‹ Promenade autour d'un tiroirChapitre 15 sur 21 · DE LA LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

DE LA LITTÉRATURE

omme critique, comme commentateur et comme biographe, M. Asselineau tient un rang distingué dans le monde des lettres. C'est un de ces fureteurs déterminés de la pensée d'autrui, qui, pour enrichir une langue, ne boudent pas à la peine d'en remuer à fond les vieilles couches : archéologues intelligents de l'esprit du passé, qui savent en reconstruire, de pièces et de morceaux, des monuments d'un grand aspect, dont les joints et les reprises sont dissimulés avec art sous les arabesques et les moulures de la plus délicate fantaisie. M. Asselineau s'est quelque peu dépensé en menue monnaie dans les recueils périodiques, les journaux d'art et les préfaces de livres. De cette menue monnaie réunie, on ferait un joli lingot d'or. Mais on a de lui quelques ouvrages de longue tenue, tels que : » La ligne brisée », très piquante histoire d'il y a

quarante ans ; « V Italie et Constantinople », œuvre de touriste observateur et d'érudit consommé; et enfin, celui qu'il vient de publier chez Lemerre : « Les sept péchés capitaux de la littérature », une de ces théories ingénieuses qui font, à toutes les époques, les délices des gourmets de style et des curieux de paradoxes ; — un vrai bijou d'ailleurs, — bijou de bibliophile, précieusement imprimé par Claye en caractères elzéviriens sur papier teinté, et que la pointe fine de Flameng a enrichi d'un portrait de l'auteur, merveilleusement réussi. C'est ce livre que je présente au lecteur.

A l'énoncé du titre, on pourrait supposer qu'indépendamment des sept péchés capitaux, dont la généreuse curiosité d'Eve assure la jouissance à tous les hommes, la littérature aurait reçu, par spécial privilège, un large surcroît d'occasions de se damner. Il ne manquerait plus que cela, vraiment, pour la discréditer encore auprès de ceux qui n'ont tout juste que leur contingent de perdition d'après le Décalogue.

Rassurez- vous, lecteur. Le seul péché mortel qu'on connaisse aux gens de lettres, en dehors de la nomenclature officielle, c'est la pauvreté. Encore le proverbe dit-il : « Pauvreté n'est pas vice »; mais je soupçonne le vice gras d'avoir imaginé ce proverbe pour ne pas exciter la jalousie du vice maigre. Méfions-nous de

ce qu'on est convenu d'appeler « la sagesse des nations »; ce n'est souvent qu'une précaution de l'égoïsme d'un seul contre tous.

Les sept péchés capitaux de la littérature ne sont donc, en réalité, que la répétition, étudiée chez les littérateurs, du rôle des passions communes à tous les hommes. Il est évident que ce rôle reçoit de chaque acteur sa physionomie particulière, et pour ainsi dire sa grâce d'état. Ne voit-on pas qu'il y a mille manières de mordre à une pomme, depuis le caprice qui la mordille du bout de ses dents fines, légères et brillantes, jusqu'à la gloutonnerie qui l'attaque à belles dents longues, brutales et malpropres ? Ainsi du péché ; suivant le cas, il a ses grâces et ses grossièretés, ses hauts-goûts et ses rancœurs; d'où se peut déduire cette formule remaniée de Brillât-Savarin : « L'homme pèche, l'homme d'esprit seul sait pécher. »

M. Asselineau confesse avec beaucoup de verve et d'humour cette catégorie de pénitents très prêcieulx qui mettent de l'art jusque dans leurs fautes. C'est un adorable casuiste à manche large qui, non seulement excuse, mais encore absout; et non seulement absout, mais va jusqu'à relever certains péchés à la dignité de demi-vertus.

IL sait que nos passions, ces remèdes au mal de vivre,

comme les appelait Maupertuis, sont à proprement parler notre régime de nature; que nos écarts à ce régime ne sont pas tant consentis par notre volonté que déterminés par le milieu dans lequel nous vivons ; et qu'enfin, suivant l'Ecriture, le juste lui-même pèche sept fois par jour, ce qui donne une marge assez respectable à ceux qui ne prétendent pas au rôle de justes selon la grâce.

