CHICAGO
10 septembre.
Nous sommes depuis une semaine à Chicago, la ville célèbre dans le monde entier pour son incroyable développement, ses Incendies, et son commerce de porcs, de bois et de grains.
Il y a quarante-cinq ans, la métropole de l'Ouest était le petit village indien dont elle porte encore le nom, et qui comptait vingt-quatre maisons {Chicago, en siouk, est le nom d'un animal \ forte odeur et à épaisse fourrure, qu'on appelle en français skunk). Maintenant c'est une ville magnifique, posée en dominatrice à l'extrémité sud-ouest de cet immense lac Micbigan que sillonnent des milliers de bateaux marchands, entrepôt des bois et des fourrures du Nord, des grains de tous les Etats environnants, trait d'union du commerce de l'Ouest et de l'Est, de San -Francisco et de New- York, du Pacifique et de l'Atlantique, de l'Asie et de l'Europe. Elle s'est élevée, d'un bond pour ainsi dire, du petit village à la ville de plus de 500,000 âmes, et est par sa position la vraie capitale des États-Unis. On n'a pas d'autre exemple au monde d'un si prodigieux accroissement.
Aussi, faut-il reconnaître que Chicago est, comme ville, ce qu'il y a de plus curieux dans l'Amérique du Nord. Jo n'y ai pas, cependant, entièrement rencontré le genre de curiosité et d'intérêt que j'allais y chercher. Je me figurais que îa capitale de l'illinois, qui n'a pas encore deux fois mon àtre, n'était qu'un immense et colossal seulement, où grouillait le plus composite pêle-mêle de Yankees, de nègres, de bushmen, et d'Indiens alliés. Or, ce n'est rien de cela; tout s'achève :.i vite dans ce pays, que Chicago est pour ainsi dire née vieille, comme Bouddha est né, disent les Vedas, avec une barbe blanche. On n'y voit absolument aucun Indien, et la blouse des bushmen ne s'y montre pas. Si l'on veut connaître ce fouillis non encore classé, non encore digéré, d'hommes civilisés, d'hommes qui fuient la civilisation, et d'hommes qui ne la connaissent pus encore, il faut passer Omaha, il faut aller jusqu'à Denver, ville fondée en une oasis de la prairie, sous la protection des montagnes
Rocheuses, dans un endroit où, il y a hait ans, ne s'élevait pas une maison. Mais que dis-je? Denver elle-même est une grande ville maintenant, elle compte beaucoup de grands hôtels et de restaurants, elle a des églises, des écoles, le gaz, une distribution d'eau avec des water-works très-perfectionnés, et même des lignes de tramways; et un rédacteur du New-York Herald écrivait il y a quelque temps, avec un sérieux un peu comique : « Denver et Paris sont les deux villes dont je suis tombé amoureux [ivith which I fell in love) à première vue. » Voilà ce que, en huit ans, devient la prairie déserte !
Aussi est-il difficile de préciser le nombre d'habitants de Chicago. Ce chiffre dépassait 500,000 quand nous avons visité la ville, mais il y a déjà près d'un an de cela, et les choses vont vite en ce pays : la population ayant, ces dernières années, augmenté en moyenne de 35,000 par an (près de 100 par jour!), elle doit être maintenant de 550,000 environ (1). Il est aisé de se figurer combien cette multitude doit être diverse, bigarrée, remuante, et quel pandœmonium en résulte; mais ce grand théâtre a ceci de particulier, que les innombrables acteurs qui viennent y dépenser leur activité, leurs forces, leur vie, jouent pour eux-mêmes et non pour les autres. Ils ne se disent pas, comme Arnaud d'Andilly, « n'avons-nous pas l'éternité pour nous reposer? » car les choses futures ne les touchent guère, et le seul dieu que visent leurs aspirations est le dieu Dollar ; mais rien ne peut les arrêter dans leur ardeur au travail, ni l'âge, ni les infirmités, ni même une fortune déjà acquise. Cela doit être dans le sang ou dans l'air qu'on respire : il y a deux ans, deux jeunes Européens, de famille noble, et possesseurs d'une grande fortune, sont venus s'établir ici ; leur oisiveté leur a vite pesé au milieu de cette population qui tout autour d'eux se ruait aux affaires : un an après, répudiant le rôle de frelons au milieu de la ruche, ils étaient banquiers.
