‹ Promenade au Canada et aux Etats-UnisChapitre 14 sur 16 · WASHINGTON · texte numérisé non relu

WASHINGTON

C'est en 1790 que Georges Washington lui-même choisit l'emplacement de la future capitale des Etats-Unis, qui devait plus tard porter son nom. Se rappelant son ancien état (il avait été arpenteur-géomètre avant de devenir président de la république), il en fit le plan, en forme d'étoile, avec le Capitole comme centre, quinze grandes avenues comme rayons, et des rues transversales allant d'une avenue à l'autre. Les avenues correspondent à la position des quinze États qui faisaient à l'origine partie de l'Union et en portent les noms. En outre, quatre larges avenues, partant du Capitole, à angle droit les unes des autres, se dirigent vers les quatre points cardinaux et sont appelées North, South,

East et West Capitol-streets. Quant aux rues, un nouveau système a été mis en pratique pour les désigner. Celles qui vont de l'est à l'ouest le sont alphabétiquement, et il y en a deux portant chaque lettre; ainsi A street North est la première rue au nord à'East Capitol-street, B street South est la seconde rue au sud, etc. Ce système compliqué est extrêmement incommode pour qui n'y est pas habitué, et je doute qu'il soit très-pratique.

La première chose à voir à Washington, la seule curiosité, en réalité, c'est le Capitole. J'ai bien l'intention de ne pas dire un mot des autres monuments, qui sont officiels, poncifs, ennuyeux comme tout ce qui est fait sur commande et sur mesure (1). Le Capitole est situé un peu à l'est du centre de la ville, celle-ci s'étant accrue plus rapidement à l'ouest que son fondateur ne l'avait prévu. La première pierre en a été posée, avec tous les rites maçonniques, par le président Washington le 18 septembre 1793. On a depuis ajouté les extensions, deux grandes ailes en marbre blanc, qui paraissent plutôt des palais séparés, et le dôme central. C'est en 1851 que fut posée la première pierre des extensions, par le président Fillmore, également avec tout le cérémonial maçonnique, la franc-maçonnerie paraissant décidément être, aux Etats- Unis, une religion d'Etat.

Je ne v*sux pas entreprendre une description du Capitole ; j'en ai en ce moment deux sous les yeux, une en anglais, aussi sèche et ennuyeuse que possible, et une en français, ou à peu près, publiée à Boston. Sans le style tout à fait étonnant dans lequel celleci a été écrite, probablement à coups de dictionnaire, elle risquerait d;engendrer l'ennui à un aussi haut degré que la première ; mais le moyen de ne pas trouver un certain intérêt à la lecture d'une description dont toutes les phrases ressemblent à la suivante : « Les détails d'architecture se rapportent sous des titres appropriés à un ordre consécutif. »

Donc, sans insister trop longtemps sur notre visite au Capitole, je me contenterai de dire que c'est un grand monument de style grec, pastiche immense de tous les palais de ce genre, avec deux ailes trois fois trop grandes pour le main building , un dôme beaucoup trop large pour la colonnade qui parait le supporter, le corps principal en pierre blanche et les deux extrémités en

(1) Excepté toutefois le Smithsonian Institute, à la fois musée et école, produit d'un legs de 2,500,000 fr. fait a la ville par James SmiUisou, le Girard de Washington-

marbre, ce qui forme une alliance d'un goût douteux. Deux escaliers aux larges marches donnent accès dans la rotonde. A l'intérieur, d'affreuses peintures (1), qui ont été payées 8.000 dollars chacune au colonel John Trumbull (ne forçons point notre talent! ce colonel aurait bien dû rester dans sa garnison) ; au-dessus, des sculptures grotesques, vraies charges d'atelier, exécutées par des Italiens dont je suis heureux de ne pas me rappeler les noms. Seule, la fresque de la coupole, bien dessinée, bien groupée, bien ordonnée, est jolie. Elle représente, bien entendu, l'apothéose de Washington, dont la perruque puudrée et à ailes de pigeon fait un bizarre effet en présence de Mercure, Vulcain et autres dieux.

Les deux corps de bâtiment formant ailes contiennent : l'un, la Chambre des représentants [House of représentatives) ; l'autre, le Sénat. Au moment où nous visitons les salles de leurs séances, les deux assemblées sont en vacances, et les touristes peuvent par suite se passer la fantaisie de prendre place dans le fauteuil du président et de rappeler à l'ordre leurs amis qui sont dans l'hémicycle. Nous entrons ensuite dans la salle où siège la cour suprême, assez mal installée du reste dans un coin du Capitole, où elle ne présente pas beaucoup plus de mise en scène que la moyenne de nos tribunaux de première instance de province.

Le portrait fameux de Lafayette par Ary Scheffer, si popularisé par la gravure, est à la gauche du siège du président de la Chambre des représentants. C'est un des beaux portraits en pied qu'on puisse voir et l'un des rares portraits qui fassent partie de l'œuvre d'Ary Scheffer.

