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ENVIRONS DE NEW YOKK. — LA SUISSE AMÉRICAINE, — LE NIAGATA

Si, par sa position, Brocklyn est un faubourg de New-York, dont il n’est séparé que par la rivière de l'Est, c’est en réalit: une belle et grande ville, qui a bien à e'le son existence propr: etses #25,000 habitants. Brooklyn a eu le même accroissemeit de population que New-York, et cet accroissement continue. Aussi les belles avenues qui sillonnent la ville s’étendent-elles toutcs droites, à perte de vue, pendant plusieurs milles. Cela n’a, di reste, qu'un seul inconvénient, c’est que si, par exemple, vous voulez aller faire visite à un habitant du Broadway de Brooklyn, et que vous vous trouviez à l'entrée de la rue, vous êtes exposé, si celui que vous cherchez demeure à l’autre extrémité, à avoir à parcourir six mille numéros.

On appelle Brooklyn « la vilie des églises », et elle est hérissée en effet d’une infinité de clocherset de clochetons qui représentent toutes les religions connues et bon nombre d'inconnues. Un seul bel édifice, la cathédrale catholique. Un temple très-fréquenté est l’église de Plymouth, dirigée par le célèbre, trop célèbre prédicateur Henri Ward Beecher, qui est en ce moment,

avec Hayes et Tilden, les deux candidats \ la présidence, l’homme dont on parle le plus en Amérique.

Il est fort triste de voir un scandale du genre de celui dorné par le révérend Beecher; il est plus triste encore d'avoir à en accuser un homme de cœur et de talent, un prédicateur célèbre qui, en attaquant sans cesse la dureté et la sécheresse de l’Ame chez la femme américaine, a prou é qu’il s’était rendu compte d’un des moux les plus graves qui existent dans son pays. Quoi qu’il en soit, un procès, qui revient en ce mon:ent sur appel, lui cause 4°: l'ennui, car beaucoup de personnes pensent, en considération des témoignages qui, dit-on, vont se produire, qu’il ne peut éviter une condamnation. Au reste, ses affaires temporelles n’en prospèrent pas moins, au contraire, car, chose triste autant que curieuse à remarquer, depuis qu’il a séduit l’une d’elles, le nombre des assistantes à son prèche a été en augmentant,

Beecher me parait du reste avoir actuellement dépouillé toute retenue, puisqu'il consent à exploiter à son profit une popularité malsaine. Le Herall annonçait tout récemment qu'il devait faire une tournée de /ectures dans le Canada, pour commencer à Montréal le 21 septembre. Il a dû recevoir pour cette campagne 200,000 fr. (40,000 dollars.) Un journal catholique qui se publie à New-York, l'Echo des deux mondes, s'est en ces termes fait l’interprète des sentiments indignés des catholiques canadiens :

«Il paraît que cet homme doublement illustre a été engag* par une compagnie d'exploitation littéraire, ni plus ni moins qu'un acteur en vogue, et qu’on le promène d’une ville à l’autre comme Barnum promène son hippopotame et ses albinos.

«Je sais bien que l’on donne 40,000 dollars À M. Beecher, mais je ne vois pas comment des millions même pourraient payer ct sa dignité, si frelatée qu’elle soit, de prédicateur, et la honte nouvelle qui a rejailli sur son nom de l’inachèvement de sa Vie de Jésus, en dépit d’un contrat dont l’inexécution ruine ls éditeurs de cet ouvrage.

« L'exhibition de M. Beecher est une exhibition malsaine; il n'a pu encore secouer les miasmes de dix mois de cour de justice ; le promener parmi les femmes et les jeunes filles de l'Amérique, c’est leur porter la peste morale, en ravivant à leur mémoire les détails du plus inmonde procès dont l'imagination humaine se soit jamais salie. Bescher a donné naissance sur le sol américain a plus de chansons mauvaises, a plus de brochures immondes

qu'il n’a fait de sermons. Beecher a été une calamité pour la morale publique, et, au lieu de l’exhiber, ses cornacs sans pudeur devraient lui donner quarante mille dollars pour se cacher et se taire. Cela ne payerait plus ies susdits cornacs, mais la société y gagnerait, »