S'il y a, dans ce monde d'affaires, beaucoup de spéculateurs véreux et d'hommes à la moralité chancelante, la place commerciale de Chicago compte aussi, il faut le dire hautement, un certain nombre de noms justement honorés et estimés, des hommes
(1) Dès 1835, l'évêque de Chicago, Mgr Anthony Duggan, écrivait à la supérieure du couvent de Saint-Charles, de l'ordre du Sacré-Cœur : « Le moment est favorable. Si vous venez cet été (fonder une maison d'éducation), vous aurez maison pleine en septembre, car les affaires vont vite en ce pays. » (Histoire de Mme Barat, par M. l'aobé Baunard, t. II, p. 496.)
pour lesquels tous les moyens ne sont pas bons pour arriver à la fortune. Nous avons été assez heureux pour être recommandés à l'un de ces derniers, M. C..., l'un des plus forts représentants de l'immense commerce de bois de la ville. Il s'est mis à notre disposition, avec une complaisance que rien n'a rebuté. Il est du reste fier de sa ville, de cette ville où il demeure depuis trente ans, qu'il a vu naître, s'élever, grandir. Il sait l'âge des plus vieux monuments, l'histoire de chaque quartier et de chaque rue; il a été le témoin de tous les incendies de la ville, et il en raconte avec complaisance les péripéties, pendant que nous passons au milieu des magnifiques maisons qui se sont coustruites surTaire ravagée par le feu. La veille, il ne nous connaissait pas de nom, il ignorait notre existence; une simple lettre d'un autre Français qu'il avait reçu il y a quatre ans, a suffi pour qu'il nous ouvrit les bras et nous priât de considérer sa demeure comme nôtre.
Son comptoir est situé dans le quartier des affaires, au centre d'immenses chantiers, où sont empilées des pièces de bois de tout échantillon. Le quartier est sale, boueux, malsain; les rues sont pavées de bois (1), mais ce pavage, usé par les lourdes voitures qui passent et repassent incessamment, présente des solutions de continuité où croupissent des flaques d'eau fétide.
Quand il a passé sa journée dans ce milieu, combien doit lui paraître gai et agréable son cottage d'Indiana-avenue, situé dans un quartier bien sain, bien aéré, assez près du lac Michigan pour que les brises arrivent jusqu'à lui, assez loin pour que les gros vents d'hiver ne viennent pas troubler le calme de la maison endormie au sein de beaux arbres. Rien de joli comme ces avenues immenses, qui s'étendent à perte de vue dans toutes les directions, et sur lesquelles viennent s'aligner les cottages, toujours isolés les uns des autres par un petit passage, pour éviter les procès de mitoyenneté. A mesure que la ville s'accroît, les avenues s'étendent, d'autres se soudent aux précédentes, à angle droit, bien entendu, puisque Chicago n'est rien autre chose qu'un damier sans limites fixes, et auquel on ajoute de nouvelles cases tous les ans. Les cottages sont le plus souvent composés simplement d'un sous-sol, d'un rez-de-chaussée trèsélevé, et d'un premier étage, avec un toit à l'italienne. La
(1) C'est cette sorte de pavage qui, lors des divers incendies de la ville, a tan aidé "a la propagation du feu.
maison n'a jamais « pignon sur rue, » mais s'ouvre sur un petit jardin, diminutif de cour d'honneur, dans lequel on descend par un perron de quelques marches. L'intérieur du cottage de M. C... est joliment meublé, mais sans art, sans beaucoup de goût même. Des cadres dorés sont suspendus aux murs du salon; je m'approche : hélas! ce sont des imitations de peintures à l'huile. Dans un coin, le piano carré de Steinway, le célèbre facteur chicagois : on sait que les Américains aiment beaucoup cette forme de piano, maintenant complètement abandonnée en France. Ce salon, comme la salie à manger, comme les chambres, est éclairé au gaz ; c'est à peine s'il y a sur la cheminée des bougies, qu'on n'allume pas. Le gaz en Amérique est pour ainsi dire l'unique mode d'éclairage; il est dans toutes les rues, à chaque maison et à chaque étage, comme l'eau, qui est distribuée partout avec une munificence et à un bas prix qu'on ne connaît pas encore en France. Home, sweet home ! dit une chanson que j'ai trouvée, au milieu de cahiers de musique épars sur le piano de Mme C... 11 fait si bon de rencontrer, à 6,000 kilomètres de chez soi, une maison où l'on est acueiili en ami, que j'avais pris plaisir à me figurer que chacun à Chicago avait, pomme nos excellents hôtes, un home pour former le centre heureux de son existence. Il m'a fallu me détromper et reconnaître que la douce intimité du foyer domestique ne sourit guère à beaucoup de ces rudes et mâles travailleurs, pour qui la vie n'est qu'une lutte, ou mieux qu'une campagne. Beaucoup de familles trouvent qu'il est bien plus économique, et surtout plus facile, de s'installer dans un des vastes hôtels dont je vais parler tout à l'heure, que d'avoir une maison à soi. De cette manière, pas de mobilier à acheter, pas de domestiques à surveiller; et si l'on veut changer de ville, il n'y a qu'à se présenter au bureau de l'hôtel, payer sa note, et partir. Mais aussi pas d'amour du foyer, pas de vertus de famille, pas d'union ni d'intimité; une société mélangée et toujours renouvelée, chose d'autant plus dangereuse pour la femme qu'elle a tout le temps, n'ayant pas son ménage à surveiller, de se livrer à sa malsaine attraction. Et pour les enfants, quelle absence de direction, d'éducation, d'autorité paternelle ! Et pour les vieillards qui ont pu s'accommoder pendant toute leur vie de cet état de choses, quelle sécheresse dans les souvenirs, quand, si loin qu'ils s'étendent, ils ne trouvent comme théâtre de leur existence que les murs mercenaires d'un hôtel meublé !
