‹ Prologue d'un règneChapitre 84 sur 177 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

(( J'espérais, en venant à Pise et en consultant un célèbre médecin qu'il y a ici, écrivait-il en décembre 1821, recevoir quelque meilleure nouvelle sur une maladie dont je souffre depuis près de dix ans et qui augmente toujours; mais il m'a confirmé que je n'en guérirai jamais. Patience! je vivrai en souffrant beaucoup. Puisse Dieu me compenser ces douleurs et le reste que j'aurai souffert, dans l'autre monde infiniment meilleur! »

Lorsque le corps pâtit, l'âme est là pour le soutenir; mais où sera le soutien de l'âme blessée? Elle va, elle vient, elle chancelle, elle tourbillonne dans le vide. Elle aussi a son vertige, mais le vertige de l'âme l'attire de bas en haut!

Huit mois de souffrances avaient enlevé Charles- Albert jusqu'à ces régions où le vertige commence pour les âmes!

« ...Cher Sonnaz, je suis convaincu de la folie du monde, des choses de la terre, j'ai donc absolument dirigé toutes mes vues en haut. Mes bienheureux parrains (1) (patrons) augmenteront toujours en moi mon inébranlable résolution. Je dis pour toujours adieu au monde. Dorénavant, cher Sonnaz, lorsqu'on vous dira quelque chose de moi, faites-moi le plaisir, avant de le croire, de réfléchir si cela peut aller d'accord avec les sentiments que, dorénavant, je me ferai gloire de professer jusqu'à ma mort... »

(1) Charles-Albert fait allusion aux saints de la maison de Savoie. (E.)

iyo LA JEUNESSE DU ROI CHARLES-ALBERT.

Professer est bien le mot, car sans cesse on l'entendait parler de couvent et de vie religieuse... « Je le vois tous les jours davantage, je fus destiné, dans le ventre de ma mère, à une vie errante et extravagante.. . Que la volonté de Dieu s'accomplisse, et je suis content... Puisse ai -je (sic) un jour, après avoir fait quelque bien, me retirer à la Trappe, et tous mes vœux seront remplis (i). »

Madame de Sévigné lui eût sans doute répondu comme à l'abbé de Rancé : « Je crains que cette Trappe, qui veut surpasser l'humanité, ne devienne les Petites- Maisons. » Mais tout le bon sens de la marquise n'aurait pas rabattu l'envolée de son correspondant.

d Je suis dans mes vingt-quatre ans, eût répondu celui-ci, comme il le disait à Sonnaz; ainsi vous voyez que je suis capable de savoir ce que je fais et ce que je me prépare. Ma conduite aura, dorénavant, un objet, un but supérieur. Elle sera à l'abri de toutes les idées et surtout des intrigues mondaines. Dieu me protégera, je l'espère. Ses vues sont infinies et incompréhensibles. Il élève souvent ses serviteurs tout d'un coup. Il les fait passer par toutes les vicissitudes possibles sans jamais les abandonner. Il leur prépare toujours une récompense infiniment supérieure aux peines qu'il leur fait souffrir...

« Plus j'avance, et plus je vois combien j'ai bienfait de m'être tout donné à Dieu et de m'ètre tout détaché de ce monde, pour rapporter tous mes désirs et mes

(i) Lettre à Sonnaz, 7 juillet 1823, devant Cadix.

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