CHAPITRE PREMIER
gulier spectacle qu'ils me donnent avec leurs prosternations incroyables. Elles ne peuvent se comparer qu'à celles des courtisans de Paris. Ils se mettent sens dessus dessous pour faire preuve de soumission et d'obéissance à ce simulacre d'autorité passée. Que serait-ce si jamais ils voyaient ici l'envoyé de la droite du Seigneur !
a Je crois, ajoutait madame de Montléart, après avoir ainsi déversé sa mauvaise humeur sur les Magnifiques Seigneurs de Genève, je crois que notre très respectable madame d'Avray vous aura raconté ce que j'ai fait pour la continuation des études de Charles. Il est vraiment très heureux dans la pension où je Tai placé; il est à présent en Suisse, où il fait les vendanges. Il étudie, le mieux qu'il peut, l'éternel latin, les mathématiques, etc.. M. Vaucher, son maître, semble assez satisfait de lui, et me Ta prouvé, en Temmenant en villégiature (i). »
Peu importait à cette mère catholique que M. Vaucher fût protestant ; peu lui importait de faire élever par un républicain l'enfant destiné à porter peut-être un jour la couronne.
Elle ne sentait pas non plus dans ces joies champêtres, dont elle était heureuse pour son fils, le relent des doctrines de Rousseau.
L'éducation genevoise que recevait Charles-Albert devait fatalement en être imprégnée. Les miasmes
(1) Lettre datée de 1812. Cette lettre, comme la précédente, est adressée au professeur Molineri. [iS'uti^ie sulla vita di Carlo Alberto, p. 39.)
l8 LA JEUNESSE DU ROI CHARLES-ALBERT.
s1attardent volontiers sur le marais où ils sont nés; or, la nature, maladive à force d'être nerveuse et vibrante, du petit prince le rendait bien autrement impressionnable à la malaria que ses lourds camarades de vendanges. Sans que sa mère s'en souciât, l'âme de l'enfant s'imbut d'impressions fausses et désolées. Ne sachant où se reprendre, dans le vide de toute vérité définie, elle se cramponna à je ne sais quelle religiosité sentimentale, que l'âge et les rudesses de l'expérience firent peu à peu dériver vers le plus extraordinaire mysticisme qui fut jamais : mysticisme où la rude foi du charbonnier s'enlaçait aux larmoyantes sensibilités du dix-huitième siècle, où l'enfantine crédulité du moyen âge s'alliait au plus douloureux pessimisme de nos jours. Serait-il, après cela, paradoxal de dire que Charles-Albert, par la très grande faute de sa mère, a porté l'estampille de Rousseau?
La Suisse était alors le centre de tous les essais pédagogiques. A Fribourg, le Père Girard appliquait son nouveau plan d'études. A Hoffwyl, M. de Tallenberg en faisait autant. Pestalozzi professait à Iverdun. Enfin, M. Vaucher, fort dévot à Jean-Jacques, pétrissait de sentimentalité l'âme de ses élèves, sans voir que, pour une âme italienne, cet amollissement excessif était plus dangereux que pour celles qui lui arrivaient du Valais . Ce fut là une colossale erreur d'éducation dont Charles-Albert souffrit toute sa vie. Et voyez à quels extrêmes touchait, chez M. Vaucher, l'application des doctrines de Rousseau. Tant que