CHAPITRE VII. I
auxquels son hôte avait rendu les armes. Mais enfin, on se lasse même d'insulter Dieu. Shelley était parti pour aller se noyer dans le port de Livourne.
Byron inconsolable ne retrouvait le corps de son ami qu'au bout de deux ou trois jours à Via Reggio. Pour garder éternellement les cendres de la hideuse épave, il voulut la brûler à l'endroit même où elle s'était échouée.
« Il y avait là, raconte John Galt, l'historiographe de Byron, du bois en abondance, de vieux troncs d'arbres, des débris de navires; le lieu était merveilleusement adapté à la cérémonie; le bois de la Spezzia était à droite, et Livourne sur la gauche. En face, diverses îles; derrière, des forêts sombres et les rochers des Apennins. On n'oublia rien de ce qui pouvait donner de l'éclat au rite funéraire; l'encens et le vin ne furent pas épargnés; le temps était beau et la mer calme; la nature sembla se taire quand la flamme s'éleva avec un extraordinaire éclat. Bvron, profondément ému, assistait à cette scène, dont seul il aurait pu décrire la grandeur; mais ce qui sera pour son nom un éternel opprobre, ce furent les scènes qui suivirent.
« Le retour du cortège funèbre fut la plus effrayante orgie qui ait jamais eu lieu. Quand les cendres eurent été recueillies, tous les assistants dînèrent ensemble, burent outre mesure, et bientôt rien ne put donner l'idée de ce qui se passa, si ce n'est la description d'une scène de sabbat. »
Si, après soixante ans, ce froid récit donne encore
le frisson, quelle ne fut pas l'horreur des contemporains! Et cependant, cette monstrueuse profanation fut-elle Tunique cause de la haine que Charles-Albert vouait à Byron? Non, cherchez-en la vraie raison dans ces lignes que le poète avait écrites au lendemain de la révolution piémontaise :
« Les habitants ici (Ferrare) m'aimaient autant qu'ils détestaient le gouvernement, et ce n'est pas peu dire. J'étais populaire parmi les chefs du parti constitutionnel; ils savaient que je venais d'un pays de liberté, et que je faisais des vœux pour leur cause. Toutefois, je ne pris aucune part à leurs intrigues. Mais j'avais des armes chez moi. Quand tout fut prêt pour la révolte, la peste soit de l'imbécillité de Carignan! — j'aurais pu lui pardonner encore s'il n'avait pas dénoncé ses complices. »
Tous nous avons, si vague, si obscure soit-elle, l'intuition de l'avenir. Charles-Albert pressentait dans ,'ord Byron le chef de ces poètes insulteurs qui bientôt allaient s'acharner sur lui.
D'avance il se vengeait d'eux en faisant expulser leur illustre coryphée.
Le 21 mars 1822, Byron se promenait à cheval, lorsqu'il fut bousculé par un officier toscan; on se battit; un hussard fut blessé, et l'ordre vint aussitôt au poète d'avoir à quitter Pise.
Il obéit avec toute l'insolence dont un homme d'esprit est capable. On se souvient encore là-bas de son exode. Midi sonnant, Byron quittait le palais Lanfranchi à cheval, accompagné d'innombrables dômes-