‹ Promenade autour d'un tiroirChapitre 12 sur 21 · LA CHASSE ÉTERNELLE · texte numérisé non relu

LA CHASSE ÉTERNELLE

Dans les fleurs et sous la ramée, Avril éveille ses essaims ; Saphir ailé, perle emplumée, Tout se meut dans les airs sereins.

— Hé ! chasseurs de la saison verte, Jeunesse, amour, sonnez du cor !

Au galop ! la chasse est ouverte,

La chasse aux mouches d'or.

Courez les bois, longez les grèves ; Dans leurs ébats capricieux, Elles montent, comme les rêves, Du bord de l'onde au bord des cieux.

Lancez vos réseaux de dentelle, Et luttez, essor contre essor ; A vingt ans que la chasse est belle, La chasse aux mouches d'or!

Ils vont au diable, — et midi sonne.

— Halte ! et retournez sur vos pas ; Dans vos filets tant d'or foisonne !

D'amasser n'êtes-vous point las ?

— Nous ! disent-ils, quitter la trace ? Laisser la moitié du trésor ?

Taïaut ! taïaut ! forçons la chasse,

La chasse aux mouches d'or !

Ils vont toujours, — il fait nuit sombre ; Mouches, Désirs, Songes ailés, Fuyant les mornes froids de l'ombre, Par tous les trous s'en sont allés.

Tristes chasseurs ! chacun en glose !

— Hé ! vieux, qui rabattez encor, Hallali ! ci, la chasse est close,

La chasse aux mouches d'or !

Avril 1876. (Note des Editeurs).

Voici des manuscrits d'une autre muse lyonnaise, M,le Amélie Pernod; je ne les touche qu'en tremblant. Lorsqu'au mois de septembre de l'année 1871 elle me les envoya du fond de la Suisse, où elle s'était retirée, elle m'écrivait, comme frappée d'un secret avertissement : « Si, lorsque vous aurez la bonté de me dire ce que je dois faire de ces essais, vous ne receviez pas de réponse, c'est que je serais morte. J'ai été si près du tombeau ce printemps, je suis si faible encore, et ce climat m'est si cruel, que j'ai de mauvais pressentiments pour cet hiver. » Je m'empressai de lui transmettre mes encouragements et mes conseils ; mais hélas ! j'attends encore sa réponse (I).

Quel volume attachant on extrairait de ces petits cahiers, minutieusement remplis, comme le serait la confession d'une âme écrite au jour le jour ! Tout y est naturellement senti, librement avoué ; le moindre souffle agitant cette lampe orageuse fait passer au courant de la page comme un frisson communicatif. C'est une poésie d 'impression plus que de rendu ; mais sa simplicité même y met ce charme de la chose vraie

(1) Ce pressentiment ne s'est heureusement pas réalisé. Sous ce titre : A tous, Mlle Amélie Pernod a publié, en 1876, chez Sandoz, à Neuchâtel, un fort élégant recueil de ses poésies.

(Notb des Éditeurs).

que l'art le plus savant ne saurait suppléer. Le passage suivant fera comprendre ma pensée :

Lis en raotf cœur ; regarde, il est rempli de toi : A toute heure, en tous lieux, je n'ai qu'une pensée : Je ne sais pas cacher ma peine ou mon émoi, Nulle trace aisément n'en peut être effacée. Je t'aime et te le dis ; mon âme est sans détour ; J'ignore l'art de feindre et ne saurais l'apprendre; Si je ne sais qu'aimer, si grand est mon amour Que tu ne peux pas être aimé d'amour plus tendre. Brise-moi sans pitié ! Je ne me plaindrai pas Si tu me méconnais, si ton cœur me repousse ; Mais, ainsi que la fleur qu'on foule sous les pas Exhale en s'effeuillant une senteur plus douce ; Ainsi qu'un luth brisé, dont les cordes encor Rendent un dernier son, triste et mourante plainte, Mon amour méconnu, cher et pieux trésor Que je donne aujourd'hui sans détour et sans feinte, Enveloppant ton cœur d'une invisible étreinte, Reprendra vers le ciel un plus puissant essor, Et de son mal auguste et de sa douleur même Saura se faire un chaste et cruel diadème.

Ce dernier trait se retrouve, plus énergique peutêtre, mais non plus pénétrant, dans la strophe suivante des payons perdus, de M1Ie Louisa Siefert :

Et je saurai souffrir, et je dirai que j'aime,

Et je ceindrai mon front, comme d'un diadème,

De ma couronne de douleurs ; Et rien n'empêchera ma passion candide De monter jusqu'au ciel, radieuse, splendide,

Embellie encor par mes pleurs !

La concordance entre l'une et l'autre poésies est remarquable ; elle tiendrait même d'un hasard merveilleux s'il n'était démontré que l'amour, si habile à

varier ses formules, n'est et ne sera toujours au fond qu'un divin radoteur de la même pensée. La coïncidence est, du reste, facile à expliquer. L'amour fait souffrir; la souffrance emporte l'idée du martyre, qui éveille à son tour l'idée de la couronne du martyre. Ici et là, le même travail de la pensée s'étant opéré, la même conclusion était forcée.

Mlle Siefert n'a-t-elle pas dit aussi quelque part :

Mon rire est un mensonge et l'amour le sait bien !

