‹ Promenade autour d'un tiroirChapitre 11 sur 21 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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défaut enfin, puisqu'il est admis qu'on ne peut rien créer, rien élaguer, rien importer, rien greffer sur le terrain de la langue française sans une permission expresse de l'Académie. Le néologisme fut aussi le crime de Ronsard ; les puritains du temps le lui firent bien sentir. On trouverait du Ronsard dans G. Mathieu, il en a les curiosités et les audaces. Comme le poète vendômois, il s'est composé un très curieux vocabulaire à son usage. S'il ne trouve pas dans notre idiome un terme qui rende picturahment sa pensée, il va le chercher dans le grec ou le latin :

Le rulescent matin, haut le pied, aile en l'air

Les bouleaux trémulants aux baisers du grand air

Au besoin, il le remplace par un idiotisme :

Sur le tnitan des eaux, sur les petits talus

S'il le faut même, il l'invente :

Petits vents cr es pelant la surface des eaux

Faisant de l'orient, sur un grand fond d'opale,

S' aurores cer soudain la rive occidentale

Ce monde voltige et reluit Pépite et bourdonne.

Virtuose bizarre, il pousse jusqu'à l'illusion l'harmonie imitative ; peintre pittoresque, il fait arriver parfois l'image au trompe-l'œil comme dans ces vers :

Peuples ! entendez-vous ce grand peuple qui prie, Et qui, las de prier, en étouffant vous crie, Du sang dedans la gorge et le poignard au sein : « A l'assas -sa-sa-sa-sa-sa-sa-sas-sassin ! »

Effet saisissant peut-être, mais d'un goût risqué. Le taratantara de la trompette d'Ennius est dépassé. Le poète viserait-il à fournir une page nouvelle à ce recueil si volumineux des Singularités philologiques ?

Aussi, pour juger son œuvre, faut-il se placer en dehors des règles sévères de la pédagogie classique. C'est ce que nous faisons sans nulle répugnance. Passe encore si c'était un novice frais débarqué dans le monde des lettres ; on pourrait le mettre en garde contre sa propre fougue et lui montrer le danger des écarts. Mais dès longtemps, et bien avant qu'il songeât à réunir ses œuvres en recueil, il avait publié les plus importantes dans les revues et journaux de Paris. Il n'est d'ailleurs plus jeune et le conseiller à son âge serait peine perdue : il mourra dans l'impénitence finale. Son âge, il va vous le dire très plaisamment lui-même :

Mais déjà mes cheveux s'en vont, v Et ma barbe en pointe s'éclaire De ces petites fleurs qui sont Pâquerettes de cimetière; Ma face automnale rougit, S'allumant comme un feu de joie ; Le coin de mon œil en sourit Par une grande patte d'oie.

Pierre Dupont nous parlait souvent de G. Mathieu avec un enthousiasme très convaincu. Ils étaient amis comme Oreste et Pylade. L'un et l'autre ont de communs rapports d'organisation; chez tous deux, même vivacité d'impressions, même franchise de procédé. Si l'un chante, dans la Nuit :

Je t'attends sans espoir, O ma pensée !

O ma fiancée !

L'autre répond, dans Méîancoîia :

Hélas ! je ne vois pas venir Mon seul désir, Et je me sens mourir De mon désir !

Si l'amoureux de la Musette neuve s'écrie dans son désespoir :

Jusqu'à la rivière Je cours comme un fou. J'y prends une pierre.

L'attache à mon cou, Et sous l'eau muette Iront sans nager Amour et musette, Musette et berger.

L'amoureux de la Plainte du Pâtre reprend à son tour :

Adieu, grands bois ! adieu, meunière !

C'est trop attendre et trop mourir.

Puisque rien n'a pu t'attendrir, J'en finirai par la rivière.

AUTOUR D UN TIROIR IOj

La terre a bu, les prés sont saouls, Fleurissez, fleurs ! grandis, verdure !

Restez dessus, j'irai dessous Prier que le printemps vous dure.

On dirait les échos alternés d'une lutte de chant dans la pastorale antique.

Là toutefois s'arrête la ressemblance entre les deux poètes. Pierre Dupont est plus féminin, plus délicat, et comme tel, il n'échappe pas toujours à la recherche. G. Mathieu a plus de décision, nous dirions volontiers plus de tempérament. Tandis que l'un s'arrête à songer, « Allons-y gai ment ! », dit l'autre, et le voilà parti. Dupont avait des côtés mélancoliques, voilés et tendres, et de son éducation première un grand fonds d'idéalité religieuse lui était resté. G. Mathieu ne connaît pas la rêverie mystique, et sa philosophie est celle d'Horace : Carpe diem.

Aujourd'hui n'a pas de retour ; L'heure est ailée, ô ma charmante !

N'attendons pas, prenons le jour Qui se présente.

Demain n'est qu'un pays tout noir, Sans arbres verts, sans jour, sans lune; Dans son eau sombre on ne peut voir Tes yeux, ma brune.

On ne trouve rien de cette note épicurienne dans P. Dupont. Plusieurs de ses chansons passeraient, au besoin, pour des élégies; celles de G. Mathieu sont surtout des symphonies et des fanfares ; le pre-

mier souffle dans une flûte double, le second fait à lui seul tout un orchestre. Lisez plutôt les poèmes de son livre intitulés : la Nuit, Y Etang, la Chanson de Kérouserai, Adieu à la falaise, etc., etc.

Si Ton veut bien remarquer , au surplus , que P. Dupont est venu longtemps après G. Mathieu, que la Plainte du Pâtre était faite avant la Musette neuve, Jean Raisin avant le Tonneau, la Vendange avant Ma Vigne, on ne saurait méconnaître qu'une influence considérable a dû être exercée sur la manière de P. Dupont par son aîné en réalisme.

Une grande partie du livre de G. Mathieu est consacrée à des peintures de marine et à des scènes de bord. Cette partie est très achevée, et révèle chez le poète des connaissances techniques qui feraient honneur à un vieux loup de mer. C'est qu'en effet, G. Mathieu n'a pas borné, comme nous, son champ de course au plancher des vaches. Il a navigué longtemps

Au battement rythmé des voiles sur les mâts

il a passé plusieurs fois la ligne, et chanté dans les deux hémisphères. Cette existence aventureuse n'a pas peu développé en lui le dédain des petits horizons et le sentiment des grandes extases. Aussi parfois, inassouvi d'indépendance, enrage-t-il de tourner sur ce petit globe comme un écureuil dans sa roue :

O vieille terre trop petite !

Quelle est la fureur qui t'excite A tourner ainsi sans raison ?

Pourquoi nous dévider si vite Les plus beaux jours de la saison ?

Mais si la terre est trop petite, L'hirondelle qui le sait bien, Suit le soleil et va plus vite ; L'homme reste, il ne connaît rien.

Prends ton manteau, muse frileuse, Et suivons les chemins vermeils De l'hirondelle aventureuse; Allons chercher d'autres soleils !

L'hirondelle reviendra souvent dans ses vers. Estil rien de plus vivement peint que sa pièce : Le Retour des Hirondelles, dont voici quelques passages :

L'autre jour, avec Marguerite, En débouchant d'un chemin creux, Une hirondelle filant vite Frôla de l'aile ses cheveux.

« Vierge sainte ! cria la belle.

Surprise et rouge de bonheur, Voici la première hirondelle ! »

Et tous deux de chanter en choeur :

« Les hirondelles sont venues !

Sortant du bleu du firmament; De la brise et des blanches nues, On ne sait pas d'où ni comment Les hirondelles sont venues ! »

Après, j'ai vu deux hirondelles, J'en ai vu trois, j'en ai vu six S'entrecroisant à tire d'ailes ; En comptant bien, j'en ai vu dix.

Et maintenant c'est par centaines, Les voilà toutes par milliers, Effleurant l'eau, rasant les plaines, Les murs blancs, les petits sentiers.

L'œil vers le sol ou dans l'espace Bienheureux qui sait lire et voir Dans ce petit livre qui passe, Monte et descend, tout blanc, tout noir ! . . . Fleurs de l'azur et des nuages, Amantes des longs jours d'été, O vous qui mourez dans les cages, Paissez les airs en liberté.