Les hôtels, voilà les plus curieux monuments d'Amérique : je l'ai <léjà dit, mais cette remarque est plus vraie à Chicago que partout ailleurs. Pacific-house, Tremont-house et surtout P aimer house où nous sommes descendus, sont de véritables palais. Il y a à Palmer-house le salon Egyptien, le salon de la Renaissance et une multitude d'autres. La richesse de ce luxe banal, ife ce luxe qui attend son locataire de demain et qui hier appartenait à un antre, est agaçante : et cependant je connais, pour les avoir visités, plusieurs palais qui ne répudieraient pas de pareils salons. Il n'est pas, dans ces hôtels, une chambre qui ne soit pourvue de son bec de gaz, d'un robinet d'eau froide et d'un autre d'eau chaude, même aux étages supérieurs. Au reste, si l'eau froide et l'eau chaude sont d'une grande commodité, je préfère de beaucoup au gaz notre modeste bougie, que l'on ne trouve nulle part.
Une seule chose, il faut bien l'avouer, n'est pas dans ces hôtels splendides à l'unisson du reste : c'est la cuisine. J'ai commencé par rendre un hommage sincère à ce que Palmer-house et tout ses rivaux renferment de beautés pour me mettre à l'aise et parler avec moins d'amertume des mauvais repas qui nous ont été servis. Brillât-Savarin raconte cependant, dans sa Physiologie du goût, qu'il a pris à New-York un des meilleurs repas de sa vie ; eh bien, la main sur l'estomac, la cuisine américaine est tombée depuis le temps de l'émigration française dans un état de décadence lamentable. Un chanoine de la cathédrale de Chicago nous disait : « Comment voulez-vous que ces gens d'ail'aires prennent le temps de s'occuper dechoses religieuses? Ils ne prennent même pas le temps de manger. » Avec le mouvement croissant des affaires on s'est mis, pour ainsi dire, à diner à la vapeur, et bientôt les plats ont été préparés avec un soin proportionné à l'attention qu'on leur accordait. La quantité a remplacé la qualité : vous pouvez prendre cinquante dishes ou en demander trois, ce que vous payez par jour for board and lodging n'en sera pas augmenté ; il est vrai que dans les deux cas le waiter ne vous donnera jamais qu'une seule assiette, tous les plats, quelle que soit leur origine, étant prédestinés à être mangés pêle-mêle. «Un humoriste américain, écrivant dernièrement sur ce genre de service, le définissait ainsi : the s mail dishes nuisance, ce que je traduirais librement en langue vulgaire par cette expression : « la scie des petits plats. » Joignez à cela l'obligation de se résigner le plus
souvent à alterner pour toute boisson l'eau glacée avec le café au lait chaud ou le thé, ce qui revient au même (les vins, même nationaux, ne se vendent qu'à des prix de haute fantaisie inaccessibles à la bourse du vulgaire), et vous vous expliquerez facilement pourquoi la dyspepsie est devenue en Amérique une maladie nationale, et pourquoi aussi nos Français, habitués à un tout autre régime, éprouvent par delà l'Atlantique un sentiment analogue à celui des Israélites dans le désert, lorsqu'ils regrettaient si fort les plantureux oignons d'Egypte (1). »
Ces hôtels ont tous été dévorés par l'incendie, soit en 1871, soit en 1874, et ils sont toujours sortis de leurs cendres plus grandioses qu'auparavant. L'un d'eux, Tremont-house, porte la date de ses deux ou trois destructions sculptée sur un des piliers du vestibule, et sur un pilier voisin celle des reconstructions. Palmerhouse n'a échappé au feu que parce qu'à ce moment on commençait à le bâtir et que les fondements sortaient à peine de terre. Ce fut une nuit tristement mémorable que celle du 8 octobre 1871, et les habitants en parlent encore avec terreur, comme si cette effrayante calamité était toute récente. En 22 heures, une ville de plus de 300,000 habitants fut pour ainsi dire supprimée de la surface du monde. Quand on regarde sur le plan de Chicago les limites de l'incendie, on est épouvanté : ce n'était pas l'embrasement d'un quartier, mais d'une ville. — Et pourtant l'énergie de la population ne fut pas abattue : elle avait bâti la ville, elle la reconstruisit; un arrêté intervint qui défendait à l'avenir les maisons en bois, et quelques mois après une nouvelle cité, en tous points plus grande et plus belle, sortait des ruines.
Toutes les quinze ou vingt maisons, une fois en moyenne dans chaque block, on rencontre un espace non encore réédifié, dont les ruines attestent que le fléau a passé par là. Mais ce ne sont là que des exceptions, et partout les constructions nouvelles sont remarquables, de sorte que l'on peut dire que l'incendie, s'il a en réalité ruiné un nombre immense d'individus, a fait la fortune de la ville. Je me souviens avoir vu en Belgique, à Courtrai, un grand pâté de maisons complètement détruit par l'explosion d'un bateau chargé de poudre : on appelle cela la Ruine, et depuis bien des années, cinquante ans, je crois, nul n'a même pensé à
(1) Le Temps, 18 octobre 1876.
la reconstruction de cette raine. A Chicago, six semaines après le feu, il y avait cinq mille maisons à demi achevées !