Je trouve dans les pages de M1Ie Pernod une jolie paraphrase de ce vers, avec des nuances particulières, d'une grande délicatesse :

Non, ce n'est pas l'amour qui me fait te sourire ; Mon âme à ses transports sut trop bien se fermer ! Un jour, je fus heureuse (oh ! pourquoi te le dire? Ne l'as-tu pas compris?) un jour, j'allais t'aimer. Mais que t'aurait donné cette furtive ivresse ? L'idéal te sourit, la muse te caresse, L'art embellit ta route, — et l'amour fait souffrir ! Pour t'épargner ses maux, va ! j'aurais su mourir ! — Et j'étouffai mon cœur; pour doubler mon courage, D'un passé douloureux j'évoquai le mirage. Dès ce jour l'amitié fut mon plus cher trésor; Je sus ne pas t'aimer pour te revoir encore.

Cette finale n'est-elle pas d'un sentiment exquis ?

Plus sensitive que notre sexe dont le cœur est, quoi qu'on dise, bien moins impressionnable que le cerveau, la femme accuse mieux que nous, dans tous ses écrits, ses pentes mystérieuses et ses affinités

secrètes. Tandis que nous réfléchissons le monde extérieur en nous, elles se réfléchissent elles-mêmes dans le monde extérieur. — Habitude du miroir, aurait dit Balzac. — Le style, c'est la femme, dirai-je à mon tour, en variant Buffon. Ouvrez un de nos livres ; le monstrueux et le terrible sont nos moyens familiers d'effet. Ouvrez un de leurs livres; le gracieux et le frêle sont leurs éléments courants d'émotion. Où nous avons dû imaginer, elles n'ont eu qu'à sentir, et si leur domaine est celui des oiseaux et des fleurs, c'est qu'elles tiennent évidemment de cette double nature.

Frissonnants à tout vent d'orage, Frileux même sous le baiser, Il est des oiseaux de passage Qui ne savent où se poser.

Voilà bien la femme poète, telle que la dépeint une jeune femme poète, Mme Mathilde Soubeyran, qui va nous livrer, en d'autres vers charmants, le secret de ses sympathies pour la violette : (,)

Il est une chaste fleurette, Emblème du cœur pur et doux, Qui cache sa beauté discrète Dans les coins ignorés de tous.

(1) Mrae M. Soubeyran a fait paraître, en 1878, sous ce titre délicat : Oiseaux et Fleurs, un mignon volume de ses mignonnes poésies.

(Note des Éditeurs.)

Son parfum seul nous la dévoile.

— Hélas ! qui n'a pas, en rêvant, Dédaignant la fleur pour l'étoile, Marché sur elle bien souvent ?

Telle âme est cette fleur blessée Qui, martyre de sa candeur, Aux pieds mêmes qui l'ont froissée Exhale sa plus douce odeur.

Les fleurs jouent un grand rôle dans l'inspiration de la femme, comme confidentes de regrets ou complices d'amoureux désirs. Mme Valmore, à qui notre langue poétique doit l'expression imagée de lampe orageuse que j'employais tout à l'heure, en a parfumé ses poésies comme un parterre oriental. Une jeune muse de Valence, MIle Adèle Souchier, qui, sous le titre friand de Roses du Dauphiné, a publié un recueil remarquable de légendes et de chroniques dauphinoises, pousse la passion pour les fleurs jusqu'à l'égoïsme de leur faire partager son tombeau.

Je veux qu'un jour ces fleurs soient mises dans ma bière ;

Mon cœur pourrait revivre à ce contact si doux.

C'est une illusion dont ce cœur est jaloux;

Mais je dormirais mieux dans notre cimetière,

Et moins lourde à mon corps serait la froide pierre,

Si j'avais ce bouquet placé tout près de moi.

Exaucez donc un vœu de tendresse et de foi.

Il est vrai que ces fleurs lui viennent d'une main amie, et qu'elles sont consacrées.

Ce qui fera revivre votre cœur, chère poète, bien

mieux que ces fleurs desséchées, c'est le souvenir de votre talent souple et délicat, enthousiaste et naïf, mis au service de toutes les franchises du caractère et de toutes les noblesses de l'âme.

Pour qu'on se souvienne de la fauvette envolée, il n'est besoin que de regarder le nid gracieux qu'elle nous a laissé en partant.

15 septembre 1873.

Un bon monsieur que sa malechance a fourvoyé dans les fantaisies de mon précédent chapitre sur les Inédits m'a pris à partie en ces termes :

« Des poètes, bon Dieu ! n'avions-nous donc pas assez de ceux qui pondent en public, sans qu'il fût besoin de dénicher encore ceux qui se cachent pour pondre ? »

La sortie était quelque peu irrévérencieuse; je me suis contenté de sourire, n'étant pas de

Ces preux portés à faire entrer leur foi Dans le ventre des gens comme une arme aiguisée,

et me tenant satisfait de savoir mes goûts en poésie partagés par beaucoup d'honnêtes esprits.

Est-ce qu'on s'est jamais avisé de dire : « Nous

avons assez des jolies femmes qui passent dans la rue; faites-nous grâce de celles qui se cachent dans leur maison. » L'art est multiple comme la beauté; c'est la diversité qui fait le charme de l'un et de l'autre. Tant pis pour qui ne lit qu'un poète, ne regarde qu'un tableau, n'admire qu'une belle femme ! Celui-là mérite d'être condamné, comme le héros d'un certain conte, au pâté d'anguille à perpétuité.

Que les poètes ne soient, à tout prendre, au dire des gens sérieux, que des extravagants d'une espèce particulière, avouez du moins que ces fous-là sont inoffensifs, tolérants, résignés, faciles à vivre et contents de peu; que la poursuite de leur chimère ne fait tort à personne, et que Tordre moral n'aurait qu'à gagner à la contagion de leur étrange maladie : — le rêve d'amour en pleine bataille humaine.

