CHAPITRE VI. I
actions aux volontés de notre Créateur et à l'acquisition d'une vie infiniment plus heureuse. Ma vie maintenant est remplie d'une douceur infinie. L'acharnement de mes ennemis ne fait que l'augmenter. »
En disant ces choses, Charles-Albert était sincère, de cette sincérité propre aux imaginatifs et qu'un philosophe (1) appelait la sincérité momentanée. Sa pensée se teignait de la sensation présente; elle changeait de couleur selon l'heure et les circonstances. Les jugements du monde, auquel il avait pour toujours résolument dit adieu, lui étaient-ils cependant si indifférents lorsqu'il écrivait, sous une tout autre impression cette fois :
a Oh! maintenant, je suis persuadé, cher Sonnaz, que tout ce que vous me disiez était par attachement et par conviction, et cela même m'affligeait davantage. Enfin, je rends grâces à Dieu de voir qu'en général l'opinion commence à changer en ma faveur. Je suis persuadé et je n'ai jamais douté que mes anciens amis ne fussent toujours les mêmes à mon égard, quoiqu'ils aient pu ajouter foi, pour un temps, aux assertions de mes ennemis. Je suis bien éloigné de chercher quels sont mes ennemis. Ce serait l'opposé de mon caractère. Je gémis quelquefois d'être obligé de les connaître... Je les plains et, je vous assure, je n'ai d'autre désir dans le cœur que celui que Dieu puisse, un jour, leur pardonner aussi bien que moi...
'< Je rentrerai donc en Piémont, en pardonnant et
(1) M. Caro.
l8o LA JEUNESSE DU ROI CHARLES-ALBERT.
en oubliant. Dieu nous apprend que ceux sans clémence en ce monde n^n trouveront pas auprès de lui... »
Hélas! pour se maintenir à de telles hauteurs, il faut avoir des ailes plus solidement attachées que les avait le prince. Le surlendemain, presque honteux de son envolée, et cette fois rasant la terre, il écrivait à Sonnaz :
« ...Votre seule présence conforterait mon âme, car il y a des moments où, malgré mes efforts, je souffre plus que la rage que vous me connaissez, et je crains bien, avant-hier, d'avoir trahi, dans le sein de votre amitié, des sentiments que je me cache avec soin à moi-même. Quand vous recevrez quelques lettres de moi d'un style bizarre, brùlez-les aussitôt. Plaignezmoi, car j'ai des moments vraiment affreux. Vous seul le savez, car je n'écrirai jamais à aucun autre qu'à vous dans ces moments-là. Costa lui-même est bien loin de connaître mon état (i). »
On verra par cette lettre de Sylvain ce qu'il en était de cette belle ignorance : « Le mysticisme de mon jeune Seigneur est gros de quelque sottise. A lui tâter le pouls, je crois qu'il accouchera bientôt. En attendant, nous sommes en grande ferveur avec un Dominicain qui, à défaut de patrie, nous montre le ciel entre-bâillé. Cette perspective adoucit toutes nos misères terrestres et nous permet d'attendre, avec le Pa radis au bout, un Congrès dont on parle pour l'année
(1) 14 décembre 1821.