DE PHILADELPHIE A CHICAGO
On a depuis un an tant parlé de Philadelphie, tant écrit sur l'Exposition, tant critiqué, tant blâmé les centennial grounds, que ce serait vouloir s'obstiner à traiter un thème usé et vieilli que d'en parler encore. Philadelphie (ou comme on imprime volontiers en Amérique, par amour de la brièveté, Philada et même Phil'a) était devenue à la mode. Tous les yeux du commerce étaient, au moins autant que ceux des visiteurs, tournés vers Philadelphie, son exposition et le centenaire, et il était résulté de cet engouement momentané ce résultat plaisant que presque tous les produits inventés ou réédités l'année dernière avaient pris, en l'honneur de la célébration du centième anniversaire de la fondation de la république, l'épithète de centennial . Cet affublement avait produit les effets les plus ridicules : on ne pouvait sortir, à New- York même, que dans une voiture « centennial » ; le coiffeur qui vous barbouillait la figure d'un savon qualifié de « mémorial » et portant sur une de ses faces la date de 1876 et celle de 1776 sur l'autre, ce coiffeur s'intitulait lui-même et trèssérieusement, « coiffeur séculaire ». Les tonneaux d'arrosage de New-York étaient indiqués comme aussi « centennial » que le reste ; et je n'oserais pas affirmer que d'autres véhicules semblables, plus bas placés encore dans la classe des tonneaux d'utilité publique, n'aient revendiqué eux aussi ce titre de noblesse, purement honorifique.
iMaintenantqu'il ne reste plus de l'Exposition que VArt-Galleru, conservée à titre de souvenir, et le Main-Building maintenu pour remplir à Philadelphie le rôle multiple que joue à Paris le palais de l'Industrie, maintenant que la république de l'Union marche vers son second centenaire, il est permis de regarder de loin cette grande manifestation, et de voir ce qu'elle avait d'imposant et de considérable, au milieu des éléments factices qui la remplis-
saient. Au point de vue de la réussite financière, elle a été une opération ruineuse, et je crois que la succursale des Frères Provençaux a été le seul « exposant » satisfait sous ce rapport ; au point de vue matériel, elle n'a pas été très-remarquable, quoique le plan en ait été intelligemment fait, et que quelques bâtiments fussent vraiment jolis ; comme exposition universelle, elle a eu un grand tort, c'était d'être incomplète.
Mais si l'on tient compte des difficultés que devait rencontrer la première manifestation de ce genre qui se fût jamais produite sur le continent américain, par suite de l'éloignement de la plupart des exposants principaux, des difficultés de communication, et de l'opposition de certains Etats de l'Union, encore peu mûrs pour une action collective, on doit reconnaître qu'il était difficile de faire mieux. Il est parfaitement certain que la décision du congrès qui a choisi comme « ville du centenaire » la capitale de l'Etat de Pennsylvanie n'a pas été de l'avis de tous les Etats, et quelque unis qu'ils soient sur la carte, quelque liés qu'ils soient par la communauté d'intérêt et uu égal besoin les uns des autres, Philadelphie a été fort jalousée par les Etats voisins. Chicago a eu une exposition des produits de l'illinois, qu'elle a également qualifiée de « centennial»; New- York avait commencé à recueillir des signatures au profit d'une future exposition rivale, d'une contre-exposition : on a eu la sagesse d'y renoncer, par cette raison qu'il n'est jamais bon que les querelles de ménage deviennent publiques. Mais les querelles n'en ont pas moins existé.
Pendant toute l'année dernière, les voyageurs ont vraiment un peu négligé la ville de Philadelphie, pour ne s'occuper que de l'exposition installée à quelques milles plus loin, dans le Fairmount-Park. C'est un tort, car la ville de William Penn, celle qui a été jusqu'en 1800 la capitale de l'Union, mérite une longue et sérieuse visite. Ne nous arrêtons néanmoins à X lndèpendence-Hall que pour y voir la salie où fut promulguée le h juillet 1776 cette fameuse « déclaration de l'indépendance, » qui est tout-à-fait à l'ordre du jour; et à la Custom-House que pour constater que c'est une contrefaçon du Parthénon, et déplorer les vexations de tout genre dont nos exposants ont été l'objet l'année dernière de la part de la douane. Ce qui frappe au premier abord à Philadelphie, ce sont les maisons de marbre blanc. Comme les carrières sont aux portes de laville, qu'il n'y a même pas à se déranger pour en prendre,on use du marbre, et on en abuse. Les moindres mai-
sons de la ville drapent leur petite taille dans un revêtement de marbre; les plus grands palais en sont construits; le magnifique collège Girard, fondé pour les orphelins au siècle dernier par un banquier généreux sous cette condition fantaisiste que pas un ministre d'aucune religion ne pourrait en franchir le seuil, est la représentation presque exacte, même pour les proportions, de la Madeleine de Paris : et il est en véritable marbre de Carrare !