« Dans ma pensée, écrivait un jour Ch. Nodier, — un vrai poète à sa manière, — il n'y a point de Dieu sensible et d'âme convaincue d'elle-même pour l'homme qui ne rêve pas. »

A ce compte, l'homme positif serait un animal plus ou moins perfectible; le poète seul serait Yhomme. Je ne forcerai point jusqu'à cette glorieuse conséquence, encore que mon amour-propre en soit chatouillé, l'opinion quelque peu risquée du dériseur sensé; mais j'oserai prétendre qu'avec une république

de poètes, la société n'en irait pas plus mal. Ce serait le premier gouvernement fondé sur la liberté de penser. Au rebours de la république idéale du divin Platon, qui chassait les poètes en les couronnant de roses, celle-ci couronnerait peut-être de roses les boudeurs, les mathématiciens et les argentiers, mais elle ne les exilerait jamais ; on n'éloigne que ceux qu'on désespère d'aimer, et les poètes ne désespèrent jamais d'aimer personne, même leurs plus farouches ennemis.

Ah ! les fous très précieux ! s'ils se nourrissent de mirages et d'illusions, ils savent aussi faire goûter aux autres ces fruits magiques de leur monde enchanté. Qui, mieux qu'eux, excelle dans l'art de charmer la souffrance et d'endormir la plainte ? Us savent si bien tirer parti même des pires choses, qu'ils perdraient, je crois, la moitié de leur bonne humeur si les félicités d'ici-bas n'avaient pas d'envers. Ils y perdraient d'abord l'occasion de placer leurs antithèses, ce qui leur serait une privation douloureuse.

Vous est-il arrivé délire un traité fort ingénieux du professeur Azaïs, intitulé : Le système des compensations?... Je soupçonne l'auteur d'en avoir volé l'idée à quelque poète. Ne voyez-vous pas que ce système est imaginé précisément à l'usage de ces divins malades ? Que feraient-ils sans le stimulant de

l'épreuve ? Léopardi ne serait pas aujourd'hui le plus grand poète de l'Italie, s'il n'eût été, au physique, l'avorton le plus disgracié de son temps. Si la douleur n'existait pas, il faudrait l'inventer pour les poètes. Aussi, toutes les fois qu'il m' arrive de lire un élégiaque de génie comme Byron, Lamartine ou Musset, ne puis-je me défendre de penser, à part moi, non sans une secrète jalousie :

« Oh ! mon Dieu ! quel bonheur d'être si malheureux ! »

Je sais qu'il est cruel de marcher dans la vie, Traînant comme un boulet la misère au talon, De voir chaque douleur d'une douleur suivie, Et de mettre à son cœur la fierté pour bâillon ;

Je sais qu'il est affreux de reprendre sans cesse, — Lutteur debout dès l'aube, encor debout la nuit, — Ce combat inégal où le malheur nous presse, Puis nous étrangle, un jour, à l'écart et sans bruit;

Je sais qu'en des moments d'implacable souffrance, Volontiers dirait-on : « Viens me prendre !» à la Mort Qu'on jetterait son poing au nez de l'Espérance, En lui criant : Assez ! gueuse au langage d'or ! r>

Mais tout cela n'est rien quand on porte en sa tête La pensée immortelle et son large horizon ; Que la muse adorée à tout instant nous prête Son aile pour sortir de l'humaine prison ;

Que l'on peut entr'ouvrir des Alhambras splendides, Enfourcher l'idéal, monter au firmament, Semer d'exquises fleurs les champs les plus arides, Et du plus vil caillou faire un pur diamant ;

Non ! les maux, les douleurs, les tortures secrètes, L'ombre et la pauvreté ne sont rien pour ces fous Qu'on nomme les rêveurs ! — En nous créant poètes, Dieu nous a tout donné : terre et ciel sont à nous !

Quand je vous le disais! Allez-donc plaindre maintenant ces fanfarons du martyre ! Je déclare que je n'aurai plus une larme désormais pour le plus poitrinaire des Millevoye passés et futurs. Et je déclare aussi que mon cher ami, Antoine Camus, l'auteur des vers ci-dessus, mérite une place honorable dans cette république dont je parlais tout à l'heure. Il est jeune, il est ardent, il a la foi convaincue; s'il lui arrivait quelque jour de voir son nom inscrit au nécrologe des confesseurs du dogme poétique, ce serait bien fait !

En voici un qui, pour afficher moins fièrement sa croyance à la théorie, des compensations, n'en est pas moins un adepte à la manière discrète d'Horace. C'est M. Alexandre Piédagnel, qui nous révèle ainsi sa philosophie dans sa Chanson de Claire :

Demain, — nous dit l'expérience, Le ciel bleu va se rembrunir ; Demain, — nous dit l'insouciance, C'est le secret de l'avenir,

A quoi bon songer à la pluie Quand brille un rayon du soleil ?

Et pourquoi, si le rêve ennuie, Redouter l'instant du réveil ?

IÔO PROMENADE

Ici l'on aime ! — à ton sourire Cela se voit, et dans mes yeux Couramment aussi tu peux lire Que ce mal est contagieux.

Depuis juin ce grand amour dure, — ■ Consulte le calendrier Où j'avais fait une rayure ; — Et nous sommes en février !

Si la bourse est un peu légère Vers le quinze ou le vingt du mois, Chacun met plus d'eau dans son verre, Et dans le foyer moins de bois.

Puis revient le flot du Pactole ; On songe à bâtir un palais !

Au reflux, il reste — une obole ; Mais la gaîté ne fuit jamais.

Autour de nous, l'amour se range ; Il n'est plus jeune, il n'est plus beau ; En prenant un agent de change, Il a commandé son tombeau.