S'il parle ainsi de l'hirondelle, c'est affaire d'affinité secrète et d'analogie passionnelle. Comme cet oiseau, l'espace l'attire, la lumière l'enivre, il se grise éperdûment de colorations et de sonorités. C'est un Gaulois adorateur du feu, qui a oublié de naître Persan. Toutes ses facultés sont débordantes et singulièrement communicatives ; mais on pourrait lui souhaiter un peu plus de ce qu'en esthétique on appelle la faculté subjective, ce réfléchissement intérieur des choses idéales, source mystérieuse de tant et de si douces correspondances entre l'âme du poète et celle du lecteur. Pour le caractériser en un mot, c'est moins un contemplatif qu'un extatique ; or, l'extase n'est, après tout, qu'une volupté égoïste.

Citons, pour clore cet article, une des pages de son livre, où son talent de coloriste et de musicien s'accuse par ses côtés les plus saisissants :

CHiANTECL^ITl

L'éperon haut, portant sa crête Comme un bonnet de liberté, Chanteclair va dressant la tête, Marquant le pas, ferme planté ; Ses pattes vont en ligne droite Sous un croissant or et argent; La queue en faucille miroite D'un reflet noir et vert changeant.

Travailleur, luisant et superbe, Il faut le voir, hiver, été, Sur le fumier, la neige, l'herbe, Grattant avec activité.

Toute la gent à crête rouge En coquetant le suit de près, Tout cela mange, cela bouge, Mais lui ne mangera qu'après.

Dans un petit cercle écarlate Le voilà clignant au soleil !

Sablé d'or fin, tout l'œil éclate Des feux de l'orient vermeil.

Lors, sur ses ergots il se hisse, Le col gonflé vient en avant, Tout le plumage se hérisse, Son chant cuivré perce le vent.

La chanson part, éclate et vibre Comme un appel à l'hallali, Ou le cri d'un poète libre Que l'argent n'a point avili, Qui, louant la chose bien faite, Flétrissant ce qui doit finir, Se fait le sonore interprète Des volontés de l'avenir.

Tous les Chanteclair lui répondent Comme s'ils s'entendaient entre eux ; Les chants s'éloignent, se confondent, En montant de la terre aux cieux.

Toute la rive orientale S'empourpre de vives rougeurs, Et l'alouette matinale Monte en chantant, des blés en fleurs.

Quand il battit l'aigle dans Rome, Chanteclair s'appelait Gallus, Et luisait, planté sur la pomme Des étendards du vieux Brennus. Comme emblème du vrai courage Toujours les Gaulois l'ont aimé; L'aspect seul de sa claire image Souffle l'audace à l'homme armé.

Au fort de l'ardente fournaise, Quand tout tremble, le sol et l'air, Dans le vent de la Marseillaise On entend chanter Chanteclair, Et sous la mitraille enflammée, En avant quand il faut marcher, On l'aperçoit dans la fumée Comme un souvenir du clocher.

Lorsque, renié par saint Pierre, L'Homme-Dieu pour l'humanité Allait mourir sur le Calvaire, Trois fois Chanteclair a chanté.

Et sur toute la terre ronde, Tant que les épis mûriront, A la délivrance du monde Tous les Chanteclair chanteront.

Chanteclair c'est la vigilance, Le courage, l'activité, L'amour, la vie, et la semence, L'éternelle fécondité.

Gustave Mathieu ne figure ni dans Y Anthologie de Crépet, ni dans celle qu'a récemment publiée

Alphonse Lemerre. Une notice très écourtée le mentionne seulement dans l'appendice du Cours de Littérature du lieutenant-colonel Staaf, où se trouvent citées ces deux strophes de la chanson du Pauvre :

Tous les dimanches, le matin,

Non loin du porche de l'église,

Il se plante sur le chemin

Comme un vieux saint de pierre grise.

Là, mains jointes, à deux genoux,

On le voit, front haut, tête nue,

Implorer la pitié de tous,

Faisant des yeux blancs à la nue.

Sans cesse on le voit revenir

Dans la campagne qu'il fréquente, Et d'une voix lente, Pour mieux attendrir, Quand il souffre, il chante !

Le voyez-vous là-bas, marchant Comme une grande ombre qui passe Parmi les splendeurs du couchant?

Pauvre et soleil sont face à face !

L'un va chercher son lit dans l'eau, Et l'autre à l'étable voisine, Dans les senteurs du foin nouveau , Près d'une vache qui rumine.

Sans cesse on le voit revenir Dans la campagne qu'il fréquente, Et d'une voix lente Pour mieux attendrir, Quand il souffre, il chante ! ,

Le poète méritait mieux. Mais s'il n'a pas eu jusqu'à ce jour la grande part de notoriété qui lui est due, c'est un peu sa faute. A quoi bon se morfondre à la porte du temple lorsqu'on peut en forcer l'entrée ?

C'est, ce qu'il vient de faire, et nous l'en félicitons sincèrement. Allez donc refuser l'accolade à un gaillard déterminé qui se présente,, armé d'un in-40, sans crier gare, qui plante crânement son pennon rouge au beau milieu de l'autel, et qui dit en regardant les gens en face :

J'ai forcé le saint lieu ; Je l'ai fait ! me voici; je m'appelle Mathieu.

Entrez, camarade ! vous êtes chez vous, parbleu !

Nous permettrons- nous cependant l'innocente malice de dévoiler un petit travers du poète ? il en a si peu, vraiment ! Figurez-vous qu'il a pris au sérieux la double acception du mot latin votes, et qu'il se croit positivement doué d'influx fatidique. Comme Ingres, qui s'estimait plus musicien que peintre, ayant quelque peu raclé du violon, G. Mathieu s'estime plus devin que poète, ayant prédit quelque jour un orage qui tint parole. Il vaticine donc dans un almanach, fort spirituellement rédigé d'ailleurs, en collaboration d'autres fantaisistes de son école, et ce ne lui est pas un mince plaisir de contrecarrer les conjectures de son homonyme de la Drôme, dont les lunettes l'empêchent de dormir.

N'allez pas le contrarier à ce sujet, il serait intraitable. Sachez que son amour-propre est mille fois

plus chatouillé pour un de ses pronostics tombé juste que pour une de ses strophes les mieux réussies. Inutile d'ajouter, n'est-ce pas, que l'astrologue s'est fait accepter à la faveur du poète, et que les bons vers ont fait passer les prédictions hasardées. Après cela, pourtant, si c'était vrai ? Lui et la nature s'entendent si bien ! Allons, c'est convenu. Cher poète, faites-nous de la pluie et du beau temps pour les gens rangés qui n'ont nul souci des chansons ; cher astrologue, faites-nous des chansons pour les gais compagnons qui se moquent de la pluie et du beau temps.

I« avril 1873

sâ?r

LES %OMAK,CIE%S

<DE CHEZ r^LOUS

Mme Th. BENTZON

A gentille petite ville de Vienne, notre voisine, qui produit des académiciens à ses heures, est en passe de donner à la France un de ses meilleurs romanciers, Mme Thérèse Bentzon. Derrière ce pseudonyme tant soit peu britannique se cache une charmante femme, toute française de- cœur et d'esprit, qui s'est déjà fait connaître dans le monde des lettres par des œuvres d'une grande distinction. Dernièrement, la %evne des Deux- Mondes, — une Revue qui a le droit d'être difficile, comme on sait, — publiait d'elle successivement une nouvelle ravissante, la Vocation de Louise, qui a obtenu un grand et légitime succès; plus tard, une étude très finement esquissée sur un roman de Mme Beecher Stowe, sans compter un nombre consi-

dérable d'études sur la littérature étrangère, entre autres sur les humoristes américains. Sa dernière et sa plus importante publication, Un Divorce, l'a décidément signalée comme un talent de premier ordre aux consécrations de la critique, à l'estime des gens de goût et aux sympathies littéraires de ses émules. Nous ne nous occuperons que de cet ouvrage dont la presse a beaucoup parlé.

Une étude préliminaire sur le roman nous mènerait trop loin. Disons seulement pour ceux de nos lecteurs qui tiennent au point de départ en toute chose, que ce genre de littérature, essentiellement français, a subi de singulières transformations depuis son origine jusqu'à nos jours. C'est merveille qu'en route, à force de dépouillements successifs, il n'ait pas perdu jusqu'à son nom. Mais il en est comme du couteau de Jeannot, qui, pour avoir changé vingt fois de lame et vingt fois de manche, n'est pas moins demeuré toujours le même couteau.

