‹ Promenade autour d'un tiroirChapitre 14 sur 21 · DE MAURICE BOUCHOR · texte numérisé non relu

DE MAURICE BOUCHOR

l nous tardait de lire ce volume dont les journaux parisiens ont fait grand bruit. Les circonstances de son apparition, l'extrême jeunesse de l'auteur, le titre même du livre, tout piquait vivement notre curiosité. A croire quelques engoués, nous serions en présence d'un rénovateur, et la fin du XIXe siècle verrait en lui se lever l'étoile du Messie chargé du salut de la poésie.

Pourquoi ne pas l'avouer ? Il nous paraissait naturel qu'il en fût ainsi. Après les époques troublées à l'égal de la nôtre, il se fait dans les esprits comme une trêve morale favorable à l'éclosion des grandes conceptions intellectuelles. L'opportunité, plus encore que le talent, commande le succès d'un ouvrage, et telle fut la fortune des Méditations de Lamartine, Un philosophe l'a dit très judicieusement : « Les écrivains qui ont de l'influence ne sont que des hommes qui expriment parfaitement ce que les autres pensent, et qui réveillent dans les esprits des idées ou des sentiments qui tendaient à

éclore. Cest dans le fond des esprits que sont les littératures. » Et il ajoute : « Lorsqu'il naît dans une nation un individu capable de produire une grande pensée, il en naît un autre capable de la comprendre et de l'admirer. » Cela revient à dire qu'une époque a toujours la littérature qu'elle mérite. On peut imaginer d'après cela, si nous avions hâte de juger, par l'examen du livre de M. Bouchor, quelle poésie nous méritons d'avoir en cette mélancolique année 1874.

Chansons joyeuses! Ce titre ne nous déplaît pas, au contraire. La chanson n'est-elle pas le moule préféré de l'esprit français, et la joie gâta-t-elle jamais rien ? La Chanson est fille de cette muse aux grelots qui châtie les mœurs en riant : au rebours de ses sœurs grandes dames, l'Ode et l'Elégie qui ne hantent guère, l'une que les sommets inaccessibles, l'autre que les solitudes abandonnées, la Chanson se plaît dans les foules ; ses allures frisques et dégagées, son sans-gêne adorable et son expansive confiance lui donnent carte blanche partout. C'est la grande institutrice du peuple qu'elle influence et passionne sans effort; c'est la Esmeralda de cette cour des miracles qu'on appelle la multitude. Va donc pour Chansons joyeuses , si ces chansons joyeuses sont bonnes à

chanter, saines à lire, génératrices de gaîtés honnêtes, inspiratrices d'épanchements généreux, et surtout empreintes de ce goût qui, suivant l'expression d'un homme de goût, est la conscience littéraire de l'âme.

Le ciel est libre, éclatant et sans bornes, Et nous avons des ailes d'amoureux.

Tel est le début du poète; quelles fugues ravissantes ne promet-il pas entre ciel et terre !

Bonsoir, mon ami. De ce pas Je te quitte pour aller boire ; C'est bien naturel, n'est-ce pas?

C'est ainsi qu'il prend congé du lecteur à la fin de son livre. Prologue d'amour, épilogue de vin, on ne s'attendait guère à cette chute. S'élever avec des ailes d'ange pour retomber sur les pieds d'un buveur, cela produit tout de même un drôle d'effet. Mais peut-être l'œuvre de M. Bouchor n'est-elle pas tout entière en substance, ni ici ni là; peut-être l'intervalle entre ces deux points extrêmes est-il rempli par des inspirations d'un autre ordre. Et puis, Chansons joyeuses ! Que d'indulgence acquise à ce titre !

Nous tâcherons de le suivre avec l'intention de mettre en évidence les promesses de génie que son œuvre recèle au dire de ses admirateurs. Tout

ruisseau, dit- on, charrie son or, et pour en découvrir dans le ruisseau de ce poète, nous ne reculerons pas devant l'ennuyeux travail d'en remuer les bourbes et d'en séparer le mica.

Et d'abord, il n'est pas besoin d'être du métier pour reconnaître à première vue que nous sommes en présence d'un vrai poète, si la poésie ne doit s'entendre que d'une décoration artificielle de la pensée, plus ou moins curieuse ou bizarre. (Beaucoup de bons esprits l'entendent autrement que cela.) Hardiesse et facilité, hardiesse dans la conception, facilité dans le procédé, telles sont les deux faces de ce talent que nous allons voir jongler avec toutes les forces de la vie dans l'ironique insouciance d'un enfant terrible. Il est jeune, très jeune, partant plein d'horreur pour le sérieux, le convenu, le contraignant. S'il n'a pas beaucoup vécu, en revanche il a beaucoup lu, si bien qu'il a hanté son rêve des cauchemars d'autrui, et qu'il traite souvent sa propre vie du fond des hallucinations reçues du dehors. C'est ainsi que, pour en avoir pris à l'excès, il a des retours de Byron et des renvois de Shakespeare.

Où il devrait être lui-même et rien que lui-même, c'est assurément dans ces premières pages de son

livre, où, sous ce titre : « Dans la Forêt », déborde éperdument, comme une gourme sacrée, toute la sève amoureuse de sa jeunesse. Eh bien, là même, à son insu, il s'ébat tout imprégné des jeunesses des autres.

