LA CROIX DU TIROIR
Ceux qui la détruisirent se souvenaient peut-être des longues injustices qu'elle avait pu contempler.
C'est ainsi qu'on avait vu des potences s'y élever le 21 janvier 1535. On avait fait le matin dans Paris une procession solennelle qui avait déroulé ses splendeurs de St-Germain l'Auxerrois à Notre-Dame. L'après-midi, pour donner une sanction à cette fête religieuse, on avait brûlé six luthériens, trois aux Halles et trois devant la Croix du tiroir. Ceux-ci s'appelaient Audebert Valeton, receveur de Nantes, maître Nicole Lhuillier, clerc du greffe du Châtelet et maître Simon Foutret, chantre du roi. Le Martyrologe de Crespin raconte en ces termes la triste destinée de Audebert ou Nicolas Valeton.
21 Janvier 1534. (Vieux style). Nicolas Valeton (1), receveur de Nantes en Bretagne commençant de venir à la connoissance de l'Evangile par le moyen d'aucuns bons personnages qu'il hantoit, et par la lecture du nouveau Testament en françois ; voyant la grande poursuite qu'on faisoit, et que Morin (avec lequel il aurait eu différend) approchait de sa maison, commanda à sa femme de faire oster de sa chambre le bahu ou estoient les livres, et cependant alla au devant du danger. Elle effrayée de son oosté, jeta soudainement tous les dicts livres dans les privés, ensemble d'autres papiers qui y estoyent, en sorte que le bahu demeura vuide. Morin estant entré, envoya Valeton en prison, et commanda qu'il fut étroitement
(i) Une liste des hérétiques ajournes par les gens du roy en i534, l'appellent Audebert Valleton, Bulletin, t. XI, p. 267.
gardé ; puis ayant fouillé par tout et n'ayant rien trouvé, aperçut ce bahu vuide, toutes fois il ne s'y arresta pour l'heure, tant il avoit envie d'interroguer son prisonnier, ce qu'ayant faict et ne se trouvant aucunes charges et informations contre lui pensa qu'il y falloit procéder plus finement et qu'autrement le receveur seroit homme pour lui garder et donner de la peine, parce qu'il estoit homme d'esprit et de crédit. L'ayant donc interrogué de rechef sur le faict du bahu, et rien profité, il alla soudainement vers sa femme à laquelle il fit tant de demandes et si cauteleuses et subtiles (ioint qu'il asseuroit que son mari avoit confessé le coffre estre celui où il mettait les livres et papiers secrets) que ceste jeune femme peu avisée, se fiant en la promesse et serment dudit Morin, que son mari n'auroit aucun desplaisir (moyennant argent par elle offert et promis) lui descouvrit la vérité du faict. Les livres estant retirés promptement hors des retraits, encore qu'ils ne fussent défendus, Morin le fit trouver si mauvais au Roi, qu'il commanda qu'on le fist mourir, d'autant qu'ayant ainsi faict jeter les livres, il estoit suspect d'hérésie. A quoi la cour de Parlement obtempéra très volontiers et fut ce personnage mené à la croix du tirouër, et là bruslé vif du bois pris en sa maison. Il monstra une grande constance et fermeté : ce qui fut trouvé admirable des gens de bien, d'autant qu'il avait encore bien peu d'instruction.»
Martyrologe, éd. Toulouse. I, p. 303-304.
Le Pilori des Halles