Il le savait bien aussi, cet excellent abbé Fr. Arnoux, chanoine de la cathédrale de Riez-en-Provence, qui, racontant les merveilles du Paradis, dans un livre imprimé à Rouen, en 1665, avec approbation des Docteurs, s'il vous plaît, ne se faisait nul scrupule d'accommoder les péchés à la condition des élus, et béatifiait en ces termes, pour la plus grande gloire de Dieu, l'avarice, l'orgueil, la luxure et la paresse :

« Si vous cherchez de l'or, il y en a très grande abondance en Paradis, parce que la cité de Dieu n'est que pur or; ses rues et ses places sont toutes pavées de fin or; émaillées et enrichies d'émeraudes...

« Si vous recherchez les honneurs, Dieu est là qui vous honorera... vous serez assis à sa table, Jésus-Christ se ceindra et en passant vous servira...

« Si vous cherchez de la volupté, toutefois chaste et saincte, il vous rassasiera du torrent de sa volupté, et conviera jusqu'à vous enyvrer, des vins très déli-

cats qui descendent et descoulent de ses torrents très abondans en toutes sortes de délices, qui rendent yvres tous les bienheureux...

« Si vous vous plaisez à avoir de beaux licts mollets, bien parez et richement ornez pour reposer avec toute délicatesse et vous récréer en iceux, c'est là que vous les trouvères. David vous en porte la parole de la part de Dieu, disant : « Les saincts et bienheureux s'égayeront en gloire et chanteront la joye sur leurs couches. (Ps. 149.) »

De là, le bon abbé passe aux plaisirs des cinq sens. Ayant dit les contentements délectables de la vue et de l'ouïe, il fait une belle part à l'odorat en l'heur et félicité préparée à tout le corps :

« Car, en premier lieu, le corps d'un chacun des justes en particulier sera très odoriférant... et à cela nous pouvons encore adjouter la senteur très suave du ciel empyrée tout rempli de l'odeur de Dieu, qui est comme cannelle... Ainsi est l'odeur qui provient de tant de millions de bienheureux qui flairent et sentent bon, non moins de loing que de près... ô quel heur donc!...»

Mais il insiste particulièrement sur la béatitude du goust et de V attouchement. « Ce dernier sens, dit-il, sera béatifié d'un contentement et délectation inexplicables, car, qui est celuy, comme disent sainct

Bernard et sainct Cyprien, qui pourrait référer les doux baisers et chastes embrassemens de nos chers amis, de tous les autres bienheureux, voire et de la saincte Vierge, si belle, si gracieuse?... »

Cette digression nous mènerait loin ; fermons le paradis et revenons à nos moutons, je veux dire à nos péchés. Rangez-vous, le général passe ; saluons Y orgueil :

« L'orgueil des poètes est passé en proverbe », dit M. Asselineau ; mais il ajoute bien vite : « Prenons garde qu'en censurant l'orgueil des poètes, nous ne fassions peut-être qu'accuser le nôtre. Ce qui nous offense dans le poète, ce n'est pas son génie, c'est la conscience qu'il en a. On lui passerait d'être poète s'il voulait bien l'oublier. »

Il est un genre d'orgueil qui n'est que l'infatuation ridicule de soi-même; c'est celui des grands et des sots parvenus. Ostentation et vaine gloire ne se fourvoient guère chez les gens d'esprit ; leur orgueil à eux se nomme fierté. C'était, je crois, une distinction à faire. Cette fierté va souvent jusqu'à l'excès chez les poètes, mais elle n'est pas impertinente, et selon toute apparence, elle procède d'un sentiment très vif de la puissance qui est en eux. C'est l'orgueil du prêtre, s'identifiant si bien avec la divinité dont il est l'organe, que l'injure s' attaquant à

à celui-ci prend les proportions d'un blasphème atteignant celle-là. Et qui sait ? sans cet orgueil, le prêtre, non plus que le poète, n'auraient peut-être pas la foi. « Il faut céder au ciel et résister aux hommes», a dit un homme de foi.

M. Asselineau n'avait garde d'oublier, à ce propos, les éloges excessifs que se sont donnés à eux-mêmes les poètes de tous les temps, les uns se décernant de leur propre main la couronne d'immortalité, les autres la partageant à leurs amis, à leurs protecteurs, à leurs maîtresses. Il ne pouvait passer sous silence Pierre Corneille disant à une marquise dédaigneuse :

Cependant j'ai quelques charmes Qui sont assez éclatants Pour n'avoir pas trop d'alarmes De ces ravages du temps...

