‹ Promenade au Canada et aux Etats-Unis [microforme]Chapitre 7 sur 22 · NET TR · texte numérisé non relu

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quand même le bruit aurait permis de parler, nous n’aurions pas eu de paroles pour apprécier un pareil spectacle.

Le Niagara, qui joint le lac Erié au lac Ontario, a plus de trente-six milles de longueur, et coule du sud au nord; quand il sort du lac Erié, il est large de trois quarts de mille, et profond de cinquante à soixante pieds ; son courant est de quatre milles à l'heure, A la chute, la largeur du fleuve est de six à huit milles ; le bruit en est entendu à quinze milles de distance. La chute est divisée en deux par Goat-Island, l'ile des Chèvres, de façon qu'il y a deux chutes distinctes, celle de la rive américaine et celle de la rive canadienne. Mais c’est du côté canadien que coule la principale masse des eaux, formant ce qu'on appelle the horseshoe fall, la chute du fer à cheval. Maintenant, les pierres du milieu ont été rongées par les eaux, et le centre s'étant ainsi beaucoup reculé, l'ensemble de la chute canadienne constitue un angle assez oigu, qu’on appelle toujours {he horse-shoe par la force de l'habitude,

Goat-Island se dresse au milieu, entre les deux chutes, environnée par les nuages d’écume. A peu de distance, au milieu de la chute américaine, est une petite tête de rocher, qui résiste seule à l’effrayant choc des eaux. C’est sur ce bloc que s’est passé, il y a quelques années, un drame effrayant. Un individu, contrebandier de profession, et exerçant son commerce en passant en barque le Niagara bien au-dessus des chutes, eut un jour le gouvernail de sa barque cassé. Il était entraîné vers l’abime, il y touchait déjà, quand, par un bonheur inouï, il put diriger l’embarcation sur le rocher où elle se brisa, l'y laissant. Il y resta deux jours et une nuit : on tenta tout ce qui humainement pouvait être tenté pour le sauver; à l’aide de lettres énormes on lui faisait signe de la terre d’avoir confiance, la voix ne pouvant porter jusqu’à lui par suite du fracas des eaux. Enfin, on put le croire sauvé : un radeau, retenu aux deux rives par des cordes, arriva jusqu’à lui, etil y avait déjà mis le pied, quand la force irrésistible de l’eau emporta tout.

La chute est plus belle de la rive canadienne. C’est pour cela que nous avons élu domicile à Clifton-house, hôtel où l’on est écorché vif, mais où il existe une terrasse d’où la vue est sans rivale. Quand tout le gouffre est en pleine lumière, que les arcsen-ciel s’enchevêtrent, et que de chacune des deux chutes, de la chute canadienne surtout, s’élance ce nuage de poussière d’eau

villas appartiennent, dit-on, à des Anglais, qui ne craignent pas de faire deux fois par an la traversée de l'Atlantique pour s’établir pendant quelques mois dans le voisinage de la chute.

Restez le temps qu'il faudra devant le Niagara, que vos yeux s'y habituent. Abstrayez-vousdu reste. Bientôt, vous n’entendrez, ne verrez et ne penserez rien autre chose. À la fin, ce sera une espèce d'absorption : vous voustrouverez devant la masse comme dans la seule place où vous deviez, où vous puissiez être. Ce colosse aux veines vertes empruntera vos veines, ia voix de la cataracte sera l'expression de votre cœur : emporté dans leur chute par les eaux qui tombent, il vous semblera être enlevé sans hésitation comme sans regret dans un monde nouveau, éblouissant, inoui.

Outre les chutes, il ya à voir à Niagara plusieurs scrtes de curiosités : 1° le suspension-bridge, 2 le tourbillon, 3° lesburningsprings, et k° les misses américaines qui vivent et se promènent au milieu de tout cela. Je reprends mon énumération.

Le pont suspendu, connu partout grâce à la photographie, est à deux tabliers superposés, l’un pour les voitures et les piétons, l’autre réservé expressément (1) au chemin de fer. La hardiesse de ce pont égale sa légèreté. Pas un autre ne peut lui être comparé, et un seul pourra rivaliser avec lui, celui de New-York à Brooklyn, dont j'ai déjà parlé. L'idée première de ce dernier pont appartient du reste en propre à l’habile constructeur du suspension-bridye du Niagara, l'ingénieur Rœbling. Ce système des ponts suspendus, proscrit maintenant en Europe, est ici universellement adopté et prôné. Lequel des deux continents a raison ?

Le tourbillon (wzr/pool) est un endroit, À quelques milles plus bas que les chutes, où Le Niagara, profondément encaissé entre des collines à pic, rompt brusquement son cours, et le recommence à angle aigu dans une direction différente. Une anse immense a été creusée à cetendroit par l’effort des eaux, et il s’y produit un profond et effrayant bouillonnement, en forme d’énorme entonnoir. Celui qui s’aventurerait dans ce goulire y <2rait presque aussi sûrement englouti que dans les chutes. Ce .;ui ajoute À l’étrangeté du site, c’est que tout y est désert et sauvage.

(1) Posilively ; ce mot se retrouve absolument dans tous les avis, prospectus, annonces, écriteaux ou afliches en Amérique. «Défense d'entrer » se dit : Positively no admitlunce; une représentation théâtrale est toujours annoncée pour posilively tel jour, etc.

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