CHAPITRE VII
indigne. Puis, ainsi sanctifié, je courus la ville. J'allai chez la princesse Colonna, grande-tante du prince de Carignan, chez ses filles, les princesses Doria Pamphili, Lanti, Barberini et Rospigliosi. J'assistai à toutes les fêtes de la semaine sainte. Enfin, après avoir vu ce que je pouvais voir, je revins chargé de reliques, de reliquaires, de chapelets et d'indulgences, pour trouver mon prince plus triste que jamais. »
Cette lettre en donne peut-être la raison : « Costa est depuis hier revenu de Rome. Il est enchanté de son voyage, et moi plus content encore de le revoir et du plaisir qu'il s'est donné. Bienheureux quand on peut, comme lui, perdre un peu de vue les tristes choses de ce monde. Quant à moi, plus que jamais, je crois aux prophéties de saint Césaire. Voilà ces gaillards de carbonari qui recommencent à faire des leurs. Dans toute l'Italie, et surtout dans les États du Pape, ils viennent d'exécuter bon nombre d'assassinats, après avoir envoyé leurs sentences aux victimes. Ils paraissent vouloir rétablir le temps des chevaliers de la Table ronde. Il y a ici un très célèbre prédicateur de l'Ordre des Dominicains, qui est beaucoup de ma connaissance, et qui, ainsi que moi, a déjà reçu depuis longtemps Y aimable lettre. Mais ces lettres n'ont servi qu'à nous égayer. Nous les méprisons autant l'un que l'autre; d'ailleurs tous les assassinats ne sont que de justes jugements de Dieu, injustement exécutés sur la terre. Ainsi ceux qui ont l'espoir d'être bien avec le Seigneur doivent, dans ces circonstances, lever la tête plus que jamais. »
Hélas! même avec Dieu, il semble que Ton ne signe ainsi des traités que pour les rompre.
« Les noires pensées de mon prince ont heureusement, écrivait Sylvain à son frère, leur dérivatif rose dans une demoiselle de compagnie que la grandeduchesse a fait venir de Dresde. La pauvre fille nVa fait ses confidences, ,1e ne crois pas cependant l'avoir persuadée du danger. Autre dérivatif! la tête chante à mon prince d'aller faire la guerre contre les Turcs. Nous voyons passer des troupes d'Allemands qui vont s'embarquer à Livourne pour se rendre en Grèce. Nos libéraux ne manqueront pas de lever le nez à la nouvelle de cette insurrection, et chacun des puissants qui devaient se réunir en congrès restera probablement chez soi pour leur donner sur le nez. Va maie, tutto va maie... »
Ne faut-il pas en ce monde toujours supposer le pire pour se laisser surprendre par le bien?
« ...Nous attendons, ajoutait l'excellent homme, du 20 au 25, la reine Marie-Thérèse et ses deux filles. Tu sais, sans doute, que Victor- Emmanuel est à Moncalier. On ignore absolument ici les raisons de ce retour offensif aux portes de Turin. Le prince en espère quelque chose en sa faveur; moi, je n'espère rien, car le vieux roi n'a même pas répondu à deux lettres que, ces jours-ci, le grand-duc lui a écrites en notre faveur... »
Le roi Charles- Félix avait, en effet, prévenu toutes les faiblesses possibles de son frère :
« ...Le prince de Carignan, très certainement, lui
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avait-ii écrit, fera tous ses efforts pour être admis en votre présence. Il me semble qu'il serait mieux que vous lui fassiez entendre de rester à Florence. Je sais qu'il est assez fêté dans cette ville, et que Ton fait tout pour le mettre dans mes bonnes grâces. Je m'efforce de le tenir dans la retraite, jusque ce qu'il plaise à la bonté divine d'opérer en lui un miracle, lequel sera certainement le plus grand et le plus difficile à constater. Alors même qu'il ferait toutes les pénitences d'un anachorète et se donnerait la discipline jusqu'au sang, on ne pourrait encore regarder sa conversion comme sincère (i). »
Et le Roi ajoutait avec une ironie digne du Spielberg :
« ...Je pense, comme Thérèse, que les grandes moustaches du prince de Carignan sont plus d'un carbonaro que d'un converti. Dieu seul voit les cœurs. Il peut avoir opéré le miracle de sa conversion, mais il n'a pas encore fait celui de m'en rendre convaincu (2)... »
(1) Storia délia diploma\ia europeJ, p. 1 1 3 .
(2) Ibid., p. 145.