S'il est vrai, comme le prétend Naudé dans son ^Apologie des grands hommes accusés de sorcellerie, que cette origine remonte aux Chroniques de Turpin, le bon évêque de Reims, s'il revenait au monde, refuserait assurément de reconnaître ce naïf et robuste nourrisson, contemporain de Charlemagne, jargonnant en patois romain ses fabuleux récits de geste et

à' aventure, dans cet adolescent maladif et concentré qui devise aujourd'hui, en pur langage d'académie, sur les questions sociales, politiques et psychologiques. Il ne serait pas nécessaire de remonter si loin pour constater la dissemblance; du XVIIe au XIXe siècle seulement, quel écart ! On peut s'en faire une idée, en rapprochant, par exemple du roman de Mauprat, de Georges Sand, le roman de Tarsis et Zèlie, de Lamothe-le-Vayer, dont l'éditeur disait naïvement dans une note préliminaire : « Cet ouvrage est digne du cabinet de ceux qui se plaisent à étudier la marche du cœur humain, et à nourrir leur sensibilité de ces scènes intéressantes et souvent funestes des effets de l'amour et des autres passions. »

Etudier la marche du cœur humain ! nos romanciers d'aujourd'hui ne font pas autre chose, à cette différence près qu'au lieu d'imaginer, comme autrefois, des êtres fictifs auxquels on prêtait des caractères forcés, des aventures extravagantes et des sentiments de convention, ils peignent des types ressemblants qui se meuvent sur le fond brutal des réalités de la vie. Dans ses conditions actuelles, le roman est surtout une œuvre d'observateur, et pour en foire une œuvre de moraliste, il suffit que l'observateur soit honnête et convaincu.

Qn ne pourrait guère aujourd'hui, sans injustice,,

rééditer contre lui cette fameuse harangue du père Porée qui le déclarait corrupteur des lettres et l'accusait de fausser l'histoire, la géographie, la poésie et l'éloquence. A bien y regarder même, on lui découvrirait peut-être plus d'utilité que de danger. Reflet de la société, expression de ses souffrances, de ses aspirations et de ses besoins, il indique au législateur et à l'économiste, bien mieux parfois que ne pourrait le faire un ouvrage de haute théorie, les côtés à reprendre dans l'édifice social, pour cause de vétusté, de relâchement, de perte d'équilibre, de disparate avec le milieu actuel. Est-ce trop dire que le roman, considéré à ce point de vue, serait comme l'esprit vécu de la loi ?

Son élément naturel, l'antagonisme des sexes, envisagé sous le double rapport de la liberté individuelle et du devoir collectif, est à l'ordre du jour depuis que le monde existe; mais jamais plus ardemment qu'en notre siècle ne s'est plaidé ce procès contradictoire, qui ne sera pas de sitôt jugé en dernière instance. Autour de cette délicate question du mariage et de sa rupture, les plumes les plus éloquentes se sont exercées.

Les partisans du divorce disent : La séparation n'est pas un remède, pas même un palliatif au mal ; c'est l'aggravation du mal; car, en distendant sim-

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plemènt le lien détesté, on le prédispose presque inévitablement à des nœuds irréguliers et à des désordres de toute nature qui ne font que le compliquer davantage. Ils ajoutent que le divorce, comme toute solution extrême, porte en soi-même ses appréhensions devant lesquelles hésite toujours la volonté, et pour montrer qu'il serait salutaire, ne fût-ce qu'au point de vue comminatoire, ils donnent pour exemple, d'après Valère-Maxime, qu'à Rome, en pleine licence de divorce, il se passa cinq cents ans et plus avant que nul s'en servît. Ils oublient d'ajouter que nous n'avons des premiers Romains ni les vertus intérieures, ni les énergies civiques.

Les adversaires de cette opinion invoquent en faveur de l'indissolubilité du lien conjugal et l'autorité de l'Eglise et les nécessités de l'ordre social, — deux arguments formidables par l'appui mutuel qu'ils se prêtent.

De part et d'autre, on le voit, la lutte est vive et les passes d'armes serrées. En attendant, la démoralisation va son train, et l'observateur le plus optimiste est obligé de convenir qu'il en est de la civilisation d'un peuple comme de la maturité d'un fruit, dont la corruption est le dernier terme.

Le relâchement du lien conjugal correspond à des circonstances qui frappent tous les yeux : les vices

de l'éducation des deux sexes, là trop frivole, ici trop positive; les convenances de position primant les inclinations de nature; l'intérêt substitué à l'amour; le luxe introduisant dans les ménages les besoins factices et les tentations mauvaises ; le rire malsain du célibat troublant la sérénité du sacrement; le devoir auguste livré aux brocards d'une certaine littérature gouailleuse; autant de causes au bout desquelles se produit trop souvent cet effet terrible : la faute ! Ici la question devient brûlante; à son étude un moraliste ne suffit pas; il y faudrait surtout un physiologiste, non pas à la manière de Balzac chez qui la pente goguenarde ne s'arrête qu'aux côtés facétieux de l'observation, mais à la manière des Bichat, des Magendie, des Flourens, dont l'examen impartial n'exclut pas, de l'interrogatoire de nos passions, les témoignages de nos tempéraments et de nos maladies.

Chose étrange ! dans le roman de Mme Bentzon, la faute vient de la femme; ce n'est guère l'habitude du beau sexe de s'accuser d'avoir commencé. Ne soyons pas en reste de franchise, et reconnaissons très sincèrement qu'en y regardant de près, les premiers torts viennent de l'époux neuf fois sur dix, et qu'habituellement c'est le plus coupable de félonie qui crie le plus fort à la trahison. Nos petits dieux dômes-

Il8 PROMENADE

tiques sont très exigeants, pensez donc ! Il ne faut ni les négliger, ni les dédaigner, ni surtout les maltraiter,, encore moins les remplacer par d'autres. Et combien pleurent et maudissent leurs petits dieux partis, qui leur ont eux-mêmes ouvert la porte ! Il y aurait, dans tous les cas, de la justice à rechercher d'où provient l'accident, de la sagesse à le ramener aux proportions d'un acte inhérent à la faiblesse humaine, et de la grandeur d'âme à le pardonner; car si l'indifférence le prépare habituellement, l'amour-propre le rend presque toujours irréparable. Mais nous ne sommes ni justes, ni sages, ni généreux; nous sommes hommes, partant passionnés, violents et intolérants.

La question s'imposant, non telle qu'elle devrait être selon la loi de charité, mais telle que Ta faite l'égoïsme de nos mœurs, voyons le parti que Mme Bentzon a tiré de son examen.

Dans son livre : Un divorce, Mme Bentzon s'attache à démontrer que si le sentiment et l'équité plaident en faveur de l'être malheureux rivé à une chaîne qui lui est odieuse, la conscience et le devoir se prononcent inexorablement contre la rupture de cette chaîne du moment qu'elle est resserrée par l'existence d'un enfant. Elle s'est demandé si les aspirations très naturelles de l'homme et de la femme au bonheur d'une nouvelle union ne doivent pas être

étouffées chez le père et la mère par les plus impérieux de tous les devoirs, et si nous avons le droit de vivre pour nous-mêmes, lorsque ce dépôt redoutable et sacré, — un enfant, — a été remis entre nos mains. Son roman sera l'exposé dramatique des arguments que l'enfant lui semble apporter avec lui dans le plaidoyer contre le divorce.

L'action se passe en Allemagne. L'auteur croit devoir prévenir que lorsqu'elle écrivait son récit, l'Allemagne n'étant pas encore prussifiée, il n'y avait pas de honte à l'aimer; elle ajoute que les mœurs et le caractère qu'elle a esquissés lui paraissent devoir offrir d'autant plus d'intérêt que le teutonisme va les effacer pour jamais, faisant ainsi autant de mal à la grande patrie qu'il en a pu faire à notre pauvre France. Dont acte donné au patriotisme de Mme Bentzon, et passons à son œuvre.