Ces ruines, que l'on aperçoit de place en place, ajoutent encore à l'envie que l'on a malgré soi de prendre pour une vieille cité cette ville de Chicago, née d'hier. On voit, dans Wabash-avenue» une église qui n'a pas été reconstruite, et qui, avec ses ogives calcinées, son toit effondré, parait être tombée de vieillesse.il n'y a cependant que cinq ans qu'elle est ainsi, et que l'herbe et les plantes grimpantes ont envahi l'intérieur; mais on dirait un abandon qui date d'un siècle, et je suis sûr qu'elle était bien moins belle avant le feu que maintenant.
Il est temps d'indiquer en détail ce que nous avons vu de plus intéressant à Chicago. Quel est d'abord ce grand bâtiment sur les bords du lac ? C'est là que sont les water-works, les puissantes machines qui fournissent l'eau à la ville. Au moyen d'un conduit qui les va chercher très-loin dans le lac, à une petite ile factice qu'on aperçoit à mi-distance de l'horizon, les eaux arrivent à ville aussi pures qu'elles le seraient peu si on les captait dans le voisinage. L'eau est ensuite refoulée au haut d'une colonne fort élevée, de façon que le niveau puisse s'établir dans toutes les maisons et à tous les étages.
Près de là est le Park que la ville crée à grands frais à même les bords incultes du lac. Ce parc est très-joliment situé, et les arbres les plus variés y viennent à merveille. Les villes des Etats- Unis mettent du reste une curieuse émulation à se former un parc dans le voisinage de chacune d'elles, à l'imitation du central park de New-York et tout aussi peu central que ce dernier.
Nous visitons ensuite les deux beaux tunnels qui passent sous la Chicago-river, réunissant ainsi deux quartiers de la ville. Ces deux souterrains, imitation de celui de Brunnel à Londres, étaient nécessaires pour empêcher que la circulation des passants et des voitures ne fût trop longtemps retardée par les steamers et les voiliers qui exigent l'ouverture incessante des ponts-levis de la rivière. Cette rivière est elle-même une conquête des Chicagois : au commencement des siècles ce n'était qu'un petit cours d'eau marécageux et malsain [Chikajo-river , rivière puante, autre étymologie du nom de la ville), quand, en 1827, le congrès passa avec l'Etat d'illinois un acte permettant à celui-ci de creuser et de canaliser le cours de la rivière, et lui accordant, sur toute la longueur des travaux, cinq milles de terres en propriété : Chicago
était fondée ; en creusant le lit, en l'élargissant, on a fait du petit cours d'eau un véritable fleuve, composé, à son entrée dans la ville, de deux branches distinctes entre lesquelles est bâti un quartier entier; les deux autres quartiers de la ville sont séparés parla même rivière, après qu'elle s'est réunie en un seul bras.
Si les quartiers neufs ou reconstruits étonnent par la beauté de leurs édifices, j'ai déjà eu l'occasion de remarquer que les faubourgs, où demeurent les ouvriers et où sont situés les entrepôts, étiiient d'une saleté repoussante. Rien que des masures de bois perdues au milieu de mares de boues que les voitures n'arrivent le plus souvent à franchir qu'en empruntant les rails des tramways. C'est cependant dans ces quartiers déshérités qu'il faut aller voir les Packing-Houses, les Elevators, et, au dehors de la ville, les Stock- Yards on Cattle-Yards.
Les et dslissements utilitaires qu'on appelle « Pork packing houses » sont des usines-abattoirs-saloirs qu'il faut visiter, si l'on veut juger de la précision presque merveilleuse à laquelle on est arrivé dans l'art peu attrayant, mais nécessaire, de « pack » un porc. On prépare dans chacune de ces maisons, à la bonne saison, de six mille à douze mille porcs par jour. Sitôt qu'ils sont entrés, encore crottés jusqu'à l'échiné par le voyage, ils sont reçus par une pompe, marchant comme tout le reste à la vapeur, et lavés à grande eau , puis amenés sur une plate-forme, ils sont tués mécaniquement et méthodiquement par un pieu de fer qui fait, en tombant sur la partie postérieure de leur tète, l'effet de la spada du toréador sur la tète du taureau. Ils sont ensuite saignés, puis dépecés, puis vidés, puis relavés, puis découpés, puis soumis à une certaine cuisson et salés, ou fumés dans d'énormes cheminées où l'on peut préparer jusqu'à mille livres de jambon par jour. Et comme tout cela ne prend pas énormément plus de temps à faire, grâce à la vapeur, que j'en mets à l'écrire, il arrive que l'animal vivant hier matin partira ce soir, cuit et empaqueté, packed, pour une destination inconnue, sans avoir eu dans son ignorance des choses, le temps de s'expliquer cette transmigration. — Le nom de Porcopolis, depuis longtemps donné à Chicago et à Cincinnati, est bien mérité, car c'est un spectacle curieux que ces armées de porcs qui, pendant certains mois, suivent sans interruption la route de l'abattoir. Mais que de millions de dollars les sales bêtes représentent-elles pour l'illinois, le Wisconsin et l'Iowa !