On sent qu'avant de pénétrer dans cette forêt enchantée, il en a demandé la route à *Musset, à Glatigny, à Gérard de Nerval, à Alphonse Daudet, à tous les jeunes amoureux d'hier. Cette forêt même n'est-elle pas celle où Henri Heine, fasciné devant le sphinx Amour, a fait entendre les pénétrantes mélodies de son intermezzo? On en retrouve des motifs en maints passages dans les chants du poète qui nous occupe. Toutefois, cette partie de l'œuvre nous paraît être celle qui porte le plus son cachet d'originalité personnelle. S'il y a mille façons de varier le thème de l'amour, au fond c'est toujours le même; et le poète,, si jaloux qu'il soit d'y faire du nouveau, y rencontrera toujours des traits pénétrants que d'autres y brodèrent avant lui :

Je pourrai donc, libre et rêvant, Etre joyeusement poète; Avec le cri de l'alouette Tous mes vers s'en iront au vent, Au vent frais qui, sous les ramures, S'en va mêlant, parmi les fleurs, La chanson des oiseaux siffleurs Et le parfum des fraises mûres. . .

Mais ma bien-aimée est la fleur des fleurs, L'oiseau des oiseaux, le rêve des rêves, Qui fait dans les bois palpiter les sèves, Et fondre d'amour la rosée en pleurs. . .

Et quand à travers les feuilles, je vois

La blonde aux yeux bleus, en claire toilette,

Simple et douce, ainsi qu'une violette,

Je crois voir passer l'âme des grands bois . . .

La lune montait derrière les murs Pour nous regarder à travers la brume; Nos lèvres étaient comme des fruits mûrs Que le vent des plus frais baisers parfume.

On le voit, c'est une façon de cantique des cantiques, plein de charmantes folies, d'admirations ardentes, d'extases voluptueuses, tel enfin qu'en peut gazouiller un écolier passionné, en pleine école buissonnière.

L'éternel madrigal d'amour est coupé çà et là par d'exquis détails et des tableaux pleins d'un charme vrai, tels que celui-ci :

La tête renversée et les bras sous le cou, Plongé dans le gazon, si quelquefois on lève Les yeux pour regarder au loin, je ne sais où A l'horizon qui prend l'aspect vague d'un rêve,

Lentement, lentement, jusqu'au bord du ciel bleu, Le champ de blé comme un océan se déroule, Et les coquelicots ardents, couleur de feu, Font une rouge écume à cette verte houle.

D'autres fois, le regard entrevoit le soleil A travers un tissu de lumineux feuillage, Et, vacillant dans les ivresses du sommeil, Notre àme par l'azur fait d'étranges voyages.

Le soleil, la nature, ses colorations, ses bruits, ses senteurs, ses pénétrations subtiles,

Et le marcher si doux sur les feuilles fanées,

tout est naturellement senti, librement rendu, non sans désordre, il est vrai, et comme au courant d'une improvisation fiévreuse, mais parfois avec des tons exquis et de suprêmes délicatesses. Ah! par exemple, les répétitions abondent; il est des mots qui reviennent constamment sur les lèvres du poète : rive, — lois, — vents, — fleurs, — et surtout baisers, dont il fait une consommation de véritable amoureux :

La plaine sera toute parfumée

De baisers cueillis à l'ombre des murs ...

Vous abriterez notre nid, O branches vertes et flexibles, Et nos baisers dans l'infini S'évanouiront invisibles.

Les cieux bleus seront posés Sur ta tête et sur la mienne, Et tout là-bas, par la plaine, O mignonne, je t'emmène Faire la chasse aux baisers. . .

Nous aurons, comme les oiseaux,

Un nid — ■ nouveau chaque semaine.

Une petite maison pleine

De baisers et de madrigaux. . .

Nous reprendrons dans un sonore et long baiser Le rêve interrompu que rien n'a pu briser.. .

Des baisers sont, ainsi qu'en rêve, Après d'autres baisers posés Et des baisers et des baisers Font des baisers sans fin ni trêve. . .

S'il est vrai que chaque poète a son mot de prédilection où toujours il revient, et qui caractérise ses dispositions idiopathiques, on voit d'ici la pente mignonne de M. Bouchor, pente banale, bien foulée, bien rebattue depuis Jean Second.

Jusque-là, Dieu merci, notre critique n'a pas manqué d'indulgence; elle ne frapperait qu'avec des roses si nous n'avions devant nous qu'un poète amoureux. Mais on nous a fait entrevoir plus et mieux que cela dans l'auteur des Chansons joyeuses, et puisqu'on le présente comme un révélateur, nous avons le droit d'exiger que chez lui le sentiment poétique réponde aux besoins de notre époque, par des côtés philosophiques en rapport avec les aspirations, le travail et les espérances du moment.

Peut-être a-t-il le sentiment vague d'un avenir nouveau; c'est du moins ce que nous croyons comprendre dans les vers qui suivent :

Lorsque ce grand sourire éclairera nos fronts On verra s'envoler notre chanson ravie ; Pleins de sève, de force et d'orgueil, nous aurons Devant nous l'avenir, la liberté, la vie.

Les terreurs qui pour nous naissaient au moindre bruit, Fuiront en tournoyant dans les clartés nouvelles, Et la religion, sinistre oiseau de nuit, Ne viendra plus poser sur nous ses froides ailes.