Elsbeth Klauss, fille d'un riche ingénieur, aime un officier du nom de Karl de Waldheim, un de ces fils de famille qui ont mené d'abord la vie à grandes guides, et qui, leur patrimoine dissipé, se font soldats, n'ayant pas le courage de se faire travailleurs. Le père d'Elsbeth s'oppose à l'union des jeunes gens. Karl, désespéré, quitte l'armée et se rend en Amérique où il prend part, comme officier supérieur, à la guerre de sécession. Il inspire une passion excentrique à une

riche Américaine, miss Dora Moore, qu'il épouse et dont il a une fille. Mais sa femme est coquette; il découvre qu'elle en a aimé un autre avant lui, et il a cru surprendre des preuves de la continuation de ces premières relations. Il obtient le divorce, abandonne à miss Moore toute la fortune qu'il en a reçue et revient en Allemagne avec sa petite fille Betsey, âgée de neuf ans. Elsbeth est restée fidèle à ses souvenirs et ne s'est pas mariée; son père est mort, elle est libre. Elle accueille Karl comme un ami malheureux, le console et se charge de l'éducation de Betsey. Mais ce rôle l'entraîne irrésistiblement à remonter la pente du passé, au bout de laquelle se dégage, fraîche et souriante, la vision des premières amours.

Elle finit par épouser Karl. Mais Betsey se rappelle sa première mère, et ne sanctionne pas cette substitution de rôle. Elle entre en lutte sournoise avec Elsbeth et lui fait sentir sa révolte avec cette cruauté de persistance et ce calcul d'intention qui font de certains enfants, à certaines heures, des bourreaux sans pitié ni merci. Elle grandit, et avec elle sa répulsion contre Elsbeth. Karl, à son insu, devient le complice de sa fille. Ce portrait vivant de Dora, avec son étrange beauté, ses caprices fiers et ses turbulences passionnées, contrastant si complètement avec les grâces tranquilles, le dévouement obscur et la calme

sérénité d'Elsbeth, lui font monter au cerveau les capiteuses réminiscences du passé. Betsey et lui, comme s'ils s'entendaient à demi-mot, se cachent pour parler de leur existence en Amérique; Elsbeth n'est déjà plus qu'un repoussoir à ce fond lumineux des ivresses de la mémoire. Cependant Dora Moore, après avoir tenté d'étouffer dans une vie de désordre le souvenir de Karl qu'elle n'a pas cessé d'aimer, passe en Allemagne avec le désir d'enlever sa fille et de se venger à la fois de Karl et de celle qui l'a remplacée auprès de lui.

Elle parvient à voir Betsey qui porte le coup de grâce à Elsbeth dans le fiévreux entretien qui suit cette rencontre. Elsbeth a jugé d'un coup d'œil l'épouvantable réalité ; le vertige la saisit; elle se sent coupable envers la femme dont elle a usurpé la place, coupable envers l'enfant qui ne pardonnera jamais à la rivale de sa mère, coupable même envers Karl à qui elle ne pouvait se sacrifier qu'à la condition de demeurer sa sœur et rien de plus. Elle expiera sa faute en poussant le sacrifice d'elle-même jusqu'au renoncement absolu ; elle se supprimera pour assurer le repos de trois personnes. Mais avant de mourir, elle éprouve le désir insensé de voir sa rivale. Ici se place un épisode du plus haut dramatique : l'entrevue d'Elsbeth et de Dora. Il fallait la plume délicate d'une

femme pour se tirer d'une situation aussi périlleuse, et rester vraie sans sacrifier au vraisemblable. Ces pages sont un chef-d'œuvre d'observation fine, de tact exquis et d'émotion naturelle. Elsbeth impose à Dora l'étonnement d'abord, le respect ensuite; elle éveille dans le cœur de son ennemie l'écho des sentiments généreux qui sont dans le sien; on sent qu'un peu plus elle la dominerait jusqu'à l'aveugle obéissance. Mais elle n'a voulu vaincre que pour se faire pardonner d'avoir vaincu. Tout étant fini pour la pauvre désabusée, elle se résigne à mourir, en donnant à sa mort, par un dernier scrupule de délicatesse et de respect humain, les apparences d'un accident. Une lettre écrite in extremis, — douloureux testament d'un cœur brisé, — fera connaître sa résolution fatale à un pasteur, son ami d'enfance, dont elle a éprouvé le dévouement sans bornes; lui seul connaîtra le secret de sa fin.

Je sais gré à Mme Bentzon de s'être crue obligée à faire intervenir ce confident en son drame. Trop souvent les romanciers se passent de cette intervention, laissant le lecteur se demander comment et par qui l'événement qu'ils racontent a pu être divulgué puisqu'il n'avait pas de témoins. L'illusion complète d'un récit n'est qu'au prix de la vraisemblance absolue dans les moindres détails.

Tel est le cadre de l'œuvre. Mme Bentzon en a tiré de puissants effets ; la possession passionnée de son sujet s'y révèle par des mouvements d'une grande éloquence; le style est vif et naturel; l'action se développe sans effort à travers des épisodes bien amenés et des esquisses de mœurs et de caractères dessinées avec beaucoup d'esprit. Cette part faite sans réserve à la portée littéraire du livre, c'est en hésitant que j'aborde sa portée morale. Je me demande si la solution à laquelle aboutit l'écrivain est de nature à satisfaire, je ne dirai pas l'esprit du lecteur, mais sa conscience. Je ne le pense pas. Il est évident que Mme Bentzon n'a pas voulu faire l'apologie du suicide, comme certaines critiques le lui auraient reproché ; mais on ne peut nier qu'en plaçant son héroïne dans des conditions telles que sa suppression volontaire apparaisse comme inévitable, elle ne donne au suicide une sorte d'excuse morale, ce qui ressemble fort à une sanction.

Or, le suicide nécessaire n'existe pas ; s'il existait, ce serait dans la loi morale une fissure par où s'échapperait toute la responsabilité humaine. Ici même, remarquons-le bien, la conséquence n'est forcée que par l'exagération du point de départ. Que l'enfant apporte avec lui, en naissant, un argument sérieux contre la disjonction du lien conjugal, nul ne

le contestera; mais qu'il vienne se placer, comme une attache inexorable, inflexible, entre deux incompatibilités absolues, qui oserait l'admettre ? Il n'amènerait pas l'union, et ne serait lui-même, dans les tiraillements continus de l'horrible chaîne, qu'un anneau froissé jusqu'au martyre. Défions-nous des affectations et fictions de sentiment, et surtout de ce chauvinisme particulier qu'on a nommé « la voix du sang ». La vraie maternité n'est pas celle qui crée le corps, mais celle qui prend la charge de l'âme ; l'une est un accident physique, l'autre une vocation sacrée. A ce compte, la vraie mère de Betsey était Elsbeth; à ce compte aussi, beaucoup de mères auraient fort mauvaise grâce à revendiquer comme étant leur chose, l'enfant que la société leur soustrairait au nom de la morale, en vertu de son autorité souveraine. Le prestige qui, pour l'enfant, s'attache même à une mère indigne, dérive habituellement d'affinités inconscientes, souvent d'un pur instinct de vanité. De même, chez ces sortes de mères comme chez Dora Moore, le sentiment maternel n'est souvent qu'un pur instinct d'égoïsme. Une femme disait un jour devant moi : « J'aimerais mieux voir mon enfant mort que le savoir heureux en d'autres mains que les miennes. »

Qr, cette mère, qui n'avait pas même allaité son

enfant, n'affirmait ses droits sur lui que par de mauvais traitements et du mépris. Ces incohérences du sentiment maternel sont, comme toute les bizarreries de nature, à ranger dans l'ordre des phénomènes physiologiques; mais nulle règle morale n'en saurait être déduite en faveur de la thèse qui nous occupe.

Je n'insisterai pas davantage sur ce point chatouilleux; seulement je préviens Mme Bentzon que toutes les sympathies de ses lecteurs seront pour Elsbeth contre Dora, et qu'ils appelleront unanimement du verdict qui condamne à mort cette chère innocente, coupable seulement de fidélité en amour et de constance en dévouement. Aussi bien, en plaidant contre elle, Mme Bentzon a donné un tel prestige de relief, un tel charme d'exposition aux circonstances atténuantes, qu'on ne voit en réalité que celles-là dans toute l'ordonnance de son brillant plaidoyer.

Il me revient, à ce propos, une réflexion que j'ai souvent faite en lisant nos romans de mœurs. Le dénouement est presque toujours fatal à celui des héros ou héroïnes qui nous intéresse le plus. Si ce n'est là qu'un procédé destiné à nous émouvoir fortement, je le déclare mauvais. Certes, on ne peut exiger qu'un roman se termine invariablement comme un conte de fée, que les gens s'y marient, qu'ils vivent longtemps heureux et qu'ils aient beau-

coup- d'enfants, mais encore n'est-il pas prouvé que les romans anglais, américains et suédois soient moins émouvants que les nôtres pour finir à peu près à la manière des contes de fée. Il est désespérant de voir sacrifier de parti pris à cette fatalité des événements si dure aux meilleurs, si facile aux pires,

Et les corps les plus beaux et les cœurs les plus doux.