Autre curiosité de Chicago : les elevators. Étant donnée une série de wagons à décharger, dont le contenu doive être transvasé dans une série de bateaux qui le transporteront par les lacs ou par les rivières, ou réciproquement une flottille de bateaux marchands, dont la cargaison doive être transbordée dans un certain nombre de wagons de marchandises, quelle est la machine qui accomplira le mieux, en moins de temps et à meilleur marché, ce travail? C'est Yclevator. Il ne s'agit, bien entendu, que du déchargement des grains; mais les grains forment, à Chicago, une branche de commerce excessivement considérable, puisque en 1873 on a reçu de cette ville 2,640,000 tonnes de grains et de farines. Les elevators sont des bâtiments à trois étages, situés, naturellement, au bord de la rivière ou de canaux. Des tronçons de chemins de fer amènent dans le bâtiment même les wagons chargés de grains : un des côtés de ces wagons est mobile et laisse le contenu s'échapper en un récipient d'où il est emporté ensuite, comme le grain dans un moulin ordinaire, dans de petites pochettes qui le montent au premier étage. Une des choses les plus curieuses est le râteau à vapeur qui balaie en un clin d'oeil les derniers restes du chargement. Au premier étage, le grain est reçu dans de nouveaux récipients auto-mesureurs, et qui, si la mesure est reconnue exacte, le laissent immédiatement retomber dans le bateau qui est à quai à côté de Y elevator . De la sorte, le contenu des wagons est déchargé, mesuré et rechargé dans les bateaux, à la vapeur, avec une rapidité vraiment prodigieuse. J'ai demandé à l'ouvrier qui nous faisait visiter l'établissement, quel travail son bâtiment pouvait fournir en un jour: « Trois cent quarante cars (wagons), » m'a-t-il répondu; ce qui veut dire que son elevator peut, en un jour, décharger, peser et recharger au bateau la cargaison de 340 wagons. « Mais, m'a-t-il ajouté, nous avons à côté d'ici le great national elevator qui peut décharger jusqu'à quatre cent quarante cars par jour. — Et combien cela fait-il de grain introduit dans le bateau? — Environ cent mille boisseaux en 10 heures. C'est effrayant, mais il faut qu'il en soit ainsi, avec la dévorante activité du commerce de la ville.
Quant aux Stock-Yards, voici quel en est le système. Un simple exposé prouvera combien ils sont préférables à notre marché de Poissy, que nous considérons généralement comme le dernier mot du marché aux bestiaux. Un grand établissement construit et aménagé avec toutes les règles de l'art de l'éleveur, ayant au
milieu son administration centrale, et tout autour ses divers quartiers appropriés aux diverses sortes d'animaux, est relié avec toutes les lignes de chemin de fer (quatorze) qui aboutissent à Chicago. Ilade mèmeson administration centrale télégraphique, communiquant avec tout le réseau, son bureau de poste, son hôtel, sa bourse, etc. Quand un éleveur, ou tout autre, a des bestiaux à vendre, il n'a même pas à venir à Chicago : il télégraphie aux Stock-Yaiuls, un agent se charge de ses animaux; arrivés à Chicago, ils trouvent leur place et leur mangeoire garnie. Ils restent là le temps qu'il plaît à leur maître, moyennant une rétribution peu considérable : et si dans le délai fixé on n'a pas trouvé à les vendre, alors ils sont réexpédiés à leur propriétaire, sans nouvel avis. Le bétail arrive dans ce parc des plus lointains États.