Les chansons faites sur M. Beecher, et auxquelles fait allusion l'Echo des deux mondes, étaient l’œuvre des minstrels. I me faut indiquer ici ce que sont ces chanteurs, qui constituent, à proprement parler, le théâtre national de l'Amérique. Les ménétriers (minstrels) sont le plus souvent nègres, ou se barbouillent la figure de noir, et de même que l'acteur grec, dès qu'il était sous le masque, donnait libre carrière à ses spirituelles obscénités, de même le minstrel, par cela seul qu’il est nègre ou se fait tel, se croit permis les allusions Les moins voilées et les plus scandaleuses. Les « Kelly and Leon’s minstrels », que nous avons vus à New-York, ne se contentaient pas de jouer les Brigands et «M. Choufleuri at home », ils servaient au public, assaisonnés au plus gros sel américain, M. Tilden en compagnie de Tweed, le général Belknap, ete., affectant de confondre dans une même plaisanterie les gens honorables et les autres. En 1874, M. Beecher fit tous les soirs pendant longtemps les frais du répertoire des minstrels : ils allèrent même jusqu'à représenter ce scabreux sujet sur la scène, ne changeant que les noms, qui du reste n'étaient pas nécessaires pour que chacun reconnût sans hésiter le célèbre prédicateur de Brooklyn.

Il y a trois choses à voir, quand on visite Brooklyn : le Prospect Park, le cimetière de Greenwood, et le pont qui reliera la ville à New-York, en franchissant la rivière de l'Est.

Le Prospect-Park est un parc très-étendu, avec de beaux lacs, de jolies promenades, de charmantes masses, et des cygnes superbes.

Le cimetière de Greenwood, exclusivement affecté aux protestants, est une véritable curiosité. Il est immense, très-joliment situé sur une colline qui domine la baie, et dans la position la plus gaie. ILest impossible de voir un jardin plus coquettement et plus fraîchement entretenu, des allées mieux bitumées, et un gazon tondu plus ras. On vient y faire... des excursions, des pique-niques, des promenades, ni plus ni moins que dans un simple parc. «Aujourd'hui, nous nous retrouverons auprès du monument de l1 famille X., auprès de celui des volontaires de

un

du

1837, auprès du tombeau du brave homme qui a donné toute sa fortune à la société protectrice des animaux, » etc. Et de fait, pourquoi, si ce n’est pour se promener, les protestants viendraient-ils à Greenwood, puisqu'ils n’ont pas d'intérêt à prier pour ceux qui y demeurent? Quant aux monuments, s'ils sont rarement empreints d’un caractère religieux, presque tous sont jolis, grâce surtout au beau marbre dont les carrières abondent dans le New-Jersey.

Le pont qui joindra Brooklyn à New-York n’est encore représenté que par les deux énormes piles entre lesqueiles courra le tablier. Ce pont mérite qu’on pose quelques chiffres. Les piles ont 85 mètres de hauteur (1); le tablier, qui aura 500 mètres de longueur et une largeur suffisante pour contenir deux voies ferrées, deux voies carrossables, et une passerelle pour les piétons, sera élevé de 40 mètres au-dessus du niveau de l’eau, de façon à permettre aux grands navires de passer toutes voiles dehors. Les deux viaducs d'accès, dont l’un partira de la place de l’Hôtel-deville de New-York, l’autre aboutira bien avant dans Brooklyn, auront, réunis, environ 1,300 mètres de longueur, et passeront bien au-dessus des maisons À six ou sept étages qui se dressent sur les deux rives. Les deux piles ne sont encore réunies que par quelques câbles de fer; mais, le travail achevé, New-York et Brooklyn seront unis par un lien d’une légèreté et d’une hardiesse inexprimables.

