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Sur les poiriers mourants les guis étaient fleuris, Nous allions à travers bruyères, plaines blanches, Monts et bois, avec nos fusils courbant les branches, Et la neige léchant nos pieds nus et meurtris.
Point de clairons. La marche était silencieuse ; France ! tes fils gardaient le calme du devoir ; Du soir jusqu'au matin, et du matin au soir, Leur colonne avançait, grave et majestueuse.
Superbes en haillons, — sous la splendeur des cieux, On croyait voir passer des races inconnues Qui sortaient de quelque antre ou partaient pour les nues ; Car, certes, l'on eût dit des brigands ou des Dieux.
Et c'était beau de voir toute cette misère Sous laquelle bouillait un sang vert, généreux, Et, — malgré la souffrance encore vigoureux, Ces gens donnant leur vie en songeant à leur mère.
Sans plainte, sans murmure, et bien souvent sans pain, Ils voyaient s'écouler ces longues nuits glacées Dont parle Hugo, — dans l'ombre écoutant leurs pensées ; Et le vent qui s'irrite au front noir du sapin.
Et si l'on contemplait les éclairs de leur âme
Au fond de leurs grands yeux tout brillants de fierté,
On disait : « Ils vaincront : ivres de liberté,
La résolution ardente les enflamme ! »
Ils se sont vaillamment battus. Les uns sont morts Sans avoir vu du moins la honte de nos armes ; D'autres se sont rendus, confus, versant des larmes En voyant le succès mentir à leurs efforts.
On a jeté les mots de lâches et de traîtres...
— Pour moi, devant la mort et les pleurs des héros,
J'ai senti se sécher la moelle de mes os,
En écoutant râler la France des ancêtres ;
Et j'ai dit, détournant les yeux des trahisons, Et, sous le ciel du soir que nul feu ne colore, Attendant, anxieux, l'aube qui doit éclore : « — Que Dieu donne parfois de terribles leçons ! »
Bécheresse, 27 février 1871.
LE SEKTIEIl <DES BOIS
Dans la mousse grise et l'herbe fanée J'ai pris ce matin le sentier des bois, Pour aller, rêvant, la tête inclinée, Du vent de l'hiver écouter la voix.
Il chantait tout bas dans les feuilles sèches Ses tristes chansons de deuil et de mort Qui percent le cœur ainsi que des flèches, Et font tressaillir comme le remord.
En s'entrechoquant, les noires ramures, De vieux troncs noueux squelettes tordus, Laissaient échapper de plaintifs murmures Que ma solitude a seule entendus,
Et qui saisissaient l'âme tout entière ; C'était comme un bruit d'ossements humains Que le fossoyeur, dans le cimetière, Au tombeau béant jette à pleines mains.
De grands oiseaux gris traversaient l'espace, Coupant de leur vol un ciel jaune et noir, Puis sous l'horizon où le ciel s'efface Ils disparaissaient, — ■ comme fait l'espoir.
Pas de fleurs d'hiver ! — pour toute verdure, Quelques pieds épars de genévriers, Qui, sur eux, rougis par l'âpre froidure, Ont du sang, ainsi que des meurtriers.
Dans ce sentier désert j'ai fait ma promenade. Les feuilles voltigeant à travers les taillis, Le bois mort, les rameaux tordus, le vent maussade, Les genièvres sanglants et les grands oiseaux gris,
Tout cela m'a paru beau, j'ose vous le dire. Malgré le vent glacé, je me suis assis là, Et mes lèvres ont pu s'entr'ouvrir pour sourire ; — Car mon âme était plus triste que tout cela.
Bécheresse, 26 avril 1871.
Certes, l'auteur de ces vers est poète comme pas un. S'il vit encore et si ces lignes tombent sous ses yeux, qu'elles soient pour lui comme un encouragement sincère, plus encore, comme un témoignage de haute et cordiale sympathie. L'odyssée lamentable de notre pauvre pays trouvait d'ailleurs des Homères dans toutes les classes, là même où d'habitude la Muse ne va guère chercher ses initiés. Pendant l'investissement de Paris, les journaux et les revues de province étaient assiégés de poésies patriotiques, d'un lyrisme plus ou moins élevé, mais qui, du moins,
trahissaient toutes une foi convaincue dans les destinées de la France. La %evue du Lyonnais n'avait pas échappé à cette contagion sacrée d'un nouveau genre. Parmi les pièces qui lui étaient adressées, le directeur de cette revue en avait remarqué une qui l'avait frappé, et dont je lui dois la communication. Elle émanait d'un vieil ouvrier en soie, nommé Ratelade, pensionnaire à l'hospice de la Charité, sous le n° 327. C'était un hymne à la France, sur un mode un peu emphatique, sentant son XVIIIe siècle d'une lieue, mais qui ne manquait ni de force ni d'ampleur. La pièce débutait par l'exposition de rigueur :
France ! Dans tes cités, les arts et le commerce, Et dans tes champs féconds, la charrue et la herse, Ornaient de leurs produits ton brillant trône d'or, Quand tes voisins jaloux, au regard louche et sombre, Travaillaient sans relâche à te forger dans l'ombre Des engins destructeurs pour te donner la mort.
