CHAPITRE VII. I
L'affaire heureusement fut étouffée; Sylvain peutêtre économisa un beau coup d'epée, mais il l'eût reçu avec la même désinvolture narquoise et touchante qui lui faisait écrire à son frère : « Juge de la stupeur de ce mari consul quand il s'est inopinément trouvé en présence de mon gros ventre et de ma jolie figure. Tout cela n'a pas paru flatter son amour-propre autant que Tétait le mien d'avoir pu passer pour galant. »
Comme la vieille alouette déplumée, à chaque coup de fusil, Sylvain plongeait ainsi plus bas sur le miroir...
Les affaires de son maître ne s'amélioraient cependant pas d'une si belle équipée. Sylvain pouvait se battre, mais non pas empêcher les mauvaises langues d'aller leur train. Il était à craindre que, se grossissant en chemin d'une foule d'échos, vrais ou faux, l'aventure n'arrivât formidable aux oreilles du Roi, et cela à l'heure la plus malencontreuse.
Exaspérés, en effet, par le mémoire que le prince avait remis au comte de Trutchess lors de son arrivée à Florence, mémoire qui, maintenant, se trouvait entre toutes les mains, les libéraux ne gardaient plus aucune mesure.
Santa Rosa, l'un des hommes les plus compromis par les tristes événements de mars, venait de publier contre le prince un écrit qui désolait Sonnaz.
« L'ouvrage de Santa Rosa, lui répondait Charles- Albert, est certainement pénible pour moi, mais je devais m'y attendre. Je ne l'ai pas encore lu, mais je
gage pourtant que, malgré sa sincérité innocente, Santa Rosa ne parle pas de la parole d'honneur qu'il était venu me donner avec Carail, qu'ils avaient renoncé à tous leurs projets. Je pourrai le prouver quand je voudrai. Ils ne peuvent, ces messieurs, qu'être furieux contre moi. Je fis mon possible pour leur épargner les remords qu'ils doivent avoir. Je fis peutêtre plus que je ne devais pour eux. Ma conduite est claire devant Dieu. Je fus fidèle à mes deux rois; j'ai exposé ma vie. Eux ont forfait à l'honneur, ont fui devant le danger. Ils furent pendus en effigie, et, par conséquent, ne peuvent faire que des dépositions impures...
« Je ne serais pas le premier prince héréditaire qui irait attendre que son tour arrive dans un autre pays qui le protégerait. Je l'attendrais sans avoir les remords du prince héréditaire de Naples, qui désobéit en tout à son père, qui porta la cocarde tricolore, qui honora les clubs de sa présence, qui porta les armes contre son roi. J'attendrais, sans avoir ceux (les remords) qu'eurent probablement les plus grands rois de France, Charles V et Louis XI I, qui, dans leur jeunesse, furent faits prisonniers en combattant, les armes à la main, dans la guerre civile.
« En fin des fins, j'attends toujours, mon cher Sonnaz, et me fie, comme je vous l'ai déjà dit, en la Providence (i)... »
C'était bien. Mais Sonnaz, paraît-il, trouvait qu'il
(i) Archives de Sonnaz. Sans date.