Nous avons été assez heureux pour être aidés pendant une partie de notre visite aux curiosités de Chicago, des conseils ou de la présence d'un Français, aussi complaisant qu'intelligent et distingué, et qui depuis dix ans y demeure. Il occupe à chasser les loisirs assez nombreux que lui laisse sa profession , et peut-être, si nous en avions eu le temps et si ce projet eût été réalisable, nous aurait-il servi de guide dans une partie de chasse au gros gibier : mais il n'y avait pas à y penser, car les bisons et les antilopes ne se trouvent plus guère qu'aux environs des Montagnes Rocheuses, et l'éloignement non moins que les dispositions hostiles des Indiens devaient nous y faire renoncer. — A défaut de pouvoir chasser avec lui, rien n'était plus intéressant que d'entendre notre interlocuteur nous faire le récit de ses chasses, et en particulier de celles qu'il a laites, il y a quelques années, avec le général Sheridan, qui alors résidait à Chicago. Voici comment s'organisaient ces expéditions. Ils louaient ensemble à une compagnie de chemins de fer un pullman-car et une locomotive, plus un fourgon à bagages et quelques rails de chemins de fer avec leurs traverses. Leur petit train ainsi formé, ils mettaient dans le fourgon les rails et leurs accessoires, puis partaient à toute vapeur, après s'être assurés que la voie était libre, dans la direction d'un fort quelconque. Arrivés le plus près possible de ce fort, ils s'arrêtaient, déplaçaient légèrement quelques rails de la voie, chose qui n'est pas fort difficile dans un pays où les traverses ne sont presque que posées sur le sol sans être recouvertes de ballast. Ils posaient alors les rails par eux apportés à la suite de ceux qu'ils venaient de déplacer, et leur voie de garage improvisée
étant achevée, y engageaient leur petit train, moins la locomotive qui avait élé détachée au préalable. On replaçait, au plus vite, les rails déplacés, et le pullman-car et le fourgon restaien en camp volant sur leur voie provisoire pendant que la locomotive retournait à Chicago. Les chasseurs se rendaient alors au fort, y prenaient des chevaux, et se mettaient en quête de bisons. Une fois qu'une troupe de ces magnifiques bêtes avait été signalée, on la chargeait, et passant au galop à travers les bisons qui se dispersaient, on en tuait le plus grand nombre possible à coups de revolvers de très-fort calibre. Quand il ne restait plus sur la place que des tués et des blessés, alors on achevait ces derniers, on enlevait les peaux et on revenait, soit au campement improvisé, soit au fort. Après quelques jours de cette chasse, le fourgon étant bien rempli de fourrures, on faisait un signal au premier train qui passait, et après avoir mis à la queue de ce train le wagon et le fourgon, engagés de nouveau sur la voie par le moyen que l'on avait employé pour la leur faire- quitter, les chasseurs revenaient à Chicago ainsi. — « La chasse au bison faite dans ces conditions, ajoutait notre narrateur, n'est dangereuse qu'à un moment, c'est quand l'animal blessé se retourne contre le chasseur, et surtout contre son cheval. Ce dernier ne peut souvent lui échapper qu'à l'aide d'un ou deux bonds violents, qui désarçonnent celui qui n'est pas bon cavalier; et quand le chasseur démonté est aux prises avec une bison blessé, ordinairement c'en est fait du chasseur. »
Nous avions été invités à chasser aux environs de Chicago la « poule de prairie» [prairie chicken), sorte de gros oiseau qui a à peu près le plumage de la perdrix grise, et deux ou trois fois sa taille; nous avons vite compris quil fallait renoncer également à cette chasse infiniment plus modeste. Par suite en effet de ce que tout le monde peut chasser aux États-Unis, où l'on ne connaît, par principe de liberté, ni permis de chasse, ni propriété gardée; par suite aussi delà grande humidité de cette année, qui a empêché la plupart des couvées d'éclore, enfin par cette troisième raison que les poules de prairie, comme les chiens de prairie, — et comme les sauvages, — fuient la civilisation, il y a si peu de gibier autour de Chicago que le rechercher est peine à peu près inutile.
La seule chasse, d'un genre plus modeste encore, qui offre quelques chances de succès aux environs, c'est la chasse au marais. Nous primes un jour le chemin de fer jusqu'à Tolleston, station à
une heure et demie de Chicago, d'où un wagon, c'est-à-dire une charrette non suspendue, nous conduisit, à quelques milles de là, au milieu des bois sauvages et marécageux dont la tranquillité n'était troublée que par le cri peu harmonieux du geai bleu, jusqu'à une auberge borgne située au milieu des marais, trèsprès du cours d'une rivière dont je n'ai pu retenir le nom. Nous revêtons des vêtements entièrement gris (le noir donnant l'éveil aux canards), avec de grandes bottes en caoutchouc, et nous voilà partis, chacun dans une petite barque, suivant silencieusement le cours de la rivière au milieu de roseaux qui avaient deux ou trois fois la hauteur d'un homme.
La chasse fut assez heureuse, et quand les sept chasseurs qui étaient partis le matin de l'auberge s'y retrouvèrent le soir, ils rapportaient une respectable quantité de canards, de pluviers, de bécassines et de râles; un seul avait été malheureux : dès le début de la partie, sa barque avait chaviré, il était tombé à la rivière, profonde de plus de trois mètres à cet endroit, mais s'en était tiré en nageant. Quant à son fusil, qui n'avait pas la même aptitude pour la natation, il était tombé dans la vase, d'où on ne l'avait retiré qu'avec beaucoup de peine. Pour moi, qui m'étais attardé dans le marais jusqu'à la nuit tombante, heure de la plus nombreuse passée des canards, il me fallut encore traverser pour revenir à l'auberge un grand marais, dans lequel je me suis plusieurs fois embourbé jusqu'à mi-corps, et je n'aurais jamais pu m'en tirer sans les éclairs d'un orage qui montait à l'horizon, et éclairait d'une lueur blafarde cette riche et étonnante végétation.
LES SAVANES DE l' ILLINOIS. — SAINT-LOUIS.
12 septembre.