Nous avons des trésors sans nombre De baisers, de riant espoir ; A vingt ans, l'horizon n'est sombre Que d'après les journaux du soir

Cette Claire que nous retrouvons en maint passage des manuscrits du poète, et dont il dit quelque part :

Toi, dont les petites mains blanches, Trop inhabiles au travail, Aimaient tant à casser les branches Pour remplacer ton éventail,

Cette Claire est parente de Mimi Pinson, comme Piédàgnel est parent de Murger. De même que -ce

AUTOUR D'UN TIROIR iél

charmant poète, il aime au petit hasard et vit au petit bonheur; il cache ses émotions derrière un trait plaisant, et ses larmes derrière un sourire. Mais n'allez pas croire au moins que chez lui l'insouciance d'esprit soit de l'indifférence de cœur, et que son épicuréisme affecté soit exclusif du dévouement chrétien. Laissezmoi vous conter un trait d'humanité qui l'honore.

Près de Sacrificios, petite île aride et déserte, située à peu de 'distance de Vera-Cruz, mouillent ordinairement les navires envoyés dans le golfe du Mexique. Pendant ces stations, il est rare que la fièvre jaune ne fasse pas de nombreuses victimes, et l'îlot de Sacrificios sert alors de cimetière. Il y a plusieurs années, le vapeur de guerre le Tonnerre, dont M. Piédagnel était l'officier d'administration, se trouvant dans ces tristes parages, une épidémie terrible de fièvre jaune sévit à bord. Les deux tiers de Tétat-major et de l'équipage moururent en quelques semaines. Le médecin ayant succombé des premiers, M. Piédagnel, dont la vie avait été en danger, soigna nuit et jour, à peine convalescent luimême, les nombreux malades du bâtiment. Il fut, par suite de ces faits exceptionnels, nommé chevalier de la Lésion d'honneur.

On peut lui pardonner, n'est-ce pas, d'avoir écrit à ses moments perdus quelques milliers de jolis vers;

Ié>2 PROMENADE

et, si quelque éditeur de bonne volonté (rara avis) veut bien un jour les publier en volume, le lecteur se souviendra de l'homme de cœur en saluant le poète ^.

On vous pardonnera, vous aussi, mon cher Zenon Fière, de buissonner aux sentiers perdus de la fantaisie, loin des bancs universitaires, où vous apprendriez pourtant ce que c'est que licence, agrégation et doctorat, lorsqu'on saura que pour vous payer le luxe de lire les poètes dans des éditions coûteuses, vous vous condamnez bravement au régime maigre des trappistes pendant des mois entiers.

Mais y songez-vous ? Que diraient vos maîtres, s'ils vous surprenaient dégageant, dans les termes que voici, l'inconnue d'un problème qu'ils ne vous ont pas donné à résoudre :

Sur le val endormi quand s'éveille l'aurore, Quand la rose s'entr'ouvre au souffle du matin, Mon rêve ailé se perd à l'horizon lointain, Et d'un reflet vermeil l'orient le colore.

Mais dans l'étroit sentier où l'aube pleure encore, Si l'herbe a frissonné sous ton pas incertain, Si ma main qui te cherche a rencontré ta main, Si ma lèvre a frémi sur ton front que j'adore ;

Je suis comme un enfant qu'un éclair éblouit ; Tout s'éclipse à mes yeux, le jour s'évanouit, Et l'éther enflammé se change en nuit profonde.

(i) On a de M. Piédagnel trois volumes de poésies: Avril [1877), Hier (1883), et En route (1886).

► (Note des Éditeurs.)

L'idéal m'offre alors son miroir enchanté : L'univers est le trône où règne ta beauté, Et ton regard est l'astre illuminant le monde.

Heureusement, vos maîtres n'en sauront rien, et ce gentil sonnet d'écolier amoureux restera le secret de votre belle matineuse, un peu le mien aussi ; mais quelle apparence que j'aille vous dénoncer comme vous rendant à la Sorbonne par le sentier du val endormi !

Prenez vos grades, mon jeune ami; soyez bachelier, licencié et docteur, puisqu'il faut être à peu près tout cela de nos jours si l'on veut occuper le moindre emploi faisant vivre son homme, et qu'il n'est guère qu'un ministre qui puisse se dispenser de faire ces preuves d'aptitude. Après cela, souvenez-vous que vous avez bu le lait de poésie, et n'agissez pas comme ces enfants ingrats qui, pour faire les hommes, une fois sevrés, affectent de ne plus reconnaître leur nourrice (,).

Et vous, mon cher Henry Maistre, ne vous laissez pas décourager par la hauteur du but et la chance heureuse des premiers arrivés.

Deux fois, dites-vous,

(1) M. Zenon Fière, aujourd'hui grave jurisconsulte, est resté poète délicat. Comme tel, il s'est fait connaître des lettrés par de charmantes publications, et tout récemment par un livre exquis : Le Livi e des âmes.

'Note des Éditeurs

Deux fois j'ai vu passer au ciel mélancolique Ce char qui porte Elie éperdu jusqu'à Dieu. A la première fois, j'en respirai le feu En touchant du héros le vêtement magique.

J'avais alors quinze ans ; mon rêve magnifique, Sur les sentiers battus laissant tomber l'adieu, Suivait l'enthousiaste et volait dans l'air bleu A travers les splendeurs du monde prophétique.

Mais la seconde fois, j'ai senti que douze ans De luttes ont rendu mes désirs trop pesants Pour atteindre ce char et tenter sa conquête.

O maîtres ! dans l'azur vos manteaux ont flotté, Puis l'un de vous, quittant le sien, me l'a jeté, Et l'ayant ramassé, j'en ai voilé ma tête.

