chapitre vi. nq
Ces détails sont bien maussades, je vous assure; la seule chose qui me calme, c'est de penser que, dans le tourbillon de nos malheurs et dans la terrible nudité où la Providence a voulu me faire voir le cœur humain, j'ai pourtant encore trouvé un certain nombre, quoique bien petit..., de vrais amis. Je me rappelle toujours, alors, votre belle conduite auprès de moi.
« Quant à mon individu, il est à peu près toujours le même : fuyant le monde plus que jamais, parlant le moins possible, ne sortant à cheval que ce qu'il m'en faut pour vivre, voulant souvent étudier, mais en étant toujours dérangé par le fait de mes noires pensées; heureux et content de mes actions passées, pensant que Dieu est le juge suprême qui voit les actions de chacun, qui finit par démasquer la calomnie, qui m'appellera peut-être à lui avant que mes actions soient mises dans tout leur jour, mais qui sûrement fera rejaillir les peines que j'éprouve en bien sur mon fils.
(( J'ai toujours regardé notre vie comme un voyage qui a un but sublime. Il est vrai que la route est infiniment raboteuse, mais enfin j'ai toujours l'espérance.
a Je m'attriste de la déplorable fin d'anciens amis, quoiqu'ils répondent maintenant si mal aux efforts que je fis pour sauver leur honneur et même leurs personnes. Mais, ainsi qu'aux faux royalistes, je leur pardonne le mal qu'ils m'ont fait et me font. Je ne me rappellerai ceux que le langage mondain pourrait appeler mes ennemis que pour leur faire le plus de bien que je pourrai.
ibO LA JEUNESSE DU ROI CHARLES- ALBERT.
« Vrous me parlez d'honneur et d'indépendance nationale. J'aime infiniment à vous voir montrer ces sentiments, mais il faut avouer que si, sur ce chapitre, le dixième seulement de ce que Ton disait à Turin sur mon compte eût été vrai, j'aurais été un fou digne d'aller figurer à Charenton.
« Avant d'écrire ou de parler de moi, on aurait dû se souvenir de ce que l'on a pris dans les papiers qui appartenaient au prince de la Cisterne. Il faut se méfier, y éîait-il dit, du prince de Carignan, car il n'a pas assez d'élévation de sentiment pour entrer franchement dans notre parti...
« Que trouva-t-on dans les lettres que l'on prit au chevalier de Perron? « ...Mes efforts auprès du prince ont été inutiles; mais avec le temps, on pourra peutêtre le faire changer de sentiment. » Tous les chefs conspirateurs me disculpaient ainsi eux-mêmes. Mais j'en ai déjà trop dit, mon cher Sonnaz, vous devez être bien ennuyé de ce long verbiage.
« Que fait Tancrède Barolo (c ... Autrefois, je vous aurais dit : l'ami Barolo; mais maintenant, je n'ose plus prononcer ce mot d'ami, craignant de me flatter. »
Le grand-duc de Toscane se départait cependant peu à peu de sa froideur première. Plus peiné qu'il ne voulait le paraître de revoir sa fille exilée, il lui avait rendu au Poggio Impériale son logement d'autrefois. Chacun connaît le Poggio Impériale, ce beau palais qu'une avenue d'ifs séculaires rattache aux Cascines. On ne peut oublier, quand on les a vues, ces salles immenses dont les murailles, par un miracle de per-
spective, fuient devant vous, jusqu'à se confondre avec le ciel.
Dans cette solitude, le prince de Carignan laissait dériver son cœur et son imagination , « passant des semaines entières, comme il le disait, sans voir personne, et sans sortir autrement que pour s'asseoir sur le balcon, en fumant un cigarillo, au bruit de la bande militaire qui venait relever la garde ».
Ses réflexions douloureuses se traduisaient alors par des lettres comme celle-ci :
a Combien je désirerais vous revoir dans votre château de Carpenet, entouré de vos quatre jolis enfants, estimé de tous vos voisins, recevant journellement des preuves d'amitié! vous sauriez sur qui compter au besoin. Ah! soyez heureux, cher Sonnaz, je ne suis point jaloux de votre bonheur... Mon imagination aime, au contraire, à se porter toujours plus avant, à voir votre vieillesse adoucie et honorée par vos enfants; mais pour moi, il n'est rien de tout ceci, rien... rien... Je finirai en ne voyant qu'horreurs en ce monde. Pourquoi Dieu m'a-t-il si souvent sauvé de la mort pour ne me laisser connaître que la rage et le chagrin? Adieu, adieu... mille embrassements (i). »
« Plus je vois l'injustice des hommes, plus je reçois des marques de la plus noire ingratitude, plus j'aime à me rappeler la liaison qui nous unit depuis sept ans, et toutes les preuves d'attachement que vous m'avez
(i) Lettre au comte de Sonnaz, 4 juillet 1821.
données. Votre lettre est remplie d'excellents conseils et de maximes encore meilleures; mais pour un homme rempli d'honneur et de délicatesse, il est des positions sur lesquelles on ne peut transiger. Tel est mon cas, cher Sonnaz. Mes sentiments n'ont pas pour base la faiblesse ni le découragement, loin de là. Rappelezvous seulement le calme que je montrai pendant nos moments de malheur et la manière franche et désintéressée avec laquelle je fis la contre-révolution. Rappelez-vous qu'après avoir refusé longtemps d'accepter la régence, je ne consentis à m'en charger qu'en déclarant hautement que j'étais persuadé, en faisant cet acte, de me sacrifier; mais que je le faisais pourtant, puisqu'on croyait que je pouvais sauver notre pays de son entière ruine; et je suis heureux encore, parce que mes actes me servent de consolation contre les atteintes de la plus noire calomnie. Je me rappellerai toujours, avec une vraie satisfaction, les services essentiels que je rendis au Piémont pendant ma régence. Je sacrifiai jusqu'à ma réputation pour vous sauver tous !... »
Et, plus chrétien que madame de Nemours, qui passait volontiers, en faisant sa prière, ce qui regardait le pardon des offenses, le prince ajoutait :
« Maintenant, je n'en veux à personne; je plains seulement la méchanceté et la faiblesse de ceux qui me calomnient. Mon cœur est heureux toutes les fois qu'il se rappelle le dévouement et l'aveugle obéissance que je montrai à Victor-Emmanuel pendant la révolution. Je me souviendrai toujours comment en me