On y voyait des strophes dans le goût de celle-ci :
France ! rappelle-toi les marches triomphales De tes nobles aïeux au pays des Vandales ; Vois leurs ombres surgir, gardiennes de ton seuil ! Sors, terrible, à leur voix, de ta longue agonie ! Fais sonner tes tocsins contre la tyrannie ! Que tes volcans éteints lui servent de cercueil !
Elle se terminait par la prophétie obligée :
Dans l'azur d'un beau ciel j'aperçois l'étincelle Du phare éblouissant d'une gloire immortelle ;
De leurs pères Gaulois tes fils seront bénis, Et le Rhin furieux, chez les peuples Bataves Va rouler dans ses flots les indignes esclaves Des despotes du nord contre nous réunis.
C'est du chauvinisme poétique, si l'on veut; c'est du lyrisme mousseux, d'accord ; mais l'auteur a plus de quatre-vingts ans peut-être, et de tels efforts de verve sont respectables à cet âge, fût-on poète de profession, et s'appelât-on Lamartine ou Victor Hugo.
Cependant, malgré l'enthousiaste illusion des poètes, la France est à bout de forces, et perd son sang par mille blessures. C'est alors que, suivant la belle pensée exprimée en beaux vers par Victor de Laprade,
Le deuil vaillant, assis au foyer de famille, Unit le saint travail à ses saintes douleurs ; Pour les chers combattants l'infatigable aiguille Court avec la prière et se mouille de pleurs.
Ce deuil vaillant fait plus encore ; il déserte le foyer de famille pour aller sous l'habit d'infirmier, panser les plaies des blessés, et leur apporter, jusque sur les champs de bataille, les tendresses compatissantes de la mère et de la sœur. On voit les femmes les plus frêles et les plus impressionnables imposer aux délicatesses de leur nature, et faire assaut de pieuse énergie devant les navrantes émotions des ambulances ; ce dévouement du sexe faible méritait d'être
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chanté; l'a-t-il été comme il convenait par les poètes en vogue ? Je ne sais ; mais mes chers inédits n'ont eu garde de manquer à ce devoir du cœur. Lisez plutôt cette jolie pièce adressée à Mme A. de Gallier par M. J. Brun-Durand, un érudit doublé d'artiste, compatriote de M. André Lacroix dont je parlais au commencement de cet article :
Quand la patrie agonisante Râle sous un genou de fer, Que toutes nos gloires d'hier Disparaissent dans la tourmente ;
Quand des barbares sans remords Sèment l'horreur et le carnage ; Quand le cheval du hulan nage Dans notre sang jusques au mors ;
Quand toute famille est atteinte Dans quelques-uns de ses enfants ; Quand des ennemis triomphants Les cris étouffent notre plainte ;
Quand nos regards cherchent en vain Dans l'avenir quelque espérance, Et que pour toi, ma pauvre France Et terre et ciel, tout est d'airain ;
Quand chaque jour voit la bataille Semant le sol de nos débris, Faucher nos bataillons meurtris Sous les boulets et la mitraille ;
Il est doux, Madame, il est beau, Quand les combats ont tant d'épaves, De faire une gerbe de braves Pour les disputer au tombeau ;
De se mêler aux saintes femmes Qui, le regard voilé de lin, Répandent l'olive et le vin Et sur les corps et sur les âmes ;
D'aller s'asseoir, chaque matin, Auprès du blessé qui s'éveille Pour lui faire oublier la veille En lui parlant du lendemain ;
Et toujours bonne, souriante, Ange de paix à son chevet, D'aider son esprit inquiet, Parfois sa raison chancelante.
C'est là pour vous un doux labeur, Jeune femme dont l'apanage Comprend les beautés du visage Et les trésors cachés du cœur.
Continuez ; car l'on recueille Plus d'un trésor en ce terrain ; Un avenir calme et serein ; Fleuron vivant que rien n'effeuille ;
Car si, par les ans emporté Votre printemps un jour s'envole, Vous aurez toujours l'auréole De la divine charité.
Je m'arrête ; il ne faut abuser de rien, pas même de ses sympathies. « Il n'y a, dit le moraliste Joubert, dans la plupart des écrits agréables, qu'un caquet qui n'ennuie pas. » Je n'ai pas entendu mettre autre chose dans cette causerie sans prétention, et je désire que mon caquet n'ait pas trop ennuyé le lecteur.
6 octobre 1873.
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LES
CHAK.SO'H.S JOYEUSES