Et la foi, pâle étoile, errante au fond des deux, Ne nous décevra plus de sa lueur tremblante ; Mais divine jeunesse, ô bon soleil joyeux, Tu verseras en nous ta pourpre étincelante.

Mais ces clartés nouvelles qui feront fuir en tournoyant les terreurs de la religion, nous demandons instamment que le poète nous les découvre, à nous, hommes déjà mûrs, partant pressés d'y voir clair, — à moins qu'elles ne soient expressément réservées à la divine jeunesse d'alors!

Mais le moment n'est pas encore venu pour moi, Et dans le clair-obscur du crépuscule blême, Voici que le passé, plein d'amour et d'effroi, Se dresse pour me tendre une embûche suprême.

Ce passé, c'est son enfance, avec ses illusions magiques, ses naïves croyances et l'image sacrée de sa mère. Comment va-t-il accueillir ces doux fantômes ?

Arrière le passé qui m'enlace le cou,

Et qui m'attache au pied le boulet et la chaîne !

Libre de sa tutelle, en plein ouragan fou,

Je veux ouvrir mes bras et grandir comme un chêne.

Est-ce ma faute à moi, si l'idée au vol prompt Et terrible, en poussant une clameur de joie, Est venue un beau jour s'abattre sur mon front Comme un aigle éperdu qui tombe sur sa proie ?

Les critiques de Paris nous le disaient bien : il y a du Prométhée dans ce jeune homme.

Ayant vu tout cela, je suis redescendu, Et j'ai crié néant à qui disait mystère ; Jéhovah dans le ciel immense s'est perdu Et la terre a pour reine éternelle la terre.

En deux vers, voilà toute sa philosophie ; on le voit, c'est simple comme bonjour. Si Darwin, Auguste Comte, H. Spencer et Schopenhauer, qui lui ont soufflé la formule, ne s'étaient pas donné plus de peine pour la développer, nous risquions, malgré l'affirmation du poète, de nous en tenir toute notre vie aux Lueurs tremblantes

De la foi, pâle étoile, errante au fond des cieux.

En attendant l'aube des Clartés nouvelles, que va faire le poète ?

En attendant, perché sur un arbre, narquois

Et fantasque, sifflant tous les buveurs d'eau claire,

Et du matin au soir humant l'air des grands bois,

Je fais damnablement l'amour. — Bonne nuit, frère !

Ce perché sur un arbre est une nouveauté dans la gymnastique des tourtereaux à deux pieds. Mais ce damnablement nous inquiète ; y songez-vous, poète ? Oui, vraiment, il tient à nous prouver que ce gros mot ne l'effarouche pas le moins du monde, et tel passage de son livre que notre respect du lecteur nous

empêche de reproduire, dénote à quel excès de réalisme peut se porter un écervelé qui bat les bois au printemps, sans la crainte salutaire du gendarme, à défaut de celle de Dieu.

Mais quelques bonnes âmes d'ivrognes le tancent et lui remontrent les dangers de la volupté prolongée :

Elle est mauvaise compagnonne, Rend le teint blême et les yeux creux.

Il se rend à ces raisons péremptoires, et d'amoureux fervent, il devient buveur intrépide. — Décidément nous l'aimions mieux amoureux que buveur.

Si bien qu'incendiant ma trogne, Peuplant de rêves mon cerveau, Je devins un fervent ivrogne Baptisé dans le vin nouveau.

Pauvre muse ! qu'allais-tu faire dans cette galère ?

J'ai trois bouteilles dans le corps ; Sus ! en avant ! envoyons paître Et prédicateurs et recors ; Chantons un petit air champêtre.

Ce qui suit, s'intitule « Elégie sur la mort d'un ami » :

J'aurais bu, certes, dans ton crâne, Une bouteille de vin vieux; O bon vivant, cœur libre et crâne, Toujours joyeux ! . . .

Et ceci : « La Camarde mise à la raison. » (Mise à la raison? nous en doutons.)

Quand la Camarde épouvantable, Riant de ses trente-deux dents, Viendra pour me quérir à table, Et puis me dira : « Je t'attends !

« Il faut me suivre dessous terre, « Avant de compter jusqu'à trois », Je lui répondrai, l'air austère :

« Laisse-moi tranquille, — je bois.

Cette beuverie écœure; sautons vite au mot de la fin; il est digne du reste :

Ayant laissé tous nos esprits, Dans la coupe aux fraîches écumes, Il nous convient, joyeux et gris, De mourir comme nous vécûmes.

Moi, conservant à mon côté, Le souvenir de mes maîtresses, Je veux passer l'éternité A cuver toutes mes ivresses.

Lecteur, que vous semble de ces Chansons joyeuses? Pas si joyeuses que cela, n'est-ce pas? Certes, nous ne sommes pas suspects de pruderie; nous admirons la jeunesse et l'excusons même dans ses écarts ; nous avons aimé tout comme un autre, et dans le joyeux épanchement de la table, nous ne boudons pas au trait leste d'une saillie gauloise. Mais nous n'admettrons jamais qu'on érige en système la gaillardise impie et grossière, qu'on mette à demeure un masque

d'ironie, et qu'on fasse du cynisme à jet continu. Dans ces conditions, le poète ne serait plus qu'un crisiaque grimaçant dont la gaîté ferait peur. C'est un peu l'impression que nous a laissée ce livre dont nous n'aurions pas entrepris l'analyse si la critique, parisienne n'avait pas été si complaisante pour l'auteur. Quelque défiance que nous ayons de notre jugement, nous nous refusons à croire que des esprits droits et sains puissent prendre au sérieux ce moqueur à froid qui ne se prend pas au sérieux lui-même.