La Delaware qui traverse la ville et les nombreuses rues plantées de noyers.de châtaigniers et de pins, contribue au moins autant que la beauté des maisons àlui donner une grande apparence de gaieté. Ces rues ne sont pas toutes désignées par leur ordre numérique; il n'en est ainsi que pour celles qui vont du nord au sud. Quant aux rues qui courent de l'est à l'ouest, beaucoup d'entre elles portent le nom de différentes espèces d'arbres qui les ornent ou dont elles ont été antérieurement plantées. Enfin, et cela trompe fréquemment le touriste novice, les maisons sont numérotées par quartiers (squares), une nouvelle centaine commençant à chaque square, qu'il y ait ou non des maisons dans le quartier précédent.
Avant de quitter Philadelphie, nous voulons en voir un peu les environs. Justement, un prospectus nous est remis, qui recommande d'une façon particulière un petit village à une lieue de la ville, handsomely fitted up this season for pic-nics and private parties. Nous nous embarquons sur la Schuylkill pour cette popuiar place: comme excursion, c'est charmant, l'administration de la ville ayant acheté les bords verdoyants de la rivière pour empêcher qu'on ne vint, comme au Niagara par exemple, en altérer la beauté par l'établissement de fabriques. Comme but d'excursion, c'est nul : il n'y a rien à voir dans ce petit village de Falls, ainsi nommé probablement pour faire croire à des chutes qui n'existent pas. La seule curiosité qu'on nous y montre, c'est un grand tonneau, le plus grand du monde, dit l'inscription ; the largest Beer-Cask in the World. J'ai expliqué au maître d'hôtel qu'il y en avait un beaucoup plus grand au monde, à Heidelberg, mais il m'a répondu péremptoirement que ce n'était pas possible.
Route de Philadelphie à Pittsburg et à Chicago. Pendant les six premières heures du trajet, jusqu'à Harrisburg,
la route n'est pas très-remarquable; mais, à partir de ce moment, la scène change : nous nous engageons dans la vallée de la Juniata, une gorge desAllheganies immense, excessivement sauvage. Nous nous établissons sur la passerelle du car, pour ne plus la quitter. La voie longe le torrent, entre deux rangées de montagnes couvertes de sapins et qui atteignent des hauteurs vertigineuses. Ce- 1 effrayant, mais quand il faut s'élever par degrés jusqu'au pacage du col des Allhéganies, alors la voie affecte des hardiesses d'.àlures insensées; ce sont des circuits comme dans un chemin de montagne, des lacets ; nous voyons près de nous un autre chemin de fer qui nous domine : c'est le nôtre, mais avec un lacet de plus. Les courbes au milieu des ravins, sont sur un rayon auquel on n'oserait même pas penser en France. Grâce à la locomotive de renfort qu'on a attelée à notre train, nous montons vite. Au sommet, nous avons sur tout un système de vallées et de montagnes une vue qui passe pour une des plus belles d'Amérique, tout ce que l'on peut imaginer déplus grand, deplusimposant,de plus majestueux. La descente est presque aussi belle que la montée, partout des précipices que nous longeons ou que nous dominons, des torrents dont nous suivons les circuits, ou que nous franchissons sur des ponts de bois. Des ponts de fer seraient infiniment trop policés pour cette nature puissante, il faut que les matériaux soient coupés à l'endroit même où on les place; les forêts ne veulent pas être traversées autrement, ce serait dépoétiser les Allhéganies.
A deux milles de distance, nous apercevons sur la vallée un nuage de fumée, mais si noire, si épaisse, qu'elle doit cacher le soleil en plein midi. Ce nuage c'est Pittsburg, qui souille de son immonde charbon la belle vallée où se réunissent les deux rivières d'Allhégany et de Monogaela dont le confluent produit l'Ohio.
Il y a aux environs de Pittsburg, et presque dans la ville même, d'inépuisables mines de charbon à ûeur de terre. Par suite, on peut dire presque sans exagération qu'une maison sur dix est un haut fourneau. Gela produit dans les rues une boue noire, fétide, et dans l'air une atmosphère acre, nauséabonde, irrespirable. Tout le temps que nous sommes restés à Pittsburg, nous nous sommes demandé comment l'on peut y vivre. Et cependant plus de 80,000 habitantscirculentau milieu de cette fumée; une multitude d'enfants, aussi noirs que le reste, la respirent dès leur naissance, et y vivent, et s'y développent, tout en absorbant plus de carbone que
d'oxygène. Chaque maison est recouverte d'une sorte de patine sombre; les églises les plus modernes peuvent, grâce à cette préparation, être prises pour de vieux monuments. C'est affreux, et ce n'est même pas, au point de vue industriel, excessivement curieux, car les fourneaux à minerai sont l'enfance de l'art, et les mines de charbon, étant presque à la surface du sol, sont de simples excavations sans étages. On nous avait dit : «Tout ce qu'il y a de curieux à Pittsburg et à Allhegany (le faubourg, de l'autre côté du fleuve), c'est la fumée. » Notre curiosité a été satisfaite, et au delà.