On me répondra peut-être que la vie est ainsi faite, soit; qu'on nous la dépeigne alors non comme elle est, mais comme nous voudrions qu'elle fût; nous y gagnerons du moins l'illusion. Mais la vie est-elle vraiment faite ainsi ? Et serait-elle donc d'une application absolue, cette moralité échappée, un jour de fantaisie noire, à la plume de notre poète V. de Laprade : « Le vice n'est pas toujours récompensé, mais la vertu est toujours punie » ?

4 août 1873.

M^e S. BLANDY

Aussi bien que Mroe Th. Bentzon, dont nous parlions dernièrement, Mme S. Blandy peut se dire notre compatriote. Où est-elle née ? nous l'ignorons, mais

elle a l'accent de notre pays. En tous cas, elle a tellement vécu de notre air, et, dans ce qu'elle a écrit, s'est si bien inspirée de nos sites, de nos mœurs, de nos caractères, que nous ne ferons nulle difficulté de lui délivrer, pour peu qu'elle y tienne, ses grandes lettres de naturalité lyonnaise. Elle aussi est en voie de se faire une place distinguée dans la littérature de roman.

Vauvenargues admettait la nécessité de faire des fautes, la plus grande de toutes étant, disait-il, de se priver de l'expérience. Il ne faudrait pas pousser trop loin cette théorie qui aboutirait au quiétisme de la conscience. Le moraliste ajoutait d'ailleurs, de crainte qu'on se méprît sur la portée de sa pensée : « Nos passions ne sont pas distinctes de nous-mêmes ; il y en a qui sont tout le fondement et toute la substance de notre âme. Cela ne dispense personne de combattre ses habitudes, et ne doit inspirer aux hommes ni abattement ni tristesse. » Cette citation serait un hors-d' œuvre dans notre causerie si nous ne faisions bien vite remarquer qu'en s' exprimant ainsi, Vauvenargues plaidait sans s'en douter la cause des romanciers, dont le fonds s'alimente de nos fautes et de nos travers, et qui sont en quelque sorte les casuistes des passions humaines.

Mais n'est-il pas vrai aussi qu'à la manière dont ces

scrutateurs du vif l'étudient et l'analysent chez les autres, ils trahissent eux-mêmes les plus secrètes habitudes de leur propre nature ? Il suffit de lire un roman pour être fixé sur la moralité vraie de l'auteur.

Mme Blandy n'a rien à redouter de ce critérium qui ferait tant de tort à certains romanciers de notre connaissance. Etudiée à travers ses livres, elle nous révèle une âme élevée, un sens droit, un esprit délié joignant à une certaine hardiesse dans la manière de penser un grand fonds d'honnêteté morale. Elle voit bien et juste, mais elle sent mieux encore. Elle sait bien ajuster ses fictions et ne les fait jamais sortir de cette mesure hors de laquelle il y a trouble pour l'entendement et malaise pour le cœur.

Ce qui nous plaît dans sa façon d'écrire, c'est qu'elle ne prépare pas, comme tant d'autres, ses surprises sur l'esprit des lecteurs; elle l'engage très naturellement dans le vif des situations, et l'y retient sans effort par le seul attrait du récit. Elle évite surtout de faire sentir la tyrannie de son opinion dans le domaine des questions délicates, et sur ce terrain difficile elle s'arrange toujours de manière à laisser au lecteur — ce qui est très habile — sa grande part de complicité personnelle.

Sa faculté d'assimilation est très remarquable ; elle en donne la preuve, notamment dans son dernier

ouvrage, Les Indiscrétions du prince Svanine. Les quatre récits réunis sous ce titre sont des moralités de sentiment arrangées dans le cadre des mœurs russes. Telle situation vraie en soi n'est vraisemblable que dans un milieu approprié ; or, le milieu des mœurs françaises n'eût comporté la vraisemblance ni de YEmeraude, ni du 'Bruderscbaft, ni surtout de Sept pour un, dont l'héroïne, une femme trahie, qui a reporté sur son unique enfant toutes ses affections, obligée de restituer cet enfant à l'époux indigne, met ce dernier dans l'impossibilité de reconnaître l'héritier de son sang au milieu de six autres enfants du même âge qu'elle a fait élever avec le sien.

Nous n'analyserons pas ces récits qui tous ont un grand charme d'originalité relevé d'un intérêt dramatique de bon goût. Nous dirons seulement qu'en les lisant, on ne peut se défendre de les croire écrits sur place par une personne initiée de longue main à toutes les habitudes de la société moscovite.

Nous insisterons davantage sur son avant-dernier roman, Revanche de femme, qui nous touche à plus d'un titre, et dans lequel nous pouvons apprécier très exactement par nous-mêmes les qualités dominantes du talent de Mme Blandy.

Cet ouvrage atteste un esprit observateur, plein de verve naturelle, fixant d'un trait rapide et sûr la

ressemblance des physionomies, et mimant les caractères avec une originalité piquante. Il a été pensé, écrit et vécu à Lyon ; nous en connaissons les types, nous en avons coudoyé les personnages.

Voyez plutôt ! Cette « personne sèche et longue qui ressemble à une cigale gigantesque avec son costume vert-pomme », ne l' avons-nous pas rencontrée maintes fois ? « C'est l'une des femmes les plus pieuses, les plus respectées et les plus redoutées de Lyon. Elle est dame de charité et présidente de bon nombre d' œuvres. On la respecte à cause de sa vertu très prônée, on la redoute pour son rigorisme. »

Regardez de ce côté : « Cette belle dame en robe rose est une de nos élégantes ; nulle ne sait mieux qu'elle la robe de demain ; nulle ne juge plus sévèrement les anachronismes du costume et les fautes de goût. Ne lui parlez que de chiffons si vous voulez qu'elle vous écoute. »

Dans cette autre dame en noir « dont les repentirs blonds se meuvent avec la régularité d'un balancier de pendule », ne reconnaissez-vous pas « certaine dévote doucereuse et curieuse, aussi insinuante qu'une couleuvre et pas tout à fait aussi inoffensive » ?

« La vie de province rend inquisiteur, » dit Mme Blandy. Cela se comprend. Nous avons tous reçu du ciel une dose à peu près égale d'activité; plus

circonscrite est sa sphère d'action, et plus ardente elle s'exerce aux détails ; ce qui n'est que curiosité sur une vaste scène devient investigation souvent indiscrète sur un petit théâtre. Les investigations de Mme Blandy nous valent des jugements très piquants sur les hommes et les choses de notre ville ; on n'y sent guère le parti pris de critique ; mais la vérité nous oblige à reconnaître qu'ils ne sont pas toujours exempts de fantaisie. Ainsi, n'en déplaise à l'auteur, notre place Bellecour n'est pas plus un désert sablonneux que la place de la Concorde ; notre parc a de l'ombre, et notre Bourse n'est pas un édifice écrasé tant que cela.

Elle dépeint quelque part « le Lyonnais pur sang, alerte de corps, rond d'esprit, d'une gaîté aiguisée d'une pointe de malice ; car ses jeux ne sont pas sans plaisanterie narquoise, et il ne faut pas oublier que Lyon est la patrie de Guignol, le type du bon sens bonhomme et gouailleur. » C'est bien vu et bien dit. Elle ajoute que les Lyonnais, au point de vue de l'esprit pratique, sont les Américains de la France, moins toutefois la noble indépendance yankee. D'accord ; mais ne force-t-elle pas un peu la note lorsqu'elle affirme qu'ils sont tous marchands par instinct, même ceux qui exercent des professions libérales ?

