‹ Prologue d'un règneChapitre 81 sur 177 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

contre les mesures que nous jugerons nécessaires. »

Les mœurs de la vieille royauté apparaissent aujourd'hui si antédiluviennes, qu'il est une sorte d'intérêt archéologique à les restaurer. C'est pourquoi je veux ajouter à la proclamation que je viens de transcrire cette lettre non moins curieuse.

Il s'agissait des contingents de Savoie, qu'en récompense de leur fidélité, le Roi prétendait garder sous les armes, alors qu'il licenciait son armée entière. Les Savoyards eussent préféré toute autre façon de reconnaître leurs bons services et s'étaient mutinés ; Charles - Félix d'écrire aussitôt à Revel (1) :

« Quant aux soldats de Savoie, s'ils ne veulent pas rester, qu'ils s'en aillent chez eux. Puisqu'ils n'ont su apprécier l'honneur que je leur faisais, et qu'ils sont assez imbéciles pour s'en laisser donner à croire par des coquins qu'ils auraient dû connaître depuis longtemps, je les livre à la honte de reparaître dans leur patrie, qui, j'espère, après les marques de fidélité qu'elle m'a données, les recevra avec le mépris qu'ils méritent. »

Sylvain, que son frère venait d'aviser de cette sévérité, répondait par ce fameux vers de Dante : Lasciatc ogni siperan\a... et puis il ajoutait:

« Envoie-moi quelque argent pour gagner le temps de la miséricorde. Bien que mon Seigneur m'engage à puiser dans son escarcelle, dont j'ai la charge, ces emprunts me gênent. J'en suis à quelques centaines de

(1) 20 juin, de Modène.

jy2 LA JEUNESSE DU KOI CHARLES- ALBERT.

francs d'avance, et tu comprends que j'ai grande hâte de rendre gorge (i). »

Le prince semblait se résigner mieux que son fidèle écuyer :

« ...Mon silence et ma patience, disait-il à Sonnaz (2), ont plus dérouté mes ennemis que quoi que ce soit au monde, et ils commencent à s'apercevoir que plus l'adversité paraît m'accabler, plus je me relève. Bien fol qui croira que je suis abattu tant que j'aurai Fàme dans le corps. »

« Depuis le départ de La Marmora (3), je reste seul avec mon vieil ami Sylvain, qui maudit vingt fois le jour le séjour de Florence, si funeste à ses anciennes et nobles amours, mais qui est toujours plus aimable, meilleur et plus vrai ami. Maintenant, je manque ai armiger pour m'accompagner à la promenade, de sorte que je battrai les champs tout seul, en pensant à la garnison de Bourges (4), aux tristes temps de ma jeunesse, aux plus mauvais jours de mon âge mûr, et je redeviendrai joyeux, du moins à ma manière, ce qui est alors une douce et profonde mélancolie, en me rappelant les sentiments indéfinissables de Famine qui vont droit à mon ami le comte de Sonnaz... »

Ni la patience du prince ni son silence n'avaient malheureusement désarmé ses accusateurs.

(1 28 octobre 1821.

(2) 2 novembre 1821.

(3) Le marquis de La Marmora ne fut pas remplacé auprès du prince.

(4) Allusion au séjour que le prince fit à Bourges, lorsque, à douze ans, il avait été nommé lieutenant au 8e régiment de dragons.

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