En gesticulant, ma jeunesse Veut en pleine folie errer, Parce que la raison sans cesse Par la manche vient la tirer.

Pour n'entendre pas la pensée Qui lui répète : « Hélas ! hélas ! « Mon âme jouera l'insensée Et rira toujours aux éclats.

Et par les remords poursuivie Comme par un tas noir d'archers, Pour y danser toute sa vie Escaladera les clochers.

L'auteur ne sera pas toujours jeune. Un jour, croyons-nous, saisi par les pensées graves de l'âge, il maudira les triomphes de sa précocité et se persuadera, mais trop tard, que le diable au corps n'est pas le génie. Peut-être aussi regrettera-t-il alors le dédain superbe dont il couvre aujourd'hui ses aînés et rivaux.

Dans la pièce intitulée : « A quelques poètes », il prend à partie, assure-t-on, cette pléiade des ^Parnassiens dont Lemerre est l'éditeur : Vous ne voulez pas, leur dit-il,

Vous ne voulez pas être applaudis par les masses, Et solitairement vous planez par les deux ! Pour vous montrer à nu, moi qui hais les grimaces, J'irai bien relever votre robe de Dieux.

L'on vous verra claquer les dents, mornes et pâles,

Maigres à faire peur et tout roués de coups ;

Et quand vous chanterez, il sortira des râles

De ces tambours crevés qui sont vos cœurs à vous.

Cette sortie n'est pas modeste ; elle est peu généreuse, encore moins convenable. Ces poètes sont tous" estimables, et la plupart ont des talents justement consacrés. S'il leur plaît de fuir la popularité et de s'isoler dans leur orgueil blessé, comme le dit l'auteur quelque part, c'est leur affaire, et nul n'a rien à y voir. Entre se perdre solitairement dans les bois ou planer solitairement dans les deux, il n'y a qu'une question d'altitude et la différence des ailes aux pieds. Au fond, l'égoïsme est le même, et tout pareil le plaisir solitaire ; car il ne faut pas s'y méprendre, si haut et si gaillardement qu'il chante ses amours et ses ivresses, le poète des Chansons joyeuses chante bel et bien pour lui seul. Ne le dit-il pas en ces vers fantasques ?

Avec un arbuste pour canne, Je m'en irai dans les chemins, Dans la liberté paysanne Qui permet de montrer ses mains.

Mais qu'importe ? Mon front ne ploie Sous la charge d'aucun souci ; Je vis, et j'aime, et fat la joie D'être tout seul au monde ici.

« Qu'est-ce que ça nous fait ? », serions-nous tentés de lui répondre, nous tous porteurs de soucis, qui cherchons dans le poète un ami consolateur plutôt qu'un bruyant vive-la-joie. Cette dépense incontinente d'esprit jovial et narquois finit par impatienter; il n'associe aucune âme à la sienne par cette correspondance intime qui s'appelle sympathie morale; il vit et jouit pour son compte, et l'on ne sent rien en lui de cette fibre communicative qui résonne si bien dans Béranger, Pierre Dupont, Nadaud, Châtillon, et d'autres encore. S'il n'a pas, à la place du cœur, un tambour crevé, du moins est-il permis d'ignorer s'il a autre chose qu'un grelot fêlé.

De nos jours, nous le savons, il s'est fait un grand désarroi dans les esprits même les plus solides. Tout est remis en question; jamais plus ardemment ne s'est agité le formidable problème de la destinée humaine. Les philosophies ne pouvant parvenir à tourner le sphinx, font effort pour le renverser ; et la

poésie, en spectatrice que tout intéresse, assiste curieusement à l'opération. Mais tandis que la science mine et sape, la muse se recueille et médite; audessus de la fosse béante, elle ouvre ses ailes, et devant le cadavre, elle se sent indestructible. Elle est si bien le sens divin des choses, qu'une poésie franchement matérialiste serait un non-sens. Si le doute, la plainte, les objurgations, les révoltes mêmes lui sont permises, la négation absolue lui est interdite par la raison que la négation serait son propre suicide.

La poésie de M. Bouchor a beau gesticuler, faire V insensée, et rire aux éclats, elle ne parviendra pas à se mentir à elle-même, et sur les clochers qu'elle escalade pour échapper aux recors de l'âme, elle n'étouffera pas plus la voix intérieure que dans ces orgies où elle se passe la fantaisie des plus funèbres plaisanteries.

De tout temps on a nargué la Camarde qui n'en a cure et n'en fait pas moins très consciencieusement son petit office. A ce sujet, il nous revient en mémoire un passage des Nouvelles genevoises, de Topffer, qui nous servira fort à propos de complément à notre pensée et de conclusion à cet article :

« C'était au jour de sa première jeunesse, un dimanche. Il vit, il entendit des convives réjouis, assis sous une treille, fêtant la vie, narguant la tombe ;

l'on riait, l'on buvait, l'on égayait cette courte existence, et ie couplet, s'échappant de dessous le feuillage, volait joyeusement par les airs :

Puisqu'il faut, dans la tombe noire, S'étendre pour n'en plus sortir, Amis, il faut jouir et boire, Amis, il faut boire et jouir.