Elle est exacte dans le portrait qu'elle trace d'un « fabricant de soie de la vieille roche, absorbé par ses affaires, leur consacrant son temps, son esprit, toutes ses facultés. Au demeurant, un excellent homme, n'ayant d'autre tort que celui de se croire un mari sans reproche parce qu'il est fidèle à sa femme, sans songer qu'il y a plusieurs sortes de fidélités, et qu'elle est presque négative celle qui n'apporte dans le tête-à-tête que des préoccupations d'intérêt et des distractions commerciales. »

Nous reconnaissons aussi de la fidélité dans l'esquisse d'ensemble que voici, encore que le crayon n'ait pu s'y défendre de certains traits dont la finesse est quelque peu cherchée :

Ce que Lyon a de plus beau, ce n'est, en dépit de l'opinion courante, ni la double ligne de ses quais ombragés, ni ses rues monumentales qui lui donnent un faux air de capitale, ni ses deux neuves qui font payer aux Lyonnais leur voisinage imposant en tributs d'angines et de rhumatismes éclos de leurs brouillards compacts ; c'est sa banlieue. Cette assertion révoltera sans doute les Lyonnais épris de leur ville, patriotes de clocher jusqu'au fanatisme. Lyon, en effet, est plein d'honnêtes gens, de gens instruits, intelligents même parfois, qui poussent jusqu'au culte, jusqu'à la dévotion l'amour de leur vieille cité. D'autres villes sont plus illustres, plus pittoresques ou plus gaies que Lyon, nulle n'est plus aimée.

Ce n'est pas comme on aime généralement sa patrie que les indigènes des Terreaux, des Brotteaux et de Perrache chérissentleur ville ; ils ont pour elle la faiblesse d'un amant pour sa maîtresse ; ils admirent tout d'elle, surtout ses imperfections; ils la possèdent à tous les temps du verbe, car Lyon est peuplé de savants, d'archéologues qui passent leur vie à compulser des

parchemins, à déchiffrer des inscriptions, à collectionner des médailles pour s'enquérir du passé de Lyon, des hommes célèbres qui l'ont embelli ou seulement visité, et je craindrais de faire sourire aux dépens de gens que j'estime en révélant l'avenir qu'ils rêvent pour leur patrie.

Paris n'a qu'à se bien tenir s'il veut conserver le privilège qu'un aveugle hasard lui a donné sur les antres villes de France. Il montre bien sa pénurie en quêtant de ci, de là, une rivière, quelques gouttes d'eau enfin pour suppléer à sa petite Seine, à ce méchant ruisseau presque sec, et en appelant à lui des ressources des quatre coins du globe, tant il lui est impossible de se suffire. Lyon est plus riche ; Lyon se suffit matériellement et intellectuellement parlant.

Tandis que les Revues parisiennes traitent des sujets les plus divers ; tandis que leurs directeurs se plaignent du peu de variété des matières que leur amassent cent collaborateurs tournés chacun vers un horizon différent. Lyon a sa Revue, fort bien écrite du reste, mais dont le programme, suivi religieusement depuis trente ans, se circonscrit dans le territoire du Lyonnais. Et, chose qui surprendra ! après ce long temps de publication, elle trouve toujours quelque chose à dire sur un sujet qu'on croirait épuisé. Dans trente ans et au delà, cette Revue, à laquelle je souhaite heureuse vie, et qui d'ailleurs est fort valide, célébrera encore les gloires passées, présentes et futures de Lyon, tant il est vrai qu'on n'a jamais tout dit sur n'importe quel sujet.

Toute ville de province, indépendamment des traits typiques de sa physionomie extérieure, réfléchit ses habitudes morales par une manière d'être qui lui est propre. « A Paris, dit Mme Blandy, avec de l'esprit, du savoir-faire et de la hardiesse, on parvient à acquérir de la notoriété, et partant une position. Les conditions sont autres à Lyon ; c'est de la religion et un certain sérieux mi-pédant, mi-modeste, qu'il faut afficher. Dire qu'il faut afficher sa conviction

et sa morgue n'a rien d'exagéré ; car, à Lyon, l'on arbore ses convictions réelles ou d'emprunt comme une enseigne, et c'est de toutes la meilleure. La médiocrité habile à l'adopter est sûre de l'emporter sur le plus réel talent. »

■ De là à conclure que l'hypocrisie est le fond du caractère lyonnais, il n'y avait qu'un pas ; Mmfc Blandy l'esquive adroitement. « L'hypocrisie, dit-elle, est la négation intime des convictions qu'on étale en public. Mais ici, les convictions fortes sont rares ; tout nage dans le vague ; la tradition de famille est pour beaucoup dans l'observation des pratiques religieuses, et par indifférence de raisonner sur les principes, on se sauve de la honte de se trouver en contradiction avec soi-même. »

Cette étude du côté mystique du tempérament lyonnais est le point de départ de son roman, Revanche de femme.

Elle met en scène deux époux que la convenance des positions a réunis, mais que la différence de communion divise. La jeune femme, inquiétée par les scrupules de son éducation de couvent, excitée d'autre côté par les conseils d'imprudentes zélatrices, s'est mis en tête de faire abjurer le protestantisme à son mari. Ses entretiens tournent à la conférence ; elle fait de son canapé une chaire de prédicateur. Ces

tentatives n'aboutissent qu'à rendre le tête-à-tête intolérable à son époux, qui cherche dans un lien irrégulier le bonheur dont il est sevré chez lui. Lorsqu'elle s'aperçoit qu'elle a fait fausse route, il est trop tard. Il lui suffirait d'une avance loyale ou d'un cri sincère du cœur pour ramener l'époux égaré ; mais une fierté mal entendue tient ses lèvres closes. Alors, avec cette facilité d'entraînement qui est le propre des natures ardentes, elle se jette d'un extrême dans l'autre. A ses ferveurs religieuses succèdent les dissipations mondaines ; sur cette pente, on glisse vite à la faute ; elle y tombe et ne s'en relève qu'après avoir souffert toutes les meurtrissures du cœur, toutes les humiliations de l'amour-propre. Elle fera du moins servir sa funeste expérience à la sauvegarde de son sexe. Le complice de sa faute, avec lequel elle a rompu, est sur le point de déshonorer une jeune femme dont il a obtenu des lettres compromettantes. En feignant auprès de lui un retour de passion jalouse, elle se fera rendre ses lettres et sauvera ainsi son amie d'une situation désespérée.

A cet acte loyal contre un perfide se bornera sa revanche de femme, et la moralité dégagée de ce drame intime sera celle-ci : « Nulle doctrine n'est plus funeste que celle qui préconise l'irrésistible pouvoir de la passion. En s'appuyant sur elle, on croit

subir -une fatalité, quand on est seulement l'esclave de son inertie. »

Le chef-d'œuvre littéraire de Mme Blandy, c'est sans contredit son premier livre publié sous ce titre : La dernière Chanson, scène du Maçonnais. On peut varier de sentiment sur ses autres ouvrages, selon le point de vue philosophique ou moral où l'on se place pour les juger. Mais si l'on discute l'esprit, le goût ou la fantaisie, on ne discute pas la nature ; or, c'est la nature qui a posé dans ce livre. Il n'est, d'un bout à l'autre, qu'une succession continue de tableaux et de scènes rustiques peints avec amour, dans leur couleur vraie et dans leur impression la plus franchement réaliste. La légende au courant de laquelle se développent ces tableaux est elle-même une merveille de grâce naïve et d'émotion sincère.

Vous rappelez-vous cette Fleur des champs, d'une romance d'autrefois, qui meurt d'amour pour un riche garçon qu'elle ne peut épouser, n ayant à donner que son cœur ? Au rebours, ici, c'est Fleur des champs qui est riche, et qui meurt victime de l'orgueil entêté de son père dont elle a bravé l'autorité pour épouser un garçon pauvre dont elle est éprise.

« Ceci nous prouve (c'est la pauvre enfant qui parle ainsi dans la simplicité de son âme) qu'il faut contenter honnêtement son cœur lorsque personne

ne s'y oppose, mais qu'on n'a pas raison de le satisfaire quand on est obligé de causer du dépit à toute une famille. »

Il y aurait beaucoup à dire là-dessus, et la conclusion ne serait peut-être pas du goût de tous les pères. Nous préférons renvoyer le lecteur à ses propres méditations, et pour le mettre en humeur d'ouvrir ce livre, nous en détachons quelques passages pris au hasard, qui lui donneront la sensation friande du surplus :

La cour du Pilori présentait un tableau harmonieux. Debout sur la machine à battre, le mécanicien recevait sur un large plateau les gerbes de blé lancées du char par trois hommes agiles. Les gerbes tombaient, et les épis lourds, les longs chalumeaux de paille frissonnaient dans leur chute avec un bruit métallique. Bien que se succédant de seconde en seconde, les gerbes suffisaient à peine à remplir l'insatiable gueule de la machine dont le mouvement continu, le long corps noir hérissé de rouages, le foyer rouge pareil à un œil de bête fauve et le bruit strident faisaient songer à quelque animal monstrueux et affamé. Le blé, séparé de la paille, dans les entrailles de la machine, retombait en tas sous les roues, tandis que la paille était dégorgée par un déversoir installé en avant.