Anthony Trollope, qui fait de Pittsburg un tableau amusant, assure que c'est, sans exception, ce qu'il a vu de plus noir au monde. Il s'était figuré, jusqu'à ce qu'il vint en Amérique, que rien ne pouvait être plus sale que Swansea, Merthyr-Tydvil et South-Shields en Angleterre. « Eh bien ! dit-il, quelque malpropres que soient ces villes, leur suie, leur graisse, et cette espèce de sombre saleté [dinginess] qui les remplit, n'égalent pas celles de Pittsburg. Pour ce qui regarde le paysage, la ville est dans une position remarquable, au pied des montagnes et au confluent des deux rivières. Rien ne peut être plus pittoresque que ce site, car les éperons [s purs) des montagnes descendent de tous côtés aux alentours de la ville, et les rivières, larges et rapides, peuvent être vues au loin du faite de ces hauteurs qu'une courte promenade suffit pour gravir. Même cette bizarre obscurité que produit la fumée est pittoresque, vue d'en haut et de loin. On aperçoit les endroits où sont les églises, et quelques-uns des plus grands monuments peuvent être discernés à travers .cette fumée épaisse, noire, immobile. »
Nous quittons Pittsburg par la vallée de l'Ohio, nous dirigeant sur Chicago parle « Pittsburg fort Waine and Chicago rail road. » Le fleuve n'est pas encore très-beau, le paysage n'est pas trèsremarquable, et la nuit vient sans que rien n'ait effacé le souvenir des Allhéganies.
Ce qu'il y a de très-amusant pendant toute cette route, ce sont les noms, plus bizarres et plus historiques les uns que les autres, dont les premiers colons du pays ont jugé convenable de baptiser leurs moindres villages, devenus des villes depuis. Ainsi, rien qu'entre Pittsburg et Chicago nous passons successivement par Rochester, Galilée, Palestine, Damas, Strasbourg, .Canton, Mas-
sillon (P, Delphes, Lafayette, Lima, Arcole, Bourbon, Plymouth, Valparaiso, Liverpool, etc.
Avant d'arriver à Chicago, la scène change. Nous traversons des prairies marécageuses, inhabitables, entrecoupées de petits lacs endormis. Plus loin, le désert d'herbe commence. Ce sont les premiers confins de la grande prairie, la prairie de Cooper, la prairie d'Inez et de Middleton, la prairie qui s'en va et qui bientôt n'existera pas plus que n'existeront les sauvages pour lesquels elle était faite et qui étaient faits pour elle. Tout cela s'en va. Quand un chemin de fer a commencé à étendre son inexorable ruban dans la prairie, les buffalos n'y trouvent plus leur solitude, ils ont peur de cet engin qui a presque le même beuglement qu'eux, et ils s'en vont. Les sauvages n'ayant plus leurs bisons à chasser, les suivent et s'en vont aussi, ou si mieux ils aiment prendre le sentier de guerre, alors on les extermine, seul moyen de civilisation dans lequel les Yankees aient encore réussi à leur endroit.
Il y a sur l'exergue d'une des espèces nombreuses de green-backs des États-Unis, une vignette qui est, très-vraie. Elle représente un sauvage assis sur un tronc d'arbre de sa forêt, et regardant d'un œil à la fois effaré et courroucé la locomotive qui traverse la praiiie, sa prairie à lui, en laissant derrière elle son panache de fumée. Cette machine a-t-elle l'air assez méprisant, assez insultant pour celui qu'elle dépossède sans sa volonté, et uniquement par le droit du plus fort ?
Je sais bien qu'on voit dans quelque coin de la carte, sur un petit territoire taillé à même la prairie, ces mots : « Territoire réservé [réservation) aux Pawnees, Sioux, etc. » Mais cette aumône n'a pas été de leur goût; ils ont manqué d'air,et cela se comprend.
Du reste, ils pourraient revenir dans leur prairie qu'ils ne la retrouveraient plus. N'était-ce pas une prairie, il y a trente-cinq ans, que l'endroit où s'étend maintenant Chicago? — Chez nous, on établit le chemin de fer entre des villes déjà vieilles, qui le réclament : ici, on pose les rails, les maisons viennent après, s'établissent de chaque côté, se groupent, se bâtissent par compagnies : on en envoie même toutes faites de Chicago. C'est ainsi que se font les villes, puis, comme à Denver, on y installe un tribunal de Lynch, en attendant que la justice des |États-Unis, qui ne vaut guère mieux, s'y soit implantée.