Et quand la Camarde à l'œil cave, Viendra nous vêtir d'un linceul, Encore un verre, et de la cave Passons tout d'un saut au cercueil.

« La nuit, au bout de ce court crépuscule, est-elle éternelle ? Qu'alors je choque le verre avec vous, convives réjouis; qu'avec vous je fête la vie, je nargue la Camarde ! qu'alors je place tout en viager et sur ma tête, honneur, vertu, humanité, richesse! Car mon Dieu, c'est moi; mon éternité, c'est un jour; ma part de félicité, tout ce que je pourrais prendre sur la part des autres, tirer de voluptés de mon corps, donner de jouissances à ma chair! Honnête si je suis fort; honnête encore si, faible, je ruse; si, pauvre, je dérobe; si, déshérité, je tue dans les ténèbres pour ravoir ma part à l'héritage; car ma nuit s'approche, et autant qu'eux j'avais droit à jouir.

« Et quand la Camarde à l'œil cave. . .

« Gai couplet, que je te trouve triste! Tu me

semblés comme ce sol fleuri qui ne recouvre qu'ossements vermoulus. »

Chansons joyeuses, vous me semblez aussi lugubres que cette réflexion.

Est-ce vraiment là le nouveau régime promis à la poésie, et ce livre est-il comme le pensent quelquesuns, l'expression juste des besoins intellectuels de la France de 1874 ? Si nous ne méritons pas mieux, nous pouvons, à tous nos autres deuils, ajouter celui de notre littérature.

18 juin 1874.

LES

TOÉSIES "PHILOSOPHIQUES

DE Mme ACKERMANN

'auteur des Poésies philosophiques a mérité la bonne fortune d'un article de fond dans la Revue des Deux-Mondes ; quelle réserve ne nous impose pas une telle autorité ! La sphère de son inspiration est celle des grands génies, tandis que la nôtre n'a pas de beaucoup dépassé celle des petites bêtes à bon Dieu; son œuvre a des proportions vertigineuses, tandis qu'en fait d'art, nous n'avons guère taillé que des noyaux de cerise. Enfin, l'auteur est une femme, et nous nous rappelons le proverbe hindou : « Ne frappez pas une femme, même avec une fleur. »

Nous essaierons cependant de nous aventurer à la suite de cette étrange inspirée, et si nous avons une fleur à la main, loin d'en frapper la femme, nous la ferons respirer au poète ; car cette fleur, ce sera celle qui, depuis le commencement des siècles est restée au fond de la boîte mythologique de Pandore, et qui s'appelle Espérance.

Nous voilà bien loin des Chansons joyeuses que nous analysions l'autre jour. A la place de la muse gaillarde qui cherche à s'étourdir, nous trouvons la muse chagrine qui ne veut pas être consolée. Entre Tune et l'autre, assurément, à ne les juger qu'au point de vue esthétique, aucun parallèle ne saurait être établi. D'où vient cependant que nous ne pouvons nous défendre, devant celle-ci, de nous rappeler obstinément celle-là ? C'est que l'une et l'autre ont prononcé le môme arrêt sur la destinée humaine, l'une avec l'imprécation désolée de Rachel, l'autre avec le rire insouciant de Roger Bontemps. C'est donc, au fond, la même situation d'esprit, sous une forme différente, si bien que, malgré leur extrême dissemblance ^expression, il existe réellement certains rapports d'impression entre le masque bouffon de l'une et le masque tragique de l'autre. Nous devons en tenir compte, si nous voulons étudier sur le vif les symptômes actuels de la poésie, envisagée dans sa manière de réfléchir les tristesses maladives de notre époque.

'Poésies philosophiques : ce titre est contradictoire. Poésie ou philosophie, c'est à choisir, nul accord n'étant 'possible entre ces deux termes. La poésie représente l'essor de l'imagination dans ce qu'elle a

de plus libre et de plus capricieux; la philosophie représente la lisière pédagogique du raisonnement dans ce qu'il a de plus étroit et de plus inflexible. Assurément tout poète est philosophe à sa manière ; mais chez lui, l'intuition l'emporte sur l'examen, l'inspiration sur la science. S'il n'était que philosophe, ce ne serait pas la peine qu'il fût poète. Nous verrons tout à l'heure que Mme Ackermann est plus poète que philosophe, et qu'à vouloir soumettre la fille ailée du rêve au régime violent de l'abstraction pure, elle n'a réussi qu'à en faire une exaltée dangereuse.

Malgré son nom tudesque, Mme Ackermann est française, et disons tout de suite que si le poète mérite qu'on l'étudié, la femme vaut bien qu'on la connaisse. Elle est douée comme pas un de ceux des nôtres qu'on appelle des puits de science. Son érudition est prodigieuse ; toutes les langues modernes lui s'ont familières, et les langues anciennes, sanscrit, hébreu, grec et latin, n'ont pas de secrets pour elle. Ne l'at-elle pas dit quelque part :

L'Inde me plaît, non pas que j'aie encore De mes yeux vu ce rivage enchanteur ; Mais on sait lire, et même, sauf erreur, On a du lieu déchiffré maint auteur.

