‹ Prologue d'un règneChapitre 91 sur 177 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

passait là ses vingt-quatre heures entières sans dormir et sans manger. Mon prince en fera bientôt tout autant, si Ton n'y pourvoit. »

Un rapprochement de dates suffit à expliquer le pessimisme du pauvre homme. Sa lettre est, en effet, contemporaine de celle-ci, où le prince se montre charmé par les austérités du carême :

« Soignez-vous bien, cher ami, et obtenez une dispense du maigre qui vous a toujours fait mal. Ici, on n'est pas aussi rigide pour le saint temps. On se contente de faire le vendredi, le samedi et quelquefois le mercredi à l'huile, ce qui est loin d'être du goût de Costa (1). »

Costa, il est vrai, n'était pas parfait; mais la façon dont son maître faisait fructifier les talents de l'Evangile le rendait excusable d'avoir résolument « noué le sien dans un coin de son mouchoir ».

Le mot est de Sylvain, comme cet autre qui traduit sa mauvaise humeur devant l'alternance de mysticisme et de galanterie où flottait le prince :

a Je bourre à tous hasards ses poches de cailloux, pour empêcher ses pétarades divines et humaines, et je n'empêche rien ! »

De Sylvain ou de son maître qui donc avait raison car Charles-Albert écrivait à la même heure :

|i) Sur ce point, le prince différait absolument de son écuyer. Toujours très sobre, il vécut en ascète lorsqu'il fut sur le trône.

« Charles-Albert, dit Cibrario, renonça tout à fait à l'usage du gras, et lorsqu'il présidait les dîners de la cour, il ne dépliait même pas sa serviette. Seul, dans sa chambre, il prenait son repas de Chartreux. » (Cibrario, Ricordi, etc., p. 2 56.)

« ...Je suis maintenant déterminé à m'en tenir à mon strict devoir, cher Sonnaz, et à attendre les événements sans m'agiter. Je suis doublement heureux dans cette ferme résolution de silence et d'attente paisible. Je ne parle plus, et je ne veux plus parler de ma position. »

Si, fidèle à sa promesse, Charles- Albert ne parla plus, il écrivit en revanche et sans relâche pendant tout Fhiver de 1821 à 1822. Sa pensée, comme son style, subissent en ces quelques mois une curieuse métamorphose : de mystiques ils deviennent romantiques. Le prince rêve de tourelles, de ponts-levis, de cottes de mailles, de chevauchées héroïques; et qui pourra nier en lisant cette lettre que Charles-Albert n'ait pressenti Victor Hugo?

« ...J'apprends avec bien du plaisir que vous allez faire une course en Savoie, cher Sonnaz, et visiter les anciens domaines de vos ancêtres. Ce petit voyage fera du bien à votre santé et sera aussi d'un grand soulagement à votre esprit, qui doit être terriblement offusqué et dégoûté de tous les propos, intrigues et sourdes menées de la capitale.

« Il me paraît vous voir, dans votre manoir à tourelles (dont le pont-levis sera levé au coucher du soleil, car, en ces temps, il faut être prudent), assis dans un grand fauteuil à bras, au milieu d'un grand salon enfumé, en face du portrait de votre ancêtre qui fut grand maître des Templiers, en 1200, lequel doit être, bien entendu, armé de toutes pièces, ayant autour de vous vos enfants et donnant audience à quelques-

Page 1