Il y a aux environs de New-York deux rendez-vous de bains de mer très-fréquentés, Long-Branch et Koney-Ilsland. Ce dernier étant au-dessus de Bruoklyn, ies hasards de nos pérégrinations nous y ont conduits. On y arrive par un charmant petit chemin de fer, dont le trajet dure bien un quart d'heure, d’une tête de ligne à l'extrémité opposée, et qui part du cimetière de Greenwood. L’endroitest charmant, mais la société des plus mélangées, on y prend de très-bons bains, mais on peut s’y convaincre que la flirtation s'exerce mème en mer, et que le bain est pour ce genre de distractions un endroit préféré. Et tout cela a lieu en public, sans que personne trouve à y redire. On s’en amuse même, et les petites filles de huit ou dix ans en font autant avec de

jeunes messieurs de leur âge, exactement comme si elles jouaient à la poupée.

(1) Sans compter vingt-cinq mètres de fondations.

A Long-Branch, la société est plus uniforme et de meilleur aloi, mais si le demi-monde en est absent, je ne crois pas que la gentry qui s'y donne rendez-vous soit infiniment plus édifiante.

21 août.

Nous sommes partis avant-hier matin pour Niagara-falls. Le train ne quittant pas New-York, mais Jersey-cily, la capitale de l'État de New-Jersey, il faut commencer par traverser en ferry l'embouchure de l’Hudson, ce qui forme déjà une excursion splendide. C’est en traversant l'Hudson-bay qu'on peut se rendre compte de ce que sont les boats of passengers de New-York. Le colonel Ferri-Pisani aceuse ces bateaux de tenir le milieu entre l'établissement de bains Vigier et le coche d'Auxerre : il serait plus juste encore de les comparer à l'arche de Noé. Il y a sur les coques de ces bateaux une multitude d’étages perchés les uns sur les autres, et munis de petites fenêtres carrées. Quant aux voil-s, aux mûts, aux cordages, pas de nouvelles. Ils sont à hélice ou à roues, plus souvent à roues, et le mouvement est mis en jeu par une machine droite à piston vertical, dont on voit l'énorme balancier s'agiter désespérément au-dessus de l’immense carapace. C'est laid et curieux.

La route que nous avons suivie pour aller au Niagara (16 heures de trajet, #42 milles, plus de 600 kilomètres, qu'est-ce que cela en Amérique?) est excessivement curieuse et pittoresque. Nous traversons (hé Switzerland of America, et vraiment c'est bien la Suisse, moins les neiges. Le scenery est très-grand el trèsbeau : pendant le tiers de la route, nous longeons ou nous traversons la Delaware, toujours encaissée de hautes montagnes droites et abruptes; les ponts sont en bois, les rampes sont rapides, effrayantes, les lournants d'une concision qui donne le frisson. A Summit, nous descendons pendant huit milles une pente de 60 pieds par mille. Nous voici en Pennsylvanie. J.e paysage conserve tonte sa grandeur, toute sa sauvagerie; ils’agrandit encore. Nous dominons la Susquehanna. Le train, qui avait descendu la rampe à la vitesse absurde de 60 milles à l'heure, se raleutit à 40 milles, ce qui est déjà bien honnête.

Nous arrivons à Elmira. C’est une chose curieuse pour nous, Français, de traverser de plain-pied les villes et les villages, sans barrières, sans rien qui ressemble à une balustrade ou à une haie quelconque. La seule précaution, toute morale, qu'aient

prise les >onstructeurs du railroad, est d'écrire en grosses lettres, au-dessus de chaque passage à niveau : Railway crossing, look ous for the cars {en traversant la voie, failes attention aux trains). Moyennant quoi, vous pouvez vous faire écraser en toute sécurité.

Après avoir traversé la Susquehanna sur le moins rassurant des ponts de bois, nous arrivons à Kirwood, la patrie du prophète Joe Smith, fondateur du mormonisme : c'est IA qu'il a, dit-il, rencontré son fameux livre d’or, Suivant la règle que nul n’est prophète en son pays, personne ici ne croit en Joe Smith, et il n'y a pasle moindre mormon.

A Oswego, nous sommes absolument entourés par l’histoire ancienne. Voici tout à côté de nous Ithaque, voici Rome, où les scieries de bois remplacent le Capitole; voici Athènes, puis Achille, Ulysse. On cherche en passant le Xanthe au lieu de la Delaware; on voudrait des inscriptions grecques et l'on ne rencontre à chaque pas que le fameux Railway crossing. ete.