De ce côté, s'alignait une longue file de travailleurs, dont les premiers retiraient la paille à l'aide de fourches et la faisaient glisser plus loin entre un double rang de râteaux, qui la repoussaient à l'extrémité de la cour. La paille courait, bruissante, aveuglante, comme une cascade de paillettes d'or...; De la machine, des râteaux, de la paille soulevée, s'élevait une poussière blonde qui scintillait au soleil comme la poudre d'or. Quand les gerbes déliées s'amoncelaient sur le plateau, on voyait s'échapper de leur fouillis bruissant des sauterelles grises, des scarabées au luisant corselet, qui sautaient en bonds effarés sur le sable de la cour et s'enfuyaient sur l'herbe courte du chemin où leur cuirasse d'émeraude se perdait dans le ton vert des graminées...

.... Ce fut un instant solennel que celui où ce père, où cette mère reçurent morte celle qu'ils avaient repoussée vivante. Personne jusque-là n'avait violé le secret du cercueil, et chacun s'empressait autour de cette bière que nul ne se croyait le droit d'ouvrir. Jacques lui-même (le père) un genou en terre, la couvait d'un œil hagard sans oser la toucher. Enfin, Reine Jardy, la première, porta la main sur ce funèbre réceptacle de ce qu'elle avait de plus cher au monde. Confus de leur hésitation, les parents l'aidèrent, et Marie apparut dans la majesté blanche et immuable de la mort.

La malheureuse mère se jetait sur elle pour l'embrasser ; la vue de cette robe grise, de ce tablier rose qui jetait ses reflets soyeux sur cette pâle figure de cire la fit reculer et s'écrier. Un frisson parcourut l'assemblée. Tous tombèrent à genoux. Chacun comprit la pensée de la pauvre morte (elle avait voulu rentrer dans la maison paternelle, parée de la robe qu'elle portait lorsqu'elle en était sortie), et lorsqu'on eut arraché la mère aux étreintes dont elle entourait ce cadavre, au lieu de jeter de l'eau bénite sur le corps de Marie, toutes les femmes vinrent baiser son front ou ses petites mains jointes sur la dentelle de son rabat....

... Sur le cortège funèbre planait un splendide soleil de juillet. Les haies vives du chemin étaient embaumées par les clématites et les menthes ; au-dessus des blés mûrs ou nouvellement moissonnés, invisible dans les profondeurs de l'azur, l'alouette mêlait sa chanson joyeuse aux lugubres psalmodies du clergé et des chantres. Un groupe d'enfants jouait sur les marches du cimetière, lutinant une chèvre qui léchait le salpêtre du vieux mur. Partout des images souriantes, et, sur les bras de quatre porteurs, dans ce cercueil étroit, gisait une créature belle, jeune et resplendissante de vie trois jours auparavant.

Il est des livres doués en naissant d'une jeunesse éternelle ; ils intéressent à toutes les époques et ne datent jamais, parce que le sentiment vrai de la nature est en eux, et qu'ils ne réfléchissent que des

impressions immuables comme elle. On lira toujours, à titre de nouveautés, Paul et Virginie, de Bernardin de St-Pierre, la petite Fadette, de Georges Sand, et pourquoi ne pas le dire aussi, malgré le caractère osé du sujet, Madame Bovary, de Gustave Flaubert.

Mme Blandy peut, sans trop de présomption, compter sur cette chance de longévité pour son ouvrage. Mieux signalé, mieux connu, ce livre aurait eu déjà plusieurs éditions. Patience, madame ! vous êtes jeune et pouvez attendre. Puis, voyez-vous, la curiosité de la génération actuelle ne s'est pas encore épuisée après la lecture de la trente-septième édition de Mlle Giraud ma femme. Quelque jour peut-être nous nous dégoûterons de ces scandales, et, comme il arrive aux gens blasés, nous reviendrons, par l'abus même des excitations fortes, au régime des émotions rafraîchissantes. Ce jour-là, madame, nous goûterons délicieusement les délicatesses de votre Dernière chanson.

6 septembre 1873.

»Sk

les in.É'Dirs

Allait, l autre jour, moi aussi, mon petit feu de la Saint-Jean. J'avais rêvé poisson noir en eau trouble, ce qui signifie, on le sait, mort prochaine, et, l'influence de la politique aidant, je me trouvais fort à point dans cet état de grâce mélancolique où s'occuper de ses dispositions dernières est presque une distraction souriante.

Songeant à ces mille superfluités écrites dont l'homme s'embarrasse durant sa vie, sous prétexte de relations de cœur ou d'esprit, je me promettais bien de ne rien laisser après moi qui pût tenter la cupidité des collectionneurs d'autographes ou la curiosité des fureteurs d'indiscrétions posthumes. Cette pénétration dans le vif des intimités de la vie, quand l'homme n'est plus, m'a toujours paru souverainement impertinente. On enterre avec le mort, dans certains pays, ce qu'il a le plus aimé de son vivant, — son cheval, sa femme, son arc et ses flèches; c'est bien vu, — surtout pour la femme. On

y joindrait certainement son écritoire, sa plume et ses petits papiers, si l'on connaissait là-bas l'usage, et surtout l'abus de ces riens charmants — si compromettants parfois.

Le sacrifice fut décidé, non sans quelque émotion, pensez donc ! une correspondance remontant si loin, provenant de tant de sources, et si variée de sens et de forme ! A la dépouiller feuille à feuille, il n'eût tenu qu'à moi de me donner le plaisir amer de revivre pour ainsi dire minute par minute l'existence passée; mais quelle scène de cette farce tragi-comique vaut bien la peine d'être répétée ? Non, pas même celle où, selon l'expression de Chateaubriand, la femme suspend autour de l'homme les fleurs de la vie, comme ces lianes des jorêts qui décorent le tronc des chênes de leurs guirlandes parfumées. De quel poids ne serais-je pas soulagé quand, de ces chimères pensées, aimées et souffertes, plus rien ne resterait qu'un petit tas de cendre grise dont le Wagner de Faust lui-même ne pourrait extraire un atome de cet esprit flottant qu'il emprisonna dans la fiole à'homunculus !

La flamme fit son œuvre en conscience; tout y passa joyeusement, et vos mensonges dorés, mon illustre maître; et vos perfidies naïves, mon tendre ami ; et vos adorables trahisons, ma belle enfant ; et vos sottises ténébreuses, mon cher anonyme.

Mais voilà que des profondeurs du meuble où je puisais à pleines mains les aliments de cet auto dafé, partent soudain des gémissements étouffés, et je vois s'en échapper, comme autant de feuillets sibyllins du trépied delphique, une multitude de petits papiers roses, blancs et bleus, chargés de ces caractères bizarres, symétriquement disposés, que beaucoup d'honnêtes gens prennent pour des vers, et qui en sont quelquefois.

Chacun, près de mourir, se plaint en son langage :

— Je suis une épître familière oubliée par Horace avec ses tablettes dans le boudoir de Lydie; personne ne me fera-t-il arriver à mon adresse ?

— Je suis une élégie égarée par Properce dans une rue de Rome, cette nuit où il se morfondait à la porte de Cynthie ouverte à son rival le Préteur. N'est-il plus d'amoureux éconduit qui veuille de mes services ?

— Je suis une ode enfermée par distraction dans le tombeau de Pindare; ne me sera-t-il pas donné d'éveiller une énergie vivante ?

— Je suis un ïambe enchaîné sur les lèvres d'Archiloque depuis le jour de son triomphe aux jeux olympiques ; le front que je visais ne connaîtrat-il jamais la honte de sa pensée ?

— Je suis un sonnet perdu par Pétrarque dans la forêt des Ardennes ; cette petite perle fine manque aux pendants d'oreille de Laure; nul ne voudra-t-il donc lui rapporter ce bijou ?