Hé bien, ce n'est pas cela qu'il fallait faire. N'avezvous pas lu dans Faust l'usage des manteaux magiques, ainsi expliqué par Méphistophélès : « Nous n'avons qu'à étendre ce manteau, il nous portera par les airs. Seulement, pour ce hardi voyage, tu n'emporteras pas de gros paquet avec toi. Un peu d'air inflammable va nous soulever de terre, et, si nous ne sommes pas trop lourds, nous irons vite. »

Essayez de la recette, cher poète. Vous avez donné votre âme au démon, des vers; l'essentiel est fait; c'est bien le moins que votre guide vous paye une course fantastique à travers la vie. Mais est-ce que vous tenez vraiment à gagner les espaces qui donnent le vertige ? Croyez-moi; laissez-vous flotter doucement à'portée des choses humaines,, dans cet horizon

tranquille d'où l'on aperçoit Marguerite au jardin de Marthe, dans la rue, à l'église, et dans sa chambrette bleue de jeune fille. Ne quittez pas le voisinage de la nature,

Car l'auguste nature est la mère des Muses. De notre peu de foi quand ces vierges confuses Dans le sein maternel reviennent s'abriter, De joie ou de colère on le voit s'agiter. Communions de cœur avec la grande mère ; Oublions un moment que la vie est amère, Que la nuit sera noire et le lendemain dur : Ce soir le vent est doux, ce soir le ciel est pur.

Me voilà vieux, partant heureux de peu de chose r-

— D'un repas sans apprêt où doucement l'on cause Entre amis tout le soir, — de ce contentement Que l'on a de s'entendre et de s'aimer vraiment.

— Le rêve, le flacon, le fruit que l'on partage Est meilleur.

— Ah ! j'aurais demandé davantage Autrefois! — C'est fini, l'amour s'est envolé !

— Ce soir-là, j'en étais à demi consolé.

Ces vers délicats, pleins d'une bonhomie émue, et que La Fontaine eût signés, sont de M. Jarrin, bibliothécaire à Bourg. Ils consacrent pour moi le souvenir d'une excursion à Ceyzériat faite en compagnie de ce charmant causeur et d'autres amis d'un jour qui me sont restés de vieux amis. M. Jarrin excelle dans l'art d'habiller la légende, la chronique et le fabliau de ce vêtement transparent et léger, d'une originale simplicité, dont le secret s'est perdu depuis que notre

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langue, devenue grande dame, a mis des robes à traîne et à falbalas. Le jour où ce charmant esprit se décidera à publier le recueil de ses poésies, ce sera fête pour les hommes de goût qui prisent, en littérature, par-dessus même la puissance de la couleur et la sonorité du vocable, la sincérité dans le sentiment et le tour naturel dans l'expression (l).

Cette double qualité caractérise assez bien le talent d'un jeune poète de Bourg-sur-Gironde, M. Desmartin, avec cette nuance particulière de grâce maladive que contractent les muses provinciales dont la fée Elvire a touché trop amoureusement le berceau.

Nous marchions sur le bord de l'eau, dans l'herbe épaisse ; Vous paraissiez rêveuse, et moi je parlais peu ; A la bouche un seul mot me revenait sans cesse ; Mais l'on est si tremblant pour le premier aveu !

Une barque était là, dans les saules cachée. Le mystère des flots, l'ombre, tout nous tenta, Je l'attirai vers nous, la chaîne fut lâchée, Et le courant de l'onde à son gré nous porta.

La vigne vierge en fleur, capricieuse et folle, Courait d'un arbre à l'autre et pendait sur les eaux. Et la clarté du jour arrivait douce et molle, Tamisée en passant à travers ces réseaux.

(0 Ce vœu a été entendu : le recueil des poésies de M. Jarrin a paru en 1877, sous le titre de Poèmes de Bresse el du Bugey.

(Note des Éditeur?,)

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L'un près de l'autre assis, nos âmes se mêlèrent, Et comme elles, nos mains s'unirent, et nos yeux Pour la première fois longuement se parlèrent, Et je crus voir pour moi s'ouvrir un coin des cieux.

Notre barque semblait regretter ce rivage ; Elle rasait le bord, descendait lentement, Et parfois une main saisissant au passage Quelques rameaux penchés l'arrêtait un moment.

Ah ! si nous avions pu, dans sa course flottante, Fixer l'heure, arrêter ce moment fugitif ! Mais nous n'avions pas d'ancre, ô ma pauvre inconstante, Contre les flots du temps qui poussaient notre esquif !

Et tous deux entraînés par le courant rapide Qu'on ne remonte pas, loin des bords toujours verts, Nous avons échoué sur cette plage aride De la désespérance et des regrets amers.

Il y a là, n'est-ce pas, comme un écho du Lac de Lamartine ?

Un poète qui n'est l'écho d'aucun autre, c'est M. Emile Dodillon. J'ai là sous les yeux, entre autres manuscrits de lui, une pièce intitulée l'Averse, que sa longueur m'empêche de citer en entier; mais les fragments que j'en donnerai suffiront pour attester la forte individualité de ce poète.

C'était l'été, mais l'été triste, Pas un front qui ne fût penché Sous le ciel toujours desséché ; Ciel morne, œil de séminariste, Sans vertu comme sans péché.

l68 PROMENADE

Mais voilà que sous la grande porte Béante au grand soleil, là-bas, Les vaches au poil lisse et ras, Attendent que la Margot sorte Pour la suivre aux herbages gras.

