CHAPITRE VI. I
séparant de ce prince et de sa femme, ils m'embrassèrent en pleurant et en me donnant les plus grandes assurances de la reconnaissance qu'ils m'auraient toujours portée (sic) pour les services que je leur avais rendus. Tout le monde connaît ma conduite avec le roi Charles-Félix.
« Je lis souvent les lettres que me rirent écrire les souverains alliés où je reçus les louanges les plus flatteuses sur ma conduite envers ce souverain...
« Enfin, mon cher Sonnaz, j'ai toujours été poursuivi par le malheur. On ne peut bien me connaître. Soyez persuadé que ce ne sont pas les événements qui peuvent faire connaître les hommes. J'étais fait pour bien paraître, mais la fortune ennemie qui me poursuit ne m'a jamais présenté que des circonstances désastreuses...
« Depuis longtemps, vous le savez, Sonnaz, ou pour mieux dire, toujours, je montrai de l'éloignement pour mon état. Le cœur navré de déplaisirs, en arrivant à Florence, je voulais déjà tout abandonner, ne me souciant même plus de la réputation dans un pays où je n'avais trouvé que perfidie dans tous les partis (car une trentaine de braves gens comme vous ne sont pas la masse d'une nation). Mais, jusqu'à présent, j'ai vainement attendu, pour complaire au désir de ma mère, qui, avant mon départ, voudrait voir mes services, sinon récompensés, au moins reconnus, et que justice me fût rendue.
« Que voulez-vous que je rentre dans notre pays après que l'on m'aura payé le tribut de reconnaissance
en cherchant, par tous les moyens possibles, à me déshonorer? Vous le comprendrez très-bien vous-même, cher Sonnaz; si on ne reconnaît pas publiquement mon innocence, je ne peux plus rentrer en Piémont, car je n'y pourrais être estimé. Trop tard, peut-être, on se repentira de mVvoir ainsi traité. Je désire que notre pauvre pays, si injuste pour moi, ne devienne pas quelque jour victime de cette injustice.
« Qui sait si nous nous reverrons jamais? mais enfin dans tous les pays du monde où ma malheureuse destinée me portera, je me rappellerai toujours avec une vive reconnaissance le cher marquis de Gerbais. »
Ce n'étaient pas là propos en l'air, le malheureux prince pensait vraiment à abandonner pour toujours Tltalie.
u Mon Seigneur, écrivait Sylvain, rêve tantôt d'Amérique et tantôt des grandes Indes. Nous discutons le plus sérieusement du monde, tous les jours, l'endroit où nous pourrions donner les plus belles estocades, et nous faire le plus utilement casser les os. J'entre de mon mieux dans les héroïques visions de mon prince; ce sont toujours quelques bonnes heures prises sur les tristesses de notre exil. »
Un remède héroïque devenait nécessaire à un si profond désespoir. « Échapper, comme disait le prince, à la curiosité des avides et sots spectateurs » ne lui suffisait plus. Il aurait voulu fuir jusqu'au bout du monde les gens trop empressés à distraire sa douleur. Les consolateurs achèvent ordinairement celui qui souffre! Rien n'est pire qu'une inintelligente compas-