‹ Prologue d'un règneChapitre 82 sur 177 · CHAPITRE VI. iy · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI. iy

a ...On saisit à chaque courrier, lui écrivait-on de Turin, force lettres de nos libéraux piémontais réfugiés en Espagne, en France ou à Genève, lesquels écrivent les noirceurs les plus abominables et font tout ce qu'il est possible de pire pour susciter des ennemis à Votre Altesse... »

Ils ne réussissaient que trop bien. Leurs mensonges sans cesse renouvelés arrivaient au Roi, par toutes les frontières, et avaient fini de l'exaspérer.

« ...Quant au prince de Carignan, écrivait-il à son frère (i), je pense l'ôter au plus tôt de la Toscane, sa présence y étant très nuisible, où il tracasse (sic) beaucoup. Il m'a demandé, il y a longtemps, de voyager; je pense lui permettre d'aller voir sa mère...

« Je ne vous dissimule pas, ajoutait Charles-Félix, qu'il court ici la copie d'une lettre de la Reine (d) audit prince, et qui est entre les mains des ministres étrangers, ce qui les anime beaucoup en sa faveur. Elle va me causer des embarras et des chagrins à l'infini...

« ...Je ne vois d'autre moyen que d'éloigner le prince, pour un temps, de l'Italie, car, ne vous le dissimulez pas, sa présence ici, sous quelque aspect qu'il y vienne, ferait le plus mauvais effet... »

Sonnaz s'était fait l'écho de ces bruits et avait sans doute mêlé quelque récrimination à l'expression du chagrin qu'il en ressentait.

« Je suis forcé, lui répondait Charles-Albert, de vous avouer une chose qui méfait beaucoup de peine. Vous

(i) Manno, Informafioni, p. 41.

devez savoir, si vous me connaissez un peu, que s'il s'agit d'exposer ma vie ou de servir quelqu'un en la risquant, non seulement je le fais avec calme, mais encore avec plaisir. Vous savez aussi que jamais le malheur ne m'a abattu, et que c'est, pour ainsi dire, dans le désastre que je me sens le plus fort. Mais je dois l'avouer, je suis faiole d'un autre côté, et très faible : c'est, quoique les occasions en soient rares, lorsque ma sensibilité est attaquée. Or, mon cher Sonnaz, vous êtes dans le nombre très petit des personnes qui ont cette arme contre moi (i).

a Depuis nos malheurs, vous en avez usé souvent contre moi, et chaque fois vous me déchirez le cœur. Vos reproches ou vos allusions sur ma conduite sont injustes et cruels pour moi Je vous l'ai déjà dit, Sonnaz, j'aurai eu des torts, j'en ai eu, mais au moins je n'ai jamais rien fait qui puisse entacher mon honneur, et partout où j'irai, je porterai une conscience innocente... »

« Conduisez-vous avec vos amis comme s'ils devaient être un jour vos ennemis », avait sagement dit Montaigne.

Pour l'avoir oublié, Charles-Albert en était réduit à écrire si tristement:

« Je fus victime d'un principe d'honneur. Je me sacrifiai ensuite pour le Roi et pour mon pays. Mes actions sont publiques, et sur quoi m'attaque-t-on? Sur la déposition de quelques faibles qui veulent prendre

(i) 21 novembre 1821.

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