Ce sont des normandes bringées, Aux cornes d'ivoire, aux réseaux Veineux, ronds et rouges. Les veaux Lèchent les mamelles chargées, Et reniflent à pleins naseaux.

Sous les chauds rayons qui les fouaillent, Ils bondissent en liberté, Pendant qu'avec placidité Les mères patientes bâillent Et les regardent de côté.

J'entends la voix de la vachère ; Sur ses lèvres aux coins pourprés Les mots ont la verdeur des prés, Et comme des fleurs de jachère Incultes, ils sont diaprés.

Elle a crié trois « hue ! » superbes ; Et toutes, claquant de l'ergot, Sous la conduite de Margot, Boivent les effluves des herbes D'avance à tire-larigot.

Et moi, — dont le rêve s'élance Plus loin que l'aigle en son essor, Toujours plus loin, plus loin encor Qu'où les bruns maharis balancent Les tobés d'écarlate et d'or,

Vers ces lointains sans fonds ni trêves,

Dont le vide élargit les yeux,

Vers ce désert mystérieux

Où l'on entend flotter les rêves

Des grands lions silencieux ;

J'ai, de Margot qui se pavane, Suivi le gai bétail normand, Et sans y penser seulement ! — — Ma foi ! c'est une caravane Qui vaut bien l'autre assurément.

Et quand donc, l'âme convertie, Aux vanités dirai-je adieu, Pour m'endormir au beau milieu De la souveraine apathie Des bonnes bêtes du bon Dieu ?

« De l'eau ! » murmure la rivière ;

« A boire ! » sifflent les pinsons ;

Et tous, fleurs, nids, flots et buissons,

Exhalent la même prière

Dans leurs parfums, dans leurs chansons.

Mais c'est l'averse tout à l'heure !

Hourra ! Le soleil ne luit plus Que sous les franges du nimbus, Comme un enfant qui rit et pleure Sous ses longs cheveux rabattus.

Berger, retourne à ta marmite !

Et ron ron, petit patapon...

— Mais Margot, troussant son jupon, S'en coiffe... Ah! le gentil ermite Que Margot sous un capuchon !

Et la mignonne, ainsi couverte, Se niche sous le bois surpris.

— N'est-ce pas, Ronsard, qu'on eût pris Sa bouche sous la feuille verte,

Pour une fleur des saints pourpris ;

Bouche entr'ouverte, fleur mi-close Avec des perles d'émail blanc Qu'affine la pourpre du sang, Moiteuse, embaumée, et sans cause Riant du rire le plus franc.

Et fleur aussi, mais plus petite, Son nez lutin, chercheur de flair, Se redresse au bout, rose et clair, Et battant des ailes, palpite Comme un oiseau, la queue en l'air.

Sur l'or des moissons, les nuées Ont mis des perles ; chaque épi Vaut l'aigrette au front de Zoppi ; Un doux merci monte en buées De fraîcheur, du sol assoupi.

Tout resplendit ! tout se relève !

Les moissonneurs n'ont plus sommeil,

Ni la Margot, ni le soleil ;

D'un seul rayon, comme d'un glaive.

Il fait deux ciels d'un ciel pareil.

A l'ouest, le jour se prolonge Dans sa lumière et dans son bruit ; Au levant, c'est déjà la nuit ; Un dernier nuage s'y plonge En silence, et Margot s'enfuit.

Tous tes fils ont, aux lacs d'eau pure Que leur versa ton sein royal, Eteint leur besoin bestial.

— Moi seul, ô grand'mère nature !

J'ai toujours soif d'amour loyal.

M. Emile Dodillon, pour avoir bu les eaux de la Voulzie à Provins, a-t-il retenu quelque chose d'Hégésippe Moreau ? Qu'il en ait les instincts insoumis et l'indépendance fière, c'est incontestable ; mais combien plus que son devancier a-t-il le piquant dans l'observation et l'originalité dans le faire ! Puis, la pente mélancolique de l'auteur du Myosotis lui est

complètement inconnue ; ah ! bien oui ! Le fond de son tempérament à lui, c'est la vivacité du sang dans toute sa verve. S'ils eussent été du même âge et vécu au même temps, il se peut qu'ils eussent fait les mêmes fugues dans les bois, ces deux amoureux de l'école buissonnière; peut-être bien le rêveur Héségippe eût-il découvert les nids d'oiseaux entre les branches, mais assurément c'est l'autre qui serait monté là-haut pour les dénicher (,).

24 septembre 1873.

Chez nous, il est peu de faits politiques ou religieux de quelque importance qui n'aient le privilège de réveiller cette muse gauloise à laquelle notre histoire littéraire doit, entre autres saillies curieuses, la Satyre Ménippée et le Cymbalum mundi.

Dans ce défilé capricieux de mes petits papiers, j'aurais de quoi recomposer, presque jour par jour, sous forme de légende poétique, la chronique de nos dernières années. J'en indiquerai seulement quelques

(r) M. Dodillon a publié deux volumes de poésies : Les Eco - Hères, en 1874, et la Chanson d'hier, en 1880.

(Note ors Épitburs.)

traits principaux, tout en prévenant le lecteur qu'il n'a pas à chercher dans les citations qui suivent une expression quelconque de mon sentiment politique personnel, mais uniquement l'indice d'une manière d'être particulière de l'esprit français, quand il est frappé par le côté plaisant des choses.

On se rappelle l'aventure de Victor Noir, et l'ardeur de ses amis politiques à couvrir les listes de la souscription ouverte pour son tombeau. Sur une de ces listes figurait une souscription avec cette mention bouffonne : « Un Merle républicain de Saillans (Drôme). » Je trouve le fait très prestement relevé dans la spirituelle boutade que voici, dont l'auteur (me pardonnera-t-il mon indiscrétion ?) est M. André Lacroix, archiviste de la Drôme :

A Saillans il existe un merle Plus curieux qu'un merle blanc ; Des merles noirs il est la perle, Mais son cœur est rouge de sang.

