CHAPITRE VI
mon nom pour couvrir leurs faiblesses, ou sur celle de gens qui voulaient grossir leur parti de mon nom et que leur moralité a conduits à l'échafaud.
m Mon caractère et ma manière de voir furent toujours les mêmes : ni le bonheur ni le malheur ne me feront changer... J'ai dit, et telle fut toujours ma manière dépenser, qu'un gouvernement tempéré, comme celui de la France, ou dans le même genre, était le meilleur; qu'il valait mieux concilier les esprits que verser le sang de ses frères. On me parlait de guerre; je ne répondis jamais autre chose que, lorsque le Roi me commanderait de la faire, alors seulement je Taurais faite avec plaisir. Mais que me sert de vous dire tout cela? Vous avez donné la préférence aux plus noires et aux plus infâmes calomnies de mes ennemis, sur les serments d'un ami qui eut toujours en vous toute confiance et qui vous aime au delà de toute expression... a
Il est une curiosité particulière aux malheureux. Celle-là est pénétrante, soupçonneuse, agitée, comme la curiosité du malade qui demande leur secret à un chuchotement, à une larme, à un regard. Charles- Albert avait mis Famine de Sonnaz à cette suprême épreuve de lui demander toute la vérité. Retrouvant cetteamitié fidèle, il s'abandonne en quelque sorte dans ses bras.
« ...Pour vous parler vrai, depuis huit mois, vous ne m'avez jamais écrit une lettre qui m'ait fait un aussi grand plaisir. Dans celle-ci , j'ai vraiment reconnu l'ami de ma jeunesse. Aussi recevez l'expression de ma vive reconnaissance. Quand vous me connaîtrez
mieux, vous pourrez juger de l'effet que produit sur toute ma personne ce qui touche ma sensibilité (1)... »
Cette sensibilité était maladive, et le prince semblait prendre à tâche de l'exalter encore. Maintenant, il ne voulait vivre qu'avec les morts, douloureux comme lui. Si parfois il abandonnait, dans ses promenades solitaires, les ifs et les cyprès qui bordent Pavenue du Poggio Impériale, c'était pour gravir la colline d'Arcetri, toute voisine, et si célèbre par la prison de Galilée. Par ironie, sans doute, la petite maison s'appelle le Giojello (2). On y montre la chambre toute tapissée de cuir qui, dit-on, fut celle du proscrit. Charles-Albert s'y enfermait. Il passait là des heures, perdu dans son rêve, et accoudé à la petite fenêtre d'où la vue s'étend si loin.
Entendait-il les vibrations de cette lyre mystérieuse dont les cordes sont, comme disait Jules II : Naples, Rome, Florence et Milan? Se disait-il que sa main, ou la main de quelqu'un des siens, les ferait un jour vibrer à l'unisson?
Oui, tant d'exaltation était maladive. Depuis l'âge de dix ans, le prince souffrait d'une affection inflammatoire que toute émotion aggravait.
(1) 24 novembre 1821.
(2) Le Joyau.