Nous traversons Buffalo, ville allemande et catholique, où il n'y a du reste rien à voir. Effrayant, vraiment, le nombre d’Allemands que l’on rencontre à chaque pas : ils envahissent fout.

Les chemins de fer yankees out leurs avantages et leurs inconvénients, ceux-ci compensant ainplement ceux-là. D'abord, c'est une fable de soutenir, comme on le lit encore partout, qu'ils ne contiennent qu’une seule classe, par principe d'égalité. Ils ont trois classes, exactement comme chez nous. La première classe est représentée par les pullmann-cars, la deuxième par les wagons ordinaires des blancs, la troisième par la classe des nègres et les wagons d'émigrants.

Ayantseize heures de parcours à faire, nous noussommes munis de billets de palace-car. Ce wagon-palais est joli, confortable, bien disposé, mais il n’a au fond du palais que le nem; nous y sommes installés très-tranquillement, à trois dans un petit compartiment de quatre. Ce luxe nous revient à un dollar et demi par personne, et nous serions tout à fait heureux si la fumée résineuse de la locomotive chauffée au bois ne venait nous aveugler de temps en temps.

Ce sont des types que ces locomotives, avec leur tuyau en entonnoir, leur chasse-vache à l'avant, leurs peintures criardes, et surtout cette espèce de beuglement sans nom qui remplace pour elles le sifflet. Ce hurlement est affreux, c’est à peu près le cri d’une vache, moins musical encore, et indéfiniment prolongé.

Les trains ont toutefois le tort, quelque désagréable que soit ce bruit, de ne jamais le faire en‘endre en se mettant en marche. Beaucoup de voyageurs y ont été pris avant-hier, à une station où nous étions descendus faire un simulacre de lunch. Il est vrai que quand les voyageurs qui sont restés dans le train s'aperçoivent que l’on oublie quelques personnes, ils n’ont qu’à tirer le cordon d'alarme qui passe par chaque wagon, et la locomotive s'arrête immédiatement.

Les véritables avantages de ces chemins de fer consistent dans la faculté, vraiment précieuse, de circuler et de prendre l’air sur la plate-forme de chaque car, puis dans le cabinet de toilette, et cet autre cabinet d’une espèce toute différente dont tous sont pourvus et enfin dans la fontaine d’eau fraiche, d’eau glacée en été, qui occupe un des coins de l'appartement roulant. Il fauara, de toute nécessité, que ces améliorations si simples passent dans nos habitudes.

Avant d’être arrivés à Niagara-falls, nous entendions le bruit de la trépidation produite par les chutes. Nous avons passé la journée d’hier à les voir, à les étudier, à les admirer sous tous leurs aspects. Mouillés d’écume quand elles nous dominaient, comme pour nous anéantir sous un fantastique écrasement, attirés par l’irrésistible puissance du vide, quand nous nous penchions au contraire au-dessus d’elles, dans tous les cas fortement émus et remués, nous pouvons dire avec certitude que rien au monde ne forme un plus merveilleux et plus admirable tableau. Non, rien ne peut impressionner l'âme aussi fortement que cel effondrement d’un fleuve d’une incommensurable largeur, qui précipite d’une chute de soixante mètres toute la masse des eaux du lac Huron, du lac Michigan, du lac Erié et du lac Supérieur. Vous ne pourriez voir autre chose en Amérique, et vous repartiriez immédiatement après l'avoir vu, que je vous dirais : Venez en Amérique ! Pour moi, je déclare que rien ne me donnait même l’idée de l’immensité de cette cataracte. Et quand descendus sur les pierres qui avoisinent celles où la masse se brise, à moitié renversés par la colonne d’air que chasse la chute, environnés d’arcs-en-ciel et de contre-arcs-en-ciel, abasourdis, participant à la trépidation de la roche à laquelle nous nous crampennions, nous regardions en raccourci cette cataracte infinie, qui met sept à huit secondes à venir se réduire en poussière à nos pieds, alors l’effroi nous saisissait, la tête tournait un peu, et

ou.

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