Jeune ami de quatre-vingt-treize, Cet oiseau-là sur son perchoir Siffle à ravir la Marseillaise, En souscrivant pour. Victor Noir.

La Marseillaise est sa prière, Sa boisson, sa joie et son pain, Sa loi, son code, son bréviaire, Comme à tout bon républicain.

O liberté ! quelles conquêtes Nous redevrons à tes agents !

S'ils ont déjà stylé les bêtes, Que ne feront-ils pas des gens ?

Pourtant, si, las de l'esclavage,

A son nourricier redouté

Le merle disait : « Plus de cage !

Moi j'aime trop la liberté ! »

Que répondrait le fier despote

A ce vrai cri de la raison ?

« — Sans doute cet oiseau radote,

Il est si bien dans sa prison ! »

Ainsi raisonnent les apôtres

Des progrès de l'humanité :

Us veulent des 1ers pour les autres,

Et pour eux seuls la liberté.

Si l'on rejette l'hypothèse D'un merle qui voit tout en Noir Et traduit par la Marseillaise Sa haine contre le pouvoir, Il faut admettre que la bête Chante l'air machinalement, Et dans la souscription faite Ne cherche pas le boniment.

En est-il ainsi chez les hommes Qui se donnent des airs vaillants A l'aide de fort maigres sommes ?

Réponds, ô merle de Saillans !

Liberté qui tournes les têtes, Dis à tes prêtres exigeants Que lorsqu'on fait payer les bêtes, Il faut laisser siffler les gens.

Inutile après cela, n'est-ce pas, de faire remarquer qu'aux titres d'érudit profond et d'historien distingué, sur lesquels s'appuie déjà la notoriété grande de M. André Lacroix, il ne tient qu'à lui de joindre le titre de poète humoristique.

J'assigne la même date à la ballade plaisante que voici sur la statue de Louis XIV qui décore notre

place Bellecour. L'idée démocratique faisait des progrès, même chez les écoliers :

L'une, des vents battue, L'autre en butte au mépris, O roi ! gloire et statue Sont de vrais piloris !

Bronze, il ridiculise Un dieu mangé des vers ; Gloire, elle immortalise Tous ses petits travers.

Quel copain ne s'amuse De l'encens indulgent Qu'une vénale muse T'offrait pour ton argent !

Pas un Brutus en herbe, Qui, sourd au nom de Grand, Dans ta pourpre superbe N'insulte le tyran.

Pas un fat de province Qui n'aille à ton manteau, Prostituant le prince, Planter un écriteau.

Pas une bonne mère Qui ne jette à ton front, Sur tes lauriers de guerre Un crachat pour affront.

Pas un rayon vivace De ton ancien pareil (0 Qui ne rie à la face De ton terne soleil.

(1) Allusion à la devise de Louis XIV: « Necphribusimpar. »

Nul gamin qui ne puisse A ton chef élevé, Sans redouter un suisse Lancer quelque pavé.

La moindre averse mouille Ta grandeur, sans merci ; Par la suie et la houille Ton visage est noirci ;

Puis, la neige venue, Comme au dernier benêt, Met sur ta tête nue Pour couronne un bonnet.

L'oiseau qui se prélasse A tes yeux étonnés, Sans égard pour la place Te crotte sur le nez,

Ton nez de roi ! Dieu juste !

Peut-on si bas déchoir !

Et tout ton être auguste Sert ainsi de perchoir.

Crois-moi, d'un sort précaire Préviens l'indignité, Va chez quelque antiquaire Cacher ta royauté ;

Car à tous vents battue, Exposée au mépris, O roi ! gloire et statue Sont de vrais piloris !

L'auteur de cette ballade goguenarde, M. Paul Bourde, alors âgé de dix-neuf ans, est aujourd'hui rédacteur très estimé d'un des grands journaux parisiens. Il était, quand je fis sa connaissance, très chaud partisan de toutes les idées d'émancipation préconisées par les feuilles avancées. Mais il a traversé, depuis, les

phases critiques du siège de Paris et de la Commune, et ses opinions sur les hommes et les choses ont perdu quelque peu de leur foi robuste et de leur naïveté première.

Les événements ont marché; la République s'est installée sur les ruines de l'Empire effondré ; notre ville est administrée par de braves gens qui n'ont qu'un tort : s'être improvisés administrateurs. Quelques-uns appartiennent, comme ouvriers en soie, à cette classe intelligente et narquoise qui a donné naissance au type essentiellement gaulois de Guignol; quoi d'étonnant, dès lors, s'ils sont frondés par leurs pairs? Voici la petite malice que leur décoche, un beau jour, un apprenti canut dont je regrette d'ignorer le vrai nom, mais qui me paraît devoir illustrer, quand il le voudra, le pseudonyme bizarre d'Escaladou sous lequel se cache un talent de bon aloi :

Les yeux ouverts, dans l'atelier,

}'ai fait ce rêve singulier

D'un fauteuil au lieu de banquette ;

Allez, navette !

Les yeux ouverts, on rêve tant !

Allez, battant !

Mon rêve éclot réalité; Dans le Conseil de ma cité, Je légifère et je décrète ;

Allez, navette !

Quand j'ouvre la bouche, on m'entend ;

Allez, battant !

Du travail et du capital

Je raisonne tant bien que mal ;

On me croit un homme de tête,

Allez, navette !