Rien n'a rebuté sa soif dévorante de savoir, ni l'obscurité des sciences d'observation ni la sécheresse

des sciences exactes; elle a toutes les curiosités, et se flatte de ne laisser sans y regarder ni un beau vers ni une nouvelle théorie. Un tel faisceau de connaissances, déjà si lourd au cerveau d'un homme, n'est-il pas effrayant chez une femme? On comprend quel merveilleux aliment doit en retirer l'inspiration, à la condition qu'elle ne cesse pas de s'appartenir dans ce conflit d'études diverses, et qu'elle se fasse une force de toutes sans subir le joug particulier d'aucune.

Bien qu'elle soit justement goûtée des connaisseurs, et qu'elle ait sa belle page dans les anthologies les plus estimées, Mme Ackermann n'avait pas obtenu jusqu'ici toute la notoriété que mérite son talent. La faute en est à elle-même. Soit modestie, soit indifférence, elle s'est tenue satisfaite de donner sa note dans le huis-clos de l'amitié, et n'a sacrifié à la publicité que dans une mesure tout à fait insignifiante. On peut dire que la renommée est venue l'arracher à son obscurité volontaire. — Pour une fois que la chose lui arrive, cela rachète bien des torts de la renommée.

Les premières poésies de Mme Ackermann ont paru dans un petit volume imprimé à Nice en i86r, tiré à petit nombre, et qui se composait en partie de fort jolis contes imités du sanscrit et de l'arabe. Entre ce volume et celui qu'elle publie aujourd'hui, la dis-

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tance est d'un abîme; jamais talent ne fut plus radicalement transformé, on dirait qu'il a changé de sexe.

La première manière du poète était un mélange de souplesse élégante et d'atticisme délicat; on y sentait l'influence passionnée des vieux maîtres. Sa nouvelle manière est une succession d'efforts laborieux et de tensions violentes; il s'y fait une telle dépense de forces réfléchies que le geste naturel en paraît comme faussé, et que l'esprit y perd sa grâce.

Nous allons les opposer l'une à .l'autre. Et voyez plutôt : si la pièce que voici portait la signature de La Fontaine, serait-elle d'un goût plus naturel et d'une facture plus achevée ?

Une princesse, au fond des. bois,

A dormi cent ans autrefois ;

Oui, cent beaux ans, tout d'une traite.

L'enfant, dans sa fraîche retraite,

Laissait courir le temps léger.

Tout sommeillait à l'entour d'elle ;

La brise n'eût pas, de son aile,

Fait la moindre feuille bouger.

Le flot dormait sur le rivage ;

L'oiseau perdu dans le feuillage,

Etait sans voix et sans ébats.

Sur sa tige fragile et verte,

La rose restait entr'ouverte ;

Cent printemps ne l'effeuillaient pas.

Le charme eût duré, je m'assure,

A jamais, sans le fils du roi.

Il pénétra dans cet endroit,

Et découvrit par aventure

Le trésor que Dieu lui gardait.

Un baiser bien vite il dépose Sur la lèvre qui, demi-close, Depuis un siècle l'attendait.

La dame, confuse et vermeille, A cet inconnu qui l'éveille Sourit dans son étonnement.

O surprise toujours la même !

Sourire ému ! baiser charmant !

L'amour est l'éveilleur suprême, L'âme est la Belle au bois dormant.

Et maintenant le contraste; nous le tirons du poème intitulé « Pascal » :

Qu'importe qu'il soit Dieu si son œuvre est impie ? Quoi ! C'est son propre fils qu'il a crucifié ! Il pourrait pardonner, mais il veut qu'on expie ; Il immole, et cela s'appelle avoir pitié ! Pascal, à ce bourreau, toi, tu disais : Mon père ! Son odieux forfait ne t'a point révolté ; Bien plus, tu l'adorais sous le nom de mystère, Tant le problème humain t'avait épouvanté ! Lorsque tu te courbais sous la croix qui t'accable, Tu ne voulais, hélas ! qu'endormir ton tourment, Et ce que tu cherchais dans un dogme implacable, Plus que la vérité, c'était l'apaisement. Car ta foi n'était pas la certitude encore ; Aurais-tu tant gémi si tu n'avais douté ? Pour avoir reculé devant ce mot : J'ignore, Dans quel gouffre d'erreurs t'es- tu précipité ? Nous, nous restons au bord ; aucune perspective, Soit enfer, soit néant, ne fait pâlir nos fronts, Et s'il faut accepter ta sombre alternative, Croire ou désespérer, nous désespérerons.

En regard de la première allure du poète, si svelte et si dégagée, celle-ci n'accuse-t-elle pas, malgré la rare énergie de l'effort, une sorte de gêne pédan-

tesque? Nous retrouvons la même énergie, mais aussi la même contrainte solennelle dans toutes les pièces du nouveau recueil. On dirait que, pour empêcher cette poésie de voler trop haut, on a attaché du plomb sous ses ailes. — Le plomb attaché sous les ailes de cette poésie, c'est la science.