Il faut aller de Chicago à Saint-Louis pour comprendre ce que c'est que la prairie, ce que sont les savanes, monotone immensité que rien n'arrête, qu'aucun pli de terrain ne contrarie, qu'aucun arbre ne borne. Recouvertes à une époque géologique antérieure par les eaux du lac Michigan, les savanes qui n'ont pas encore été transformées en champs ont une surface uniforme et paisible
comme celle d'un lac. C'est toujours la prairie, mais une prairie cultivée, ou à peu près, et notre train longe plus de champs de maïs que de landes et de plaines incultes. Rien de plus triste à l'œil, du reste, que ces plaines immenses comme la mer, basses, grises, atones, où surnagent à peine les misérables cases qui se cachent dans le coin des champs rectangulaires. « Bientôt les prairies n'existeront plus que dans les romans de Cooper; l'in- Uoxilile charme les aura transformées en sillons. Les Américains ont hâte de jouir, et s'emparent avec avidité de cette terre fertile. Les .campagnes, rigoureusement cadastrées, sont divisées en townships de six milles de côté, et subdivisées en milles carrés partagés en quatre parties. Ces quadrilatères sont parfaitement orientés, et chacune de leurs faces regarde l'un des quatre points cardinaux. Les acquéreurs de carrés grands ou petits ne se permettent j tmais de dévier de la ligne droite; vrais géomètres, ils construisent leurs chemins, élèvent leurs cabanes, creusent leurs viviers, sèment leurs navets dans le sens du méridien ou de l'équateur (1). » Il est certain qu'au point de vue pittoresque rien n'sst moins curieux; mais c'est à ces champs géométriques que l'IUinois doit sa richesse, et ce sont ces plaines de maïs qui donneront après la moisson tant d'occupation aux elevators de Chicago et de Saint-Louis.
En arrivant dans le Missouri, le paysage change; nous entrons dans une vallée boisée; nous commençons à voir, ce que nous rencontrerons plusieurs lois ensuite, les mines de charbon qui s'ouvrent de plain pied sur la voie ferrée. Notre locomotive s'y arrête, renouvelle sa provision de charbon, et repart, exactement comme le voyageur affamé qui passe au buffet de la gare pour réparer ses forces épuisées.
13 septembre.
« Pourquoi vous arrêter à Saint-Louis ? » nous avait répété à Chicago M. C..., a vous n'avez rien à y voir. » D'autres Chicagois nous avaient dit à peuprèsla mèmechose. Or, rien n'est moins vrai, et Saint-Louis est, à tous les points de vue, la rivale de Chicago : la première a son fleuve, la seconde son lac ; la première est le trait d'union de l'Atlantique et du Pacifique, la seconde,
(1) Elisée Reclus, La Terre, 1. 1, p. 117.
quand les bouches du Mississipi seront entièrement ouvertes, sera l'entrepôt du transit du golfe du Mexique avec le nord de l'Union, sauf à conduire même les produits du sud jusqu'à San-Francisco, quand une ligne immense de chemin de fer réunira les deux villes à travers l'Utah, ce qui ne tardera peut-être guère. Mais en attendant les deux sœurs ennemies cherchent à se décrier réciproquement, et, au lieu de vivre dans une neutralité d'autant plus aisée à comprendre que le commerce de chacun de ces deux grands centres s'adresse à des pays différents, elles se querellent dans les journaux et dans les livres, en toute occasion et à propos de tout, passé, présent et avenir. Et si toutes deux ont tort dans leurs attaques, chacune a raison de s'exalter elle-même, car l'une et l'autre présentent à un degré presque égal un prodigieux exemple de vitalité et de puissance.
Saint-Louis est d'origine française. Elle fut fondée en 1762 par La Clède pour l'exploitation des fourrures; quarante ans après, elle ne comptait encore que 1 ,200 habitants, et, il faut l'avouer, son essor ne commence que de l'époque où le premier consul la cède aux Etats-Unis, avec toutes nos possessions du sud, moyennant une indemnité dérisoire. Mais nos compatriotes eurent, pour créer la future grande ville, à passer par de telles épreuves, et les événements qui ont précédé la fondation des établissements européens en Amérique sont en général si peu connus, qu'il n'est pas inutile de s'y arrêter un moment.
A l'époque où le sieur La Clède fonda Saint-Louis, il est probable que Louis XV avait déjà signé le honteux traité de Paris qui devait nous faire perdre misérablement nos plus belles colonies; mais ce traité ne fut connu qu'en 1763, l'année suivante, et pendant un an la ville naissante fut un anneau de cette chaîne non interrompue de possessions françaises qui s'étendait du Canada au golfe du Mexique par la riche vallée du Mississipi. Quand ce traité eut donné à la Grande-Bretage les deux Canadas, les immenses territoires des lacs septentrionaux, l'Illinois, le Kentucky, le Tennessee, le Mississipi et la Louisiane (qui comprenait virtuellement les Etats non encore nés du Texas, du Kansas, du Nouveau-Mexique etde la Californie), Saint-Louis se trouva la frontière des possessions anglaises et françaises, situées celles-ci à gauche, celles-là à droite du Mississipi, et fut la capitale de la Haute-Louisiane.