Le doux parler ne nuit de rien,

a dit Lafontaine. Cette évocation in extremis du nom sacré des maîtres m'arrêta tout court dans mon œuvre d'anéantissement, et encore que je ne fusse pas dupe des fictions imaginées pour m'attendrir, je recueillis précieusement ces petits papiers, me promettant à part moi de m'occuper de leur sort dans le monde, pour peu qu'ils eussent des titres à la protection1 de la muse.

C'est cette promesse que je viens remplir aujourd'hui.

Par quel courant mystérieux d'idées ma mémoire, depuis ce moment, s'est-elle obstinée après cette phrase de Montaigne : « Nous n'avons pas lamilliesme « partie des escripts des anciens ; c'est la fortune qui « leur donne vie ou plus courte ou plus longue, selon « sa faveur ; et ce que nous en avons, il nous est loi- « sible de doubter si c'est le pire, n'aïyantpas veu le « démo urant. »

Je me suis dit que la réflexion du philosophe

humoriste pouvait s'appliquer très justement à notre corpus poetarum, et qu'à côté de ces anthologies où sont réunies les œuvres des maîtres connus, on pourrait faire une anthologie non moins riche et piquante avec ce demourant d'escripts que nous n'avons pas vus, soit qu'une occasion propice de publicité leur ait fait défaut, soit que la modestie des auteurs les ait condamnés d'avance à une obscurité volontaire.

Or, cette question de renommée littéraire ouvre à l'esprit un champ de méditations qui le- met en grande perplexité. Ce même Montaigne n'a-t-il pas écrit à ce sujet les lignes peu encourageantes que voici :

« A la considérer simplement en soy (la renom- « mée), je sçais bien que je n'en sens fruict ni jouïs- « sance que par la vanité d'une opinion fantastique ; « et quand je seray mort, je m'en ressentiray encores « beaucoup moins ; et si perdray tout net l'usaige « des vrayes utilitez qui accidentalement la suyvent « par fois. Je n'auray plus de prinse par où saisir « la réputation ny par où elle puisse me toucher ny « arriver à moy. »

Ce dédaigneux mépris de sa réputation était- il bien sincère chez Montaigne ? N'aurait-on pu lui objecter que par cela même qu'il écrivait le chapitre sur la gloire, où sont ces lignes, il prouvait que le besoin de faire parler de lui après sa mort l'occupait durant

sa vie, plus peut-être qu'il n'eût voulu le laisser voir?

Sainte-Beuve, un grand esprit de la même trempe, tout aussi subtil, mais visant moins à la bonhomie, n'affectait pas ce désintéressement des soins d'outretombe ; il avouait franchement sa vanité d'homme de lettres ; mais, par une transaction habile entre sa coquetterie d'auteur et sa modestie d'homme du monde, il légitimait ce sentiment au nom d'un impérieux devoir envers la société.

« Tout homme, — écrivait-il dans une étude sur Diderot, — tout homme doué de grandes facultés et venu en des temps où elles peuvent se faire jour, est comptable par-devant son siècle et l'humanité d'une œuvre en rapport avec les besoins généraux de l'époque et qui aide à la marche du progrès. Quels que soient ses goûts particuliers, ses caprices, son humeur de paresse ou ses fantaisies de hors-d'œuvre, il doit à la société un monument public, sous peine de rejeter sa mission et de gaspiller sa destinée. »

Que cette loi du génie s'applique à des esprits hors ligne, tels que Montesquieu, Pascal, Rousseau, Voltaire, on peut au besoin la défendre, et encore faudrait-il que tout le monde s'entendît sur la nature et la réalité de leur action bienfaisante. Mais étendue à la généralité des écrivains, elle serait simplement

bouffonne. A quel poète de nos jours, par exemple, ferait-on accroire, sans rire, qu'il est investi d'un apostolat et qu'il a mission d'âmes ? Le génie est une exception,, et toute loi qui ne vise que des exceptions est lettre morte.

Ni si importante, ni si vaine, telle m' apparaît la question, sincèrement envisagée après les maîtres dans mon humble entendement de disciple.

Le désir de se survivre existe en chacun de nous, c'est indéniable. Supprimez ce désir, et vous tuez du même coup ces grands agents de perpétuation qui se nomment travail, patriotisme, prévoyance, amour. La brute vit pour vivre, et beaucoup d'hommes, à ce compte, sont des brutes : mais on peut dire que l'être intelligent ne vit que pour préparer, après sa mort, le témoignage de sa vie : celui-ci par un poème, une toile, une statue ; celui-là par un palais, une maison, un jardin; cet autre par une invention utile ; tel par une action d'éclat ; tel même par un crime. Ce sentiment d'importance individuelle, qui nous porte à prendre possession anticipée de l'avenir, est au fond peut-être le mobile même de la vie ; car il procède du sentiment de notre immortalité. Purement instinctif, il ne laisse rien à l'analyse. Que le stoïquele dédaigne par indifférence, que le religieux l'étouffé par renoncement ; dans ce cas même, c'est une visée spéculative

que l'esprit abandonne pour une portée plus haute. Il n'en demeure pas moins ce qu'il est en soi : un besoin de la nature humaine qu'on ne doit ni trop déprécier ni priser outre mesure.

Voilà une digression bien grave pour un sujet si léger; je reviens à mon demourant d'escripts.

Sous ce titre : Les Inédits, quel beau livre ne ferait pas un amateur intelligent qui ne reculerait ni devant le temps ni devant la difficulté des recherches! Ce serait comme un salon des refusés où le goût public ferait raison des injustices du sort, des timidités du sexe ou de l'âge et des rigueurs de la position. Ce travail de réparation qu'un pieux ami des lettres entreprendra peut-être un jour, je le tenterai pour mon plaisir dans cette causerie nécessairement circonscrite à ce qui se trouve là sous ma main : hommages naïfs d'élèves, discrètes confidences d'auteurs, obligeantes communications d'amis. Il me plaît de faire arriver sur ces chers inconnus de la renommée un peut rayon de ce bon soleil où les plus petits doivent trouver à se chauffer, si loin que se projette l'ombre des géants. Peut-être cet essai décidera-t-il quelques-uns d'entre eux à tenter une publicité plus complète ; en tout cas j'aurai fait acte de sympathie envers ceux qui vivent,

acte de souvenir pieux envers ceux qui ne sont plus. Et voyez donc ! comme si rien ne devait manquer à cette étude, pas même cette précaution de coquetterie littéraire qu'on appelle une préface, voici que j'en trouve une fort à propos dans mes petits papiers. Elle est due à la plume originale d'une de nos compatriotes, Mme Alexine Girard, et devait précéder un recueil de ses poésies qui n'a pas été publié, peut-être parce qu'il méritait de l'être. Cette jolie chose remonte à 1859 ; bon Dieu ! comme le temps marche !

Hélas! viendra le jour où, rimes et raison Dans un livre, à l'étroit, s'éveilleront encloses ; On vous enfermera, les folles, en prison, Entre des murs de papiers roses.

Puis, à l'étal du coin, sous la brume et les vents, Aux parfums de la rue, à l'odeur des lanternes, On vous accrochera, mes papillons vivants, Entre des Barème aux yeux ternes ;

Et puis, comme au pendu bafoué par la gent, On vous fera procès. Mondor dira peut-être : « Quel est ce nouveau sot qui préfère à l'argent Le son muet d'un hexamètre ? »

Répondez-lui : « Monsieur, l'argent a tant d'appas Qu'il est gardé de près par l'envie et les crimes, Tandis que le pauvret, mon maître ne craint pas Qu'on veuille lui voler ses rimes. »

Mme Alexine Girard est un esprit délié, d'un tour fantasque et plaisant qui rappelle Jean Passerat, cet initiateur de La Fontaine. La langue romane n'a point de secrets pour elle ; j'ai vu de sa façon telles

poésies en vieux style qu'on eût dites retrouvées dans les archives oubliées du XVIe siècle (r).

(1) Mme Alexine Girard est décédée le 14 février de cette année. Elle avait l'auteur en estime et affection particulière, et s'était assimilé sa manière au point de faire parfois illusion. On lui doit les Sonnets-préfaces, glissés par une Daine Lyonnaise en tête des « Figulines » et de la « Chasse aux Mouches d'or ». Elle avait salué l'apparition de ce dernier ouvrage par la très fine et spirituelle boutade suivante, dont la place nous a paru naturellement marquée dans l'inventaire des Petits Papiers, que le chapitre des Inédits met en lumière :

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