Le jeu facile de l'art pour l'art ne pouvait longtemps satisfaire le caprice d'une nature aussi ardente que celle de Mme Ackermann. Le badinage élégant ne se comprend d'ailleurs qu'à ces époques de tranquillité sereine et de loisirs studieux, où l'on peut dire que l'esprit humain prend ses vacances. Mais la poésie ne peut se désintéresser complètement des grandes questions qui s'imposent à l'humanité dans les moments pareils à ceux que nous traversons. Si Mme Ackermann, sollicitée par l'entraînement de son siècle, a sauté ainsi tout d'un bond du terrain léger de la fantaisie dans le domaine sérieux de la spéculation métaphysique, cette évolution soudaine s'explique de reste par cette prestigieuse faculté d'assimilation qui la fait s'approprier aussi aisément les théories les plus abstraites que les langues les plus difficiles.

Et de quelle théorie s'est-elle éprise ? Elle n'avait que le choix, les ayant toutes étudiées. Elle s'est déterminée pour la plus désespérante : celle qui, ramenant tout à l'action d'une force unique, sans com-

mencement ni fin, éternellement en circulation, ne reconnaît d'autre divinité que la nature, considère la vie universelle comme une succession de nécessités absolues, et la vie individuelle comme un accident insignifiant perdu dans l'ensemble; déclare chimérique toute réalité inaccessible et, du même coup, supprime le mérite et absout le crime.

Les poètes, ces adorateurs nés de la nature, sont tous plus ou moins suspects de panthéisme, et dans leur credo sonne toujours comme un écho de l'invocation de Lucrèce à l'aima parais. Nous eussions compris que Mme Ackermann chantât, elle aussi, la forme éternellement génératrice, mais à la condition qu'accommodant, comme ses émules, Lucrèce avec Platon, elle admît que la force ne peut aller sans l'intelligence, et l'intelligence sans la justice. L'idée de sanction en découlait et avec elle, celle d'une destinée supérieure. Mme Ackermann s'est refusé jusqu'à cette concession.

Eternité de l'homme, illusion ! chimère ! Mensonge de l'amour et de l'orgueil humain l Il n'a point eu d'hier, ce fantôme éphémère, Il lui faut un demain !

Vous échapperiez donc, ô rêveurs téméraires, Seuls au pouvoir fatal qui détruit en créant ? Quittez un tel espoir ; tous les limons sont frères En face du néant !

Heureux, vous aspirez la grande âme invisible Qui remplit tout, les bois, les champs de ses ardeurs La nature sourit, mais elle est insensible ; Que lui font vos bonheurs !

Elle n'a qu'un désir, la marâtre immortelle, C'est d'enfanter toujours, sans fin, sans trêve, encor. Mère avide, elle a pris l'éternité pour elle, Et vous laisse la mort.

Pris entre les réalités douloureuses de l'existence et le problème formidable de l'inconnu, quel poète ne s'est senti terrassé par le doute et n'a poussé au ciel son cri de révolte ? Bien avant Mme Ackermann qui met aux prises, dans un réquisitoire émouvant, l'homme avec la nature, Lamartine avait traduit la Providence au tribunal de l'homme, celui-ci accusant, celle-là se défendant. La vérité oblige à reconnaître qu'en cette plaidoirie lyrique, la défense est restée au-dessous de l'accusation ; mais encore quel poète, si sceptique fût-il, n'a laissé dans son for intérieur une porte ouverte au que sais-je? ou au peut-être? Il était réservé à une femme de murer cette porte après y avoir accroché le sinistre écriteau de l'enfer du Dante : Lasciate ogni speran^a.

Ne pouvant pénétrer dans l'inconnu, elle s'est fermé l'inconnu, non toutefois sans cette angoisse secrète de l'aventurier qui, pour s'interdire le retour, brûle ses vaisseaux sur la plage étrangère.

Il s'ouvre par delà toute science humaine Un vide dont la foi fut prompte à s'emparer. De cet abîme obscur elle a fait son domaine ; En s'y précipitant, elle a cru l'éclairer. Eh bien, nous t'expulsons de tes divins royaumes, Dominatrice ardente et l'instant est venu ; Tu ne vas plus savoir où loger tes fantômes ; Nous fermons l'inconnu.

Mais ton triomphateur expira ta défaite, L'homme déjà se trouble, et vainqueur éperdu, Il se sent ruiné par sa propre conquête ; En te dépossédant nous avons tout perdu. Nous restons sans espoir, sans secours, sans asile, Tandis qu'obstinément le désir qu'on exile Revient errer autour du gouffre défendu.

Ce désir errant autour du gouffre, que serait-il, sinon l'aspiration de l'âme humaine vers sa destinée pressentie ? Toute aspiration n'est-elle pas une correspondance mystérieuse avec la réalité cachée ?

A défaut d'autre révélation, l'amour du moins devait lui donner le consolant mirage de son éternisation par delà le tombeau. Ne lui parlez pas de retrouver l'être adoré dans un monde meilleur :

Quand la mort serait là, quand l'attache invisible Soudain se délirait qui nous retient encor, Et quand je sentirais dans une angoisse horrible S'échapper mon trésor,

Je ne faiblirais pas ; fort de ma douleur même, Tout entier à l'adieu qui doit nous séparer, J'aurais assez d'amour en cet instant suprême Pour ne rien espérer.

Que lui fait la résurrection de son amour s'il y

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perd son identité ? Volontiers dirait-elle à Dieu : Le bien-aimé, quand la mort le prit, était difforme, malade, malpropre, repoussant; vous me le rendez redressé, bien portant, purifié, resplendissant; — vous me l'avez gâté !

