CHAPITRE VII
par faire triompher l'homme de bien. Les gens qui vous connaissent savent votre belle conduite; ceux qui ne vous connaissent pas n'ont pas à vous juger. S'ils vous voient à mon retour choyé par moi, ils sauront que vous l'avez mérité. »
« J'espère que vous ne rougirez point d'avoir eu un ami tel que moi. Moi, je me glorifierai toujours d'avoir eu un ami tel que vous. »
Certes celui qui écrivait ainsi ne saurait être taxé d'ingratitude. On sent cependant, à lire les lettres et les notes de Sylvain, à cette époque, que le courage du fidèle serviteur baissait comme une lampe qui manque d'huile.
Plus un mot affectueux ou reconnaissant ne venait soutenir son dévouement. La raison en était dans la trop grande clairvoyance du digne homme. La clairvoyance est une qualité que l'on n'apprécie guère en haut lieu. On y déteste ces esprits dévoués, mais libres, qui jugent en servant. Peu importe que l'on soit fidèle jusqu'à mourir au besoin ; l'essentiel est d'épouser tous les rêves et de partager toutes les illusions. Les princes sont un peu comme cette femme, trois fois femme, qui disait à son amant : « Vous ne m'aimez pas, puisque vous croyez davantage à ce que vous voyez qu'à ce que je vous dis. »
Tel était le cas du bon Sylvain. Il accompagnait son prince, mais ne l'accompagnait pas en mesure.
« Nous ne pouvions plus nous entendre, nous divergions trop absolument, mon prince et moi, en matière ecclésiastique. Il cessa bientôt de me parler, ou ne me
parla plus que de choses si indifférentes, que je n'eus pas de peine à voir que je lui étais devenu insupportable.
« La découverte, je l'avoue, me fut cruelle. Il m'était dur de penser que mon temps, mon avancement, mes affections, avaient été inutilement sacrifiés.
« Et cependant, je ne pouvais songer à quitter mon prince. C'eût été donner raison à tous les mauvais propos qu'on se permettait contre lui.
« J'osais croire que mon dévouement pour sa personne ne pouvait être ignoré en Piémont, et j'avais la vanité de penser que ce n'était pas à moi que l'on donnerait tort, si nous nous séparions. Enfin, je fis force sur moi-même et je restai.
« Je crus cependant, comme nous avancions clans le carême, pouvoir demander la permission d'aller passer la semaine sainte à Rome. Cette grâce me fut facilement accordée. Dans les dispositions où nous nous trouvions, cette petite absence de trois semaines fit au prince autant de plaisir qu'à moi. Il me donna des lettres pour le Pape, pour le duc de Blacas et pour le Père Mariano, chef d'un couvent de Capucins.
« Je ne saurais dire ce que contenait la lettre adressée au duc de Blacas, mais ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il me reçut tellement du haut de sa grandeur, que je ne remis pas les pieds chez lui. Je fis tenir au Pape, par son confesseur, la lettre qui lui était adressée (c). Monseigneur m'avait indiqué cette filière comme la plus sûre. Quant au P. Mariano, je lui remis la sienne, je n'ose dire, en main propre. J'en reçus pour ma récompense un brevet de Capucin