Ils pourraient sauver la gloire Des yeux qui me semblent doux, Et dans mille ans faire croire Ce qu'il me plaira de vous.

Chez cette race nouvelle Où j'aurai quelque crédit, Vous ne passerez pour belle Qu'autant que je l'aurai dit.

Cet orgueil était bien permis au grand Corneille, malgré ses souliers percés, alors qu'à côté de lui le cordonnier de Louis XIV s'enflait de fatuité bête au point d'en compromettre son royal client. L'histoire

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vaut qu'on la raconte; elle n'eût point, je crois, déparé le livre de M. Asselineau.

Ce cordonnier s'appelait Lestage (l) ; il avait boutique à Bordeaux, à l'enseigne du Chat botté. Louis XIV, à propos de bottes sans couture, lui avait donné des armoiries : botte couronnée sur champ d'azur, accotée de fleurs de lis. Il n'en fallait pas tant pour tourner la tête au pauvre homme.

Un recueil de poésies en l'honneur des bottes sans couture parut à Bordeaux en 1677. Lestage lui-même en fut l'éditeur et confectionna de sa belle plume la dédicace de ce livre à M§r le duc de Roquelaure. Il faut croire qu'il paya royalement, comme un cordonnier royal qu'il était, ses thuriféraires, dont l'encens dépasse toutes les bornes du capiteux, et qui vont jusqu'à l'égaler à Dieu, dans des vers aussi peu cousus que ses bottes :

Le prophète royal chante dans ses poésies

Que les deux n'ayant pas encore leurs flambeaux,

Furent autour du monde tendus comme des peaux,

Mais avec tant d'adresse que ce fut sans couture Que ces globes reçurent une ronde figure. v Dirons-nous que Lestage, digne d'un noble lieu, En faisant une botte imite ce grand Dieu ?

Croirait-on que le portrait de Lestage avait trouvé

(1) Voyez le Livre d'or- des Métiers, par le bibliophile Jacob.

place dans la galerie du roi (peut-être entre les portraits de Corneille et de Vauban) ? c'est du moins ce qui résulte du passage suivant de la dédicace au duc de Roquelaure :

« Le rang que Sa Majesté a donné parmi les illustres de notre temps, dans ses galeries, à mon portrait, où ce monument éternel de l'estime que Sa Majesté fait de mon invention n'a pas plutôt paru, que cette grâce du prince, comme un vent favorable, a fait naître en ma faveur dans les esprits les plus rares mille pensées et mille louanges. Ils ont trouvé dans ces mots : « Maître Nicolas Lestage » ces autres : « II est miracle de son âge », pour être mis au bas de mon portrait avec ces vers :

« Celui dont tu vois le portrait,

Est le miracle de son âge

Après les bottes qu'il a fait L'esprit et l'art ne peuvent davantage. »

Après ce trait de vanité impudente, on peut, n'estce pas, tolérer un peu de fierté chez les poètes, ne fussent-ils pas des génies comme Pierre Corneille.

« Il y a, dans les hauteurs de l'âme, une région où l'encens qui s'exhale de la louange peut parvenir, mais où l'orgueil ne peut atteindre. »

Cette réflexion est d'un grand philosophe qui, en la faisant, songeait aux grands poètes.

Avant de quitter le chapitre de l'orgueil, je recommande au lecteur le portrait de ce parasite de célébrité qu'on nomme Y ami du poète. Ce portrait, touché d'une pointe fine, légère et mordante, s'accentue dans cette galerie comme une page de La Bruyère.

Ici devrait méthodiquement se placer la colère qui n'est, en littérature, qu'une forme de l'orgueil blessé. Vates irritabile gémis, disait déjà l'antiquité.

« On s'étonne quelquefois, dit M. Asselineau, de la violence qu'un poète met à défendre ses vers, un écrivain à défendre son style, un dramaturge, un romancier à revendiquer leurs conceptions. La cause de cette violence est non seulement dans l'impertinence de l'attaque, mais aussi, mais surtout dans la difficulté de la défense.

« Songez donc que ce qu'il s'agit de prouver est tout ce qu'il y a de moins probable et de moins saisissable, de plus subtil et de plus fugace, de plus impondérable et de plus facile à nier, une abstraction, un souffle, une flamme invisible, — l'esprit.