Me le rendre, grand Dieu ! mais ceint d'une auréole, Rempli d'autres pensers, brûlant d'une autre ardeur, N'ayant plus rien en soi de cette chère idole Qui vivait sur mon cœur !

Ah ! j'aime mieux cent fois que tout meure avec elle, Ne pas la. retrouver, ne jamais la revoir ; La douleur qui me navre est, certes, moins cruelle Que votre affreux espoir !

Voilà, certes, une étrange façon d'aimer, et qui va froisser bien des consciences; l'épouse qui pleure son époux, la mère qui pleure son enfant, qu'en penseront-elles ?

La poésie de Mme Ackermann est pleine de ces surprises sur notre habitude de sentir les choses. C'est ainsi qu'en des chants d'une puissance toute virile, elle a maudit ces tueries humaines, glorifiées sous le nom de guerres. Là encore, le sentiment est étouffé par la doctrine; pour qui ne voit que l'humanité, la patrie n'existe pas. Dans ces strophes, consacrées à la mémoire d'un parent tué à Gravelotte, elle n'a pas prononcé une seule fois le nom de la France.

AUTOUR D UN TIROIR ll'J

Moi-même à la fureur me laissant emporter, Je ne distingue plus les bourreaux des victimes; Mon âme se soulève, et devant de tels crimes Je voudrais être foudre et pouvoir éclater.

Le philosophe Schopenhauer, dont Mme Ackermann a particulièrement médité la doctrine, appliquait aux femmes ce proverbe illyrien : Les femmes ont les cheveux longs et les idées courtes. Il eût sans doute fait grâce de cette plaisanterie brutale à sa brillante élève. Mme Ackermann n'a pas les idées courtes; volontiers même les lui souhaiterait-on d'une longueur plus mesurée. La logique de l'école, dans la bouche d'une femme, nous produit involontairement l'effet bizarre d'un rabat qu'on attacherait au collet d'une rose.

Nous n'avons ni le goût d'argumenter ni l'autorité pour le faire. Notre critique est toute de sentiment, et ne vise que la part faite à la poésie dans l'œuvre philosophique de Mme Ackermann; sous cette réserve, nous compléterons notre pensée, dût-elle être sévère pour le poète.

Son livre, évidemment, ne s'adresse pas aux hommes de science, qui n'en auraient que faire, mais à ce public nombreux, en partie composé de femmes, qui cherche dans la poésie ou les consolations de l'âme ou les ivresses de la pensée. Aux uns il enlève brutalement la dernière et suprême consolation; aux

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autres il verse l'ivresse des cauchemars mauvais; et quel cauchemar que cette morale lamentable : pessimisme absolu pour toute foi, sensualisme inconscient pour tout amour, néant pour toute espérance ! Aussi s'en dégage-t-il, comme d'un abîme, une invincible attraction au suicide.

Et de fait, si la doctrine qu'il consacre était acceptée, tout idéal disparaissant de la vie, et tout mérite étant retranché de la souffrance, se supprimer au plus tôt serait la seule ressource de ces milliers d'êtres qui ne sont, dans l'engrenage humain, que des rouages surmenés et martyrisés. Mme Ackermann a-t-elle eu conscience de cette conclusion ? Nous ne voulons pas le penser.

Peut-être, en traduisant dans la langue divine les élucubrations positivistes des philosophes de l'époque, n' a-t-elle recherché qu'un thème à effet, et tenu à nous prouver que son génie se rit des sujets les plus contraires et des plus audacieux défis. Ce serait un jeu cruel, en ce qu'il pourrait être pris au sérieux par bon nombre d'esprits trop enclins à subir la fascination du talent. Cette fascination est telle ici, que beaucoup se sont demandé si le nom de l'auteur ne cachait pas l'œuvre d'un homme ; on était si peu habitué à tant de virilité de la part du sexe faible ! Aussi ne faut-il pas s'étonner si toute l'édition s'est enlevée en un clin

d'œil dès que le livre a été connu par l'article de la Revue des Deux-Mondes.

Est-ce à dire que ce livre s'adaptât pleinement au besoin intellectuel du jour? à son besoin de curiosité, peut-être; à son besoin d'émotion forte, sans doute. Mais que serait-il advenu si l'auteur eût mis, à affirmer et à bénir, toute la mâle vigueur qu'il a mise à nier et à maudire ? C'est triste h penser; on n'en aurait parlé que peu ou point ; tout au plus l'œuvre eût-elle obtenu ce succès d'estime qui est presque aussi humiliant qu'une chui-e.

Nous venons de supposer, gratuitement peut-être, que les 'Poésies philosophiques ne constituent de la part de Mme Ackermann qu'un essai de force, une tentative aventureuse. Mais si ce livre exprimait franchement les convictions du poète ? S'il était une confession sincère? Dans ce cas, nous oserions soutenir qu'elle se ment à elle-même, et nous n'en voudrions pour preuve que le cri d'anathème et d'angoisse par lequel se clôt son œuvre.

Ah ! c'est un cri sacré que tout cri d'agonie ! Il proteste, il accuse au moment d'expirer; Eh bien, ce cri d'angoisse et d'horreur infinie, Je l'ai jeté, je puis sombrer !

Nous le disions bien : malgré ses dénégations, le poète croit encore à quelque chose; ■ — crier, n'est-ce pas croire qu'on sera entendu ?

20 juillet 1874.

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LES

SETT TÉCHÉS CAPITAUX

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