Ce nouvel état de choses devait, lui aussi, durer un an. Le
21 avril 176V, on apprit à la Nouvelle-Orléans que Louis XV, par un nouveau traité, avait cédé à l'Espagne le peu qui nous restait de nos possessions dans l'Amérique du Nord. Le gouverneur de la Louisiane, M. d'Abbadie, en mourut de chagrin. Plus d'un siècle après, il est impossible de ne pas s'associer à la douleur et à la consternation de ces Français de la France Equinoxiale, qu'une politique lâchement aveugle avait violemment séparés de la métropole.
En 1800, Saint-Louis et la Haute-Louisiane étaient rétrocédées à la France : allions-nous cette fois avoir en politique des vues moins courtes, moins pusillanimes, une connaissance plus approfondie de l'importance de la colonie ? Hélas ! en 1803, Napoléon vendait la Louisiane aux Etats-Unis pour quelques millions.
Depuis cette époque, Saint-Louis offre un curieux exemple d'un progrès constant et ininterrompu. Les chiffres montrent que, depuis 1850, sa population a doublé tous les 10 ans ; aujourd'hui, elle compte environ 500,000 âmes, presque autant que Chicago. La population française, qui formait encore en 1830 le tiers des habitants de Saint-Louis (il y en avait alors 25,000), est forte aujourd'hui de 30,000 âmes au moins ; mais ce modeste contingent disparait devant l'élément anglo-saxon, et aussi devant la race allemande, qui occupe actuellement le tiers de la ville. Il y a lieu toutefois de remarquer que, si à Chicago la colonie française, à part quelques très-honorables exceptions, n'est malheureusement pas de nature à faire grand honneur à la mère patrie, il en est autrement à Saint-Louis, où de vieilles familles créoles, anciens possesseurs du pays, ont tiré de grandes fortunes de la vente de leurs domaines, mais résident toujours dans ce pays où leurs ancêtres se sont établis, il y a plus d'un siècle.
Ce serait tomber dans d'inévitables redites que de parler des ivater-ioorks, des elevators, des packing-houses et des stock-yards que nous avons visités à Saint-Louis, après avoir décrit ceux de Chicago. L'industrie et le commerce étant les mêmes dansles deux villes, les moyens inventés pour en favoriser le développement doivent présenter une analogie nécessaire. Les deux seules branches de négoce propres à Saint-Louis sont, je crois, les opérations métallurgiques et la fabrication du vin, les coteaux du Missouri étant couverts de vignes. Tout le transit d'importation et d'exportation est du reste centralisé en deux endroits : le quai de la Ville et celui de West-Saint-Louis pour les marchandises apportées par
le ieuve, et la Gare centrale, Union Depot, pour celles qui arrivent par les différentes lignes de chemins de fer, soit qu'elles viennent de la rive gauche du Mississi pi, ou qu'expédiées delà rive droite, elles traversent le fleuve sur le magnifique pont qui est la principale curiosité de la ville.
Ce pont a 500 mètres de longueur; ses quatre arches immenses reposent sur d'énormes piles de granit qui enfoncent de trente mètres sous l'eau, et qu'on n'a pu établir qu'à l'aide d'une méthode analogue à celle inventée pour la construction du pont de Rehl sur le. Rhin. Sur ces piles s'entrecroise une inextricable forêt de poutres creuses en fer, liées et juxtaposées; enfin sur cette puissante charpente sont assis les deux tabliers de fer, l'inférieur réservé aux diverses compagnies de chemins de fer, ]e supérieur appartenant aux piétons et aux voitures. Il y a dans les trois arches de ce pont immense une telle apparence de solidité et de force, malgré sa hardiesse et son élégance incontestable, que les ponts suspendus (et en particulier celui de Brooklyn qui aura à peu près la même longueur au-dessus du fleuve) peuvent difficilement rivaliser avec un système si parfait de ponts fixes.
L'intérieur delà ville, commedans toutes les cités exclusivement commerçantes, est peu curieux et surtout peu monumental. Après avoir visité la bibliothèque {mercantile library), qui n'a de remarquable que d'être due à l'initiative privée, c'est dans les faubourgs qu'il faut aller voir le Lafayette-Park, la statue de Washington par Houdon, véritable chef-d'œuvre, et, tout à fait en dehors de la ville, le Shaiv's yardenet le jardin botanique. Le Shaw's yarden est un grand parc, joli, bien dessiné, contenant une foule d'arbres rares, aboutissant à une sorte de grand château de style grec ; le jardin botanique y est attenant et est un des plus remarquables des Etats-Unis. Tout cet ensemble a été donné à Saint- Louis par un riche Irlandais, M. Shaw, sous cette double condition qu'il y finirait ses jours et que les visiteurs ne pourraient y fumer. Cette seconde stipulation ne venait pas de la part du donateur, comme on aurait pu le croire, d'une antipathie prononcée pour le tabac, mais d'un amour un peu exagéré pour les plantes qu'il avait rassemblées à grands frais, et auxquelles il ne voulait pas qu'on enlevât la moindre parcelle d'air iespirable.
IMÎOMENADR AV CANADA ET AUX ETATR-TWIS. 85