« Dites à une belle femme qu'elle est laide ou mal faite, elle n'a qu'à se montrer pour vous confondre. Traitez un militaire de lâche et de poltron, sa réponse est à son côté. Mais ici, comment s'y prendre pour prouver à un sot qui vous traite d'imbécile, qu'il se trompe et que vous avez de l'esprit ? Comment dé-

montrer à ce barbare que les vers qu'il méprise sont bons et admirables ? Comment faire descendre dans l'âme de cette brute envieuse la pure et sereine notion du beau ?...

« Vanité ! dira-t-on. — Vanité ? Entendons-nous donc sur ce mot, et voyons si l'application qu'on en fait n'est pas abusive et injuste.

« Voilà un homme qui est pauvre et qui ne s'enrichira jamais ; ou qui, s'il est riche, se ruinera certainement. L'habitude du travail le rend solitaire. Il est étranger dans le monde, et même parmi les siens, qui le regardent comme une espèce de fou ou de maniaque, tout au plus comme un extravagant qui sacrifie sa fortune à des chimères, et qui préfère une étude frivole au plaisir de laisser de l'argent à ses héritiers. Pas un banquier ne prêterait dix francs sur la signature de cet homme. Nul père de famille, fûtil banqueroutier ou bourreau, ne lui donnerait sa fille... Lui, le misérable, a la vanité de croire qu'il sait ce qu'il a appris et qu'il est l'auteur de ce qu'il a fait... c'est une minute d'immortalité qu'il escompte. Eh bien, cette récompense posthume, on la lui envie... Non content de lui prédire l'obscurité pour l'avenir, on lui déclare que, pour le présent, il n'est qu'une bête.

«Il se relève alors. L'indignation le prend, et il se

fâche; il brise l'instrument sur la tête du barbare, il se met en colère enfin.

« Voilà le péché confessé. Mais n'est-ce point assez de toute une vie de pénitence pour l'absoudre ? »

Vavarice, en littérature, est habituellement personnifiée dans le poète Chapelain, l'auteur de la Tucelle, dont l'habit râpé, la perruque ravagée et la chaussure déformée furent caricaturés et chansonnés à qui mieux mieux dans les ruelles. M. Asselineau s'attache à laver cet écrivain d'une accusation portée à la légère par des contemporains rivaux, méchants ou simplement facétieux. Des recherches consciencieuses auxquelles il s'est livré et des témoignages qu'il apporte, il déduit la justification, non seulement de Chapelain, mais en même temps de tous les littérateurs suspects d'avarice.

« Plus je m'instruis, dit-il, de la condition des gens de lettres au XVIIe siècle, et plus je m'habitue à trouver de l'honneur, je ne dis pas dans la pauvreté, cela va de soi, mais dans la parcimonie (avarice, selon les courtisans de quelques-uns d'entre eux), je ne parle pas seulement pour Corneille, à xmi la pauvreté fait une seconde auréole ; ni pour Patru qui fut obligé de vendre ses livres ; ni pour Saint-Amand que la fièvre seule empêcha de mourir de faim ; ni pour Maynard qui mourut pauvre ; ni pour Gombaud le

nécessiteux ; ni pour Tristan le famélique ; ni pour La Fontaine le parasite ; mais pour ceux-là surtout que la volonté de travailler librement fit parcimonieux et que leur prudence rendit ridicules, et pour Chapelain principalement, le plus ridiculisé de tous, pour Chapelain dont on a fait le type de l'avarice littéraire. »

Dans cette revue hâtive, nous ne pouvons faire de longues stations devant chaque péché ; mais il en est un qui voudrait nous retenir : — c'est la paresse.

« La belle chose que de savoir quelque chose ! » aurait dit M. Jourdain, s'il eût pu lire la lumineuse définition que voici. Je l'extrais, pour l'amusement du lecteur, du Traité de la paresse, par Courtin (1743), — un petit volume devenu très rare aujourd'hui.