Le faire croire est l'important ;

Allez, battant !

Ma barbe longue et mon œil dur Font bien voir que je suis un pur, La moitié du monde est si bête !

Allez, navette !

L'autre moitié l'est presque autant.

Allez, battant !

Je me réserve un bon emploi Que mon fils attend après moi, Ne serait-ce qu'une Recette ;

Allez, navette !

Emarger est, ma foi, tentant,

Allez, battant !

Après vingt ans, trente ans au plus,

Lesté de quelques bons écus

On prend si gaiement sa retraite !

Allez, navette !

Je grille d'être à cet instant !

Allez, battant !

Je deviendrai conservateur Dès que j'aurai titre au porteur A conserver dans ma cassette ;

Allez, navette !

L'homme d'ordre est l'homme content ;

Allez, battant !

Sous sa forme légère, le trait final n'est-il pas la plus haute expression de la moralité qui se dégage de toutes les révolutions ?

Dans ce tohu-bohu de faits moitié plaisants, moitié

sinistres, qui marquent la période de 1870-71, tout ne finit pas ainsi par des chansons. Sous ce titre : Le réactionnaire, j'avais publié, dans un journal de cette ville, le 5 janvier 1871, une pièce qui eut l'honneur de la reproduction dans un grand nombre de feuilles provinciales. C'était une critique assez inoffensive de ce cliché agaçant dont on abusait alors : « La réaction lève la tête. » Trois jours après, je recevais de Bourgen-Bresse, sous la signature d'Eugène Roulleaux, une pièce intitulée : Le révolutionnaire, écrite de verve dans le même rythme que la mienne, dont elle était la contre-partie sérieuse ou, pour mieux dire, la paraphrase indignée. Où je n'avais détaché qu'une chiquenaude pour rire, M. Roulleaux cinglait un coup de fouet mordant pour tout de bon. Qu'on en juge plutôt :

Oui, c'est pour vos péchés que vous l'avez soufferte,

Fils de la Révolution, Celle qui met la France à deux doigts de sa perte,

L'odieuse réaction !

Elle n'a pas trahi sa funeste origine ;

Le progrès est dur à garder, Et l'on a peine à croire à ce qu'elle imagine

Pour le faire rétrograder.

Sitôt que nous faisons un pas, elle nous ôte

Les biens lentement obtenus ; « En arrière ! » dit-elle ; et ce n'est pas sa faute

Si nous ne marchons plus tout nus.

Dès le commencement du monde, on la vit faire

Le désordre dans la maison ; Abel le premier fut un réactionnaire

Que Caïn mit à la raison.

Je ne parlerai pas du Christ, et de tant d'autres

Depuis le traître Cicéron, Qui d'un passé maudit se firent les apôtres,

Et des républiques l'affront.

Mais nous les connaissons, ceux que l'on vit naguère, Pour quelques arpents de terrain,

Pousser d'un cœur léger la Patrie à la guerre, Et réclamer les bords du Rhin.

Certes, ce n'étaient pas les vaillants sans-culottes,

Par les tyrans si mal jugés; Pour eux les Allemands sont des compatriotes,

Et les fleuves des préjugés.

Justice et paix ! voilà leur unique devise ;

Justice aux riches, paix aux gueux !

Et naturellement malheur à qui s'avise

De raisonner autrement qu'eux !

Pour eux tout est amour, fraternité, lumière, Hormis Dieu, les prêtres, les rois,

Et quelque fanatique entiché de barrière, Même de celle des octrois.

L'univers est sauvé, lorsque, du fond d'un bouge,

Le Progrès sort, ivre et crotté, Et lorsque, après bombance, ils ont coiffé de rouge

Leur servante, la Liberté.

Du ciel, ils ont banni les saints, comme de juste

Epouvantés de leurs vertus ; Et leur calendrier ne s'ouvre qu'aux Procuste,

Aux Alcibiade, aux Brutus.

De ceux-là même ils ont dépassé les exemples, Et, sur l'histoire un peu rouilles,

Pour que le culte soit libre, ils ferment les temples, Quand ils ne les ont pas souillés.

l8o PROMENADE

Et pendant que le sol, tout jonché d'hécatombes,

Appelle la France en danger, Bannissez la terreur qu'ils fassent de leurs tombes

Un rempart contre l'étranger.

Un respect presque égal pour le plomb et le givre

Les a retenus, ces héros; De civiques devoirs les empêchent de suivre

Les avocats, leurs généraux.

Us accordent pourtant un sursis à la clique

Adversaire de tout progrès ; Pourvu que les chrétiens sauvent la République,

On réglera leur compte après.

Je ne donne pas la pièce tout entière; ce que j'en cite suffit pour établir les droits incontestables de M. Eugène Roulleaux à un rang distingué parmi nos poètes ïambiques.

Nous entrons dans la phase la plus douloureuse de notre histoire contemporaine. Le sort des armes a trahi nos drapeaux; nos armées sont anéanties; nos légions improvisées s'élancent à la frontière, rempart valeureux mais faible contre un ennemi aguerri, grisé par ses succès, et pour qui la lutte loyale est une sottise.

Le plus jeune et le plus pur de notre sang coule sur les champs de bataille, et des bivouacs glacés que le sommeil ne visite pas, la Muse de la patrie élève sa voix en des strophes navrantes qui font songer aux

AUTOUR D'UN TIROIR l8l

lamentations de Rachel, la grande désolée des temps bibliques.

Qu'est devenu ce jeune et vaillant mobile,, P. -Ernest Gauthier, qui, de ses étapes à l'armée du Nord, datait, coup sur coup, les deux belles poésies que voici :

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