pat- Sylvain. « On n'y parlait pas de ce qu'il n'était pas permis de faire. » Il en fut ainsi pendant dix ans : dix ans qui ont laissé, pour la mémoire de Charles-Félix, une impérissable reconnaissance. Mais après ?...

En peuplant l'horizon de figures disparues, l'histoire fait apparaître les hommes pour ce qu'ils sont, c'est-à-dire pour des fantômes, et leurs idées, leurs théories, pour ce qu'elles valent, c'est-à-dire pour rien.

On ne peut tuer son successeur.

Le successeur, c'est la réaction fatale; c'est l'expansion de la force comprimée; c'est .la découverte qui bouleverse la routine; c'est l'idée qui rompt avec la tradition. Ce sont ces hommes qui servent de poids, de contrepoids, d'ancres, de leviers au monde; c'est Gutenberg; c'est Washington; c'est Napoléon; c'est Cavour; c'est Bismarck.

Celui qui a créé de telles forces se rit des bâtons que nous jetons dans la roue sur laquelle il veut que le monde tourne. Nos bâtons ne changeront rien à l'éternelle loi d'évolution. L'idée de stabilité ressemble à cette théorie qui, jadis, faisait graviter le soleil autour de la terre immobile. Au risque de passer pour fou,

on est bien obligé de répéter, à voir comment va le monde : E pur si muove!...

Et quel moteur plus puissant que la souffrance? Il semble qu'elle s'associe fatalement à tous les grands efforts de l'humanité. Si Charles-Albert s'est risqué... « sur ce chemin de halage où les générations sacrifiées tirent le vieux monde vers un monde inconnu (i )... », s'il a affronté l'angoisse des traditions brisées et les humiliations d'une royauté qui mue, c'est en vertu de cette loi éternelle qui veut que la douleur préside dans l'ordre moral, comme dans l'ordre physique, à tout enfantement.

La calomnie, la persécution, l'exil, firent de Charles- Albert un homme de douleur. La douleur frappa en lui le vieil or de Savoie à une effigie nouvelle, effigie unique avec son nimbe de mysticisme désolé.

Oserai-jedire que ce sont autant de médailles à fleur de coin que j'apporte ici, en apportant ces lettres, dont le millésime est celui des plus cruelles années qu'ait vécu Charles- Albert?

« Vous me demandez quelques détails sur notre vie ici, cher Sonnaz, écrivait le prince, le 16 juin 1821.

(1) Chateaubriand, Mémoires d'outre-tombe, portrait de La Fayette.

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