« Pour comprendre d'où vient la paresse, il faut savoir d'où vient ce que nous appelons la fatigue. La fatigue vient d'un excès d'action. L'action est un mouvement des membres extérieurs du corps. Le mouvement des membres se fait par le mouvement des nerfs. Le mouvement des nerfs vient du mouvement des muscles, et par conséquent la fatigue vient d'un mouvement excessif des muscles. Les muscles, qui sont comme des ressorts qui se bandent et se lâchent par une force étrangère, se tirent et se lâchent par le moyen des esprits animaux. Maintenant il est

visible que quand, par exemple, un ressort est débandé, il ne fait aucun effort ou ne souffre aucune peine ; mais qu'au contraire quand il est bandé, il souffre violence. Et c'est la même chose à l'égard des muscles. Lorsque le corps est sans action, comme il l'est par exemple lorsqu'il est couché, les muscles n'agissant plus, sont en repos. Mais lorsqu'il est en action, ils se tendent et font effort, et plus cet effort est grand et continuel, plus ils souffrent. Or, la nature qui d'elle-même fuit toutes les choses qui la font souffrir, aime le repos et abhorre la peine. Et c'est cette aversion naturelle qui fait ce que nous appelons paresse. »

— Et voilà pourquoi votre fille est muette. — Pendstoi, Sganarelle !

Définissons à notre tour : apathie chez les faibles, fainéantise chez les lâches, atonie chez les ennuyés, la paresse est simplement inaction songeuse et flânerie occupée chez les gens de lettres. C'est l'état d'incubation de l'esprit.

ci Combien d'écrivains, dit M. Asselineau, ont fait des chefs-d'œuvre au coin de la cheminée, un pied dans la main, en regardant vaguement la pendule ironique ? C'est qu'en effet, il y a des mondes entre la conception et l'exécution, des éternités de fatigue, de lutte et de douleur. J'ai dit tout à l'heure que la

paresse littéraire n'était peut-être au fond que de la poltronnerie ; mais en revanche, quel courage il faut dans le combat : que d'énergie, que de fixité de volonté il exige ! »

M. Asselineau juge ce péché d'importation moderne en littérature (on pourrait en dire autant de son congénère, l'ennui). Le caractère du paresseux manque, en effet, à la galerie de Théophraste et au livre de Lucien, et nulle part on ne trouve rien dans les anciens qui s'y rapporte. D'où l'auteur conclut qu'il n'y a pas, à proprement parler, de paresse dans les lettres; il n'y a qu'impuissance et ignorance. — Je n'y contredirai pas.

La gastronomie étant un art, la gourmandise devait être le péché des gens de lettres. Encore que les lettres soient une république., n'a-t-on pas posé en axiome que, chez nous, le cœur peut être républicain, l'estomac jamais ?

Hélas ! la gourmandise, elle aussi, est un péché en décadence, et nous sommes bien loin du temps où certain gourmand d'esprit, ruiné, s'écriait douloureusement : « Que voulez-vous ? Mes moyens ne me permettent plus que deux indigestions par semaine. »

« Je ne croirai à la civilisation, disait un grave jurisconsulte, Henrion de Pansey, que lorsque je je verrai un cuisinier à l'Institut. » Ce n'est pas de

sitôt que nous pourrons voir ce vœu s'accomplir, le péché de gourmandise n'ayant sa liberté des coudes qu'en ces temps calmes où les esprits souriants peuvent se donner des loisirs fleuris.

Même en ces conditions, je ne me fierais pas aux franches lippées de la littérature. Tant pis pour ceux qui croient les poètes sur parole ; mais, pas plus là qu'ailleurs, les poètes ne sont gens pratiques. L'idéal tient trop de place dans leurs appétits sensitifs ; ils ne goûtent pas le plaisir pour le plaisir, mais pour ce qu'ils en imaginent, et surtout pour ce qu'ils y peuvent ajouter.

Horace et Anacréon ne m'imposent pas plus que Panard et Désaugiers, les premiers avec leurs coupes couronnées de lierre, de myrtes ou de roses, les seconds avec leurs bouteilles vermeilles, leurs pan-pan enfantins, et leurs flon-fion et leurs glou-glou. Qu'ils célèbrent le vin, qu'ils chantent l'ivresse, qu'ils rougissent la nappe, qu'ils fassent sauter les bouchons, sonner les verres, tinter les assiettes, bruire les fourchettes, soyez sûr qu'ils ne s'amusent pas tant que cela. Il est de tradition que les poètes ont généralement mauvais estomac, — sans doute à cause du voisinage du cœur.

Serait-ce à dire qu'ils répudient la bonne chère et qu'ils boudent au plaisir de la table ? Loin de là ;

seulement ils y mettent ce qu'ils mettent en toutes choses : de la délicatesse, de la mesure et de l'esprit.

« Le plaisir de la table — c'est M. Asselineau qui parle — est pour l'homme de lettres autre chose que la délectation du palais. C'est la plénitude acquise du repos et du bien-être par la combinaison de jouissances diverses