On arrive à la Chambre des représentants par la galerie nationale des statues, salle circulaire où chaque État de l'Union a droit, m'a-t-on dit, à deux billets de logement pour ses grands hommes, sans permission d'en faire admettre davantage, mais avec obligation d'en envoyer deux. Or il s'est trouvé que certains États n'ont pas produit de grands hommes, de sorte qu'il a fallu envoyer d'illustres inconnus, dont les statues paraissent mal à l'aise en si noble compagnie. Je ne sais à quel titre on a également placé dans ce panthéon une statue de Kosciusko. La statue de Thomas Jefferson, par David d'Angers, est un chef-d'œuvre. Malheu-

(1) L'Arrivée de Christophe Colomb en Amérique, la Découverte du Mississipi, le Baptême de Pocahontas (la première iadienae baptisée) ; la Déclaration de l'indépendance.

reusement un marin à l'air tenible, dont le nom m'échappe, semble le menacer de son sabre d'abordage. Le voisinage de cette statue guerrière n'effraie pas, du reste, le brave Jefferson, qui continue à signer la déclaration de l'indépendance avec la même attitude ferme et déterminé;. Lincoln est en face, en marbre blanc tout neuf. On peut le voir également en ville, au sommet d'une colonne trop mince, et fixant sur un palais qui se trouve de l'autre côté de la place des yeux tellement tristes et découragés que je n'ai pas douté un instant que ce ne fût le ministère des finances.

On sait en effet — j'ouvre une parenthèse — que les finances américaines sont loin d'être prospères. Sans doute on commence à se remettre de la crise; après avoir successivement retiré de la circulation les billets de banque de un cent (un sou!), de trois cents, de cinq cents, remplaçant les premiers par des pièces de cuivre et substituant aux troisièmes des pièces de nickel, on s'occupe actuellement de faire rentrer les billets de dix cents et de vingt-cinq cents, par suite de l'émission de pièces d'argent de cette valeur. Quant aux pièces d'or, elles sont encore, dans ce pays de l'or, tellement à l'état de curiosité, que certaines dames en font des boucles d'oreilles; ceci n'est pas une plaisanterie, tout en paraissant, je le reconnais, en avoir l'air. Et cependant voici un peuple dont la crise financière remonte à plusieurs années avant celle de la France, et la France, à l'heure présente, a liquidé sa situation.

Il est facile de voir, quand on cause avec les Américains, que la seule chose qui leur fasse estimer la France, c'est la façon rapide dont elle a payé sa rançon de guerre. Pour tout 16 reste, ils ne nous aiment pas, disant que nous ne sommes pas un peuple sérieux et qu'ils ne sauraient nous comprendre. Le temps n'est plus où Thomas Jefferson proclamait que «tout homme a deux patries, la sienne et la France »; il est parfaitement certain que, pendant la dernière guerre, l'Amérique du Nord était portée pour la Prusse, et un habitant de Philadelphie me disait avec une brusque franchise : « Ce sont les Français résidant à New- York qui donnent à l'Amériqne la statue de Bartholdi : eh bien, ils ont tort, car ils devraient savoir que l'Amérique n'a jamais rien fait pour eux.» Voilà toute leur reconnaissance; Washington ne sera jamais la capitale d'une nation amie de la France, et le

Capitule n'abritera jamais, je le crains, un gouvernement qui recherche notre alliance.

Avant de quitter le colossal édifice, nous sommes montés au sommet du dôme, que couronne une énorme statue de la Liberté en bronze. Vue magnifiquement étendue sur Alexandria, sur l'anse majestueuse du Potomac, sur les hautes collines boisées qui dominent la ville, sur Mount-Vernon, l'ancienne demeure de Washington, bien humble et bien mesquine. On voit au bord de la rivière ce qu'il y a de bâti de cette énorme et affreuse chose qu'on appelle le monument de Washington. C'est une pyramide élancée, de dimensions gigantesques, qui, dans son entier, dépassera en hauteur la grande pyramide. Chacun est admis à contribuer à son achèvement, soit en argent, soit en nature : une grue est en permanence sur le sommet pour monter les pierres e les placer. Actuellement, ce singulier monument a atteint le sixième de sa hauteur future; je doute qu'il arrive à sa hauteur totale d'ici à quelques siècles.

Une chose dépoétise le panorama vraiment beau dont on jouit du haut du dôme. Pour dire quelle est cette chose, il faut révéler d'abord une habitude fort sale par elle-même et malheureusement très-répandue en Amérique : tout le monde chique. Dans le Sud même, les femmes ont adopté cet usage, et celles qui ne chiquent pas ont la passion, non moins désagréable, de se barbouiller les dents de poussière de tabac. Or, le dôme du Capitole, qui est de couleur blanche, est littéralement couvert, dans le voisinage de la lanterne, des traces jaunâtres et sales des chiqueurs qui l'ont visité. En Europe, on grave son nom sur la paroi du monument où l'on est assez naïf pour vouloir laisser un souvenir de son passage ; en Amérique, on y lance sa chique.

Washington nous a paru manquer un peu de l'activité fiévreuse qui est le propre de toutes les villes de l'Union. La ville nous aurait vraisemblablement produit l'effet contraire au moment d'une session du congrès. Peut-être est-ce à cause du peu de population que la cité officielle renferme relativement à sa grandeur qu'elle a reçu en Amérique le surnom, sans doute un peu ironique, de city of magnificent distances.

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