CHAPITRE VII. IQQ
tiques et de cinq carrosses; puis venaient neuf chevaux de main suivis d'un singe, d'un bouledogue, d'un mâtin, de deux chats, de trois paons, d'un harem de poules. Tout cela défila processionnellement. La marche était fermée par d'innombrables caisses d'armes, de livres, et par un chaos de meubles ! Narguant la foule, le poète s'en allait ainsi rejoindre la comtesse Guiccioli à Montenero, près de Livourne... Hélas! on a vu bien des princes s'en aller moins triomphalement, peut-être, parce que leurs bouledogues, leurs singes ou leurs paons se refusaient à les suivre...
Ce peut-être me ramène aux choses de ce monde, comme disait Charles-Albert, lorsqu'il avait fait une digression trop longue, il me ramène à ces douleurs de l'exil, devenues aujourd'hui le partage de tant de royautés. Comme le prince de Carignan, ces royautés ne trouvent que dans le bien qu'elles peuvent faire un adoucissement à leur misère.
Charles-Albert rencontrait un pauvre peintre piémontais, dont le ventre et les joues criaient famine. Il lui commandait aussitôt trois tableaux pour Sonnaz. Mais que d'amertume dans ce badinage dont il accompagnait leur envoi!
« Le premier de ces tableaux qui représente une caricature peinte d'après le Caraccio, est pour le château de Sonnaz, parce que là, vous devez toujours rire. Le second, qui représente Carlo Dolci, qui a fait lui-même sa propre caricature, est pour le château de Carpenet, pour vous rappeler qu'en prenant
ses propres ennuis en riant, on ferme la bouche aux méchants. Le troisième représente Galilée. Il est destiné à votre palais de Turin, afin que, vous rappelant ses étranges persécutions, vous preniez patience sur les misères de cette vie, sur les tribulations que je dois supporter, et que vous vous persuadiez toujours davantage que ce monde est une triste chose. J'avais bien pensé à vous envoyer mon portrait, mais la face d'un être aussi calomnié et persécuté que je le suis ne doit pas être offerte, elle doit être cachée. Puisse votre cœur ne pas l'oublier !... »
Sonnaz, cette fois, semble sérieusement inquiet et veut arriver à Florence. Mais il faut la permission de Charles-Félix; l'obtiendra-t-on ?
« ...Fort de votre amitié et de votre bonne volonté, cher Sonnaz, j'attends avec impatience un moment favorable pour adresser la demande de votre venue ici, écrivait le prince au mois de septembre 1822. Si quelque occasion se présente, mon cœur la saisira avec le plus vif empressement. Que de choses vous seront dites, lorsque nous serons enfermés à quatre yeux dans une bonne chambre! Jusque-là, je parlerai peu par bien des raisons, dont la meilleure est que l'on ne se trouve jamais compromis par ce que Ton n'a pas dit. »
« Par ce que l'on n'a pas écrit » eût mieux exprimé la pensée du prince. Il savait, en effet, que M. de Metternich faisait intercepter toute sa correspondance ^i).
(1) Voir dépêche du comte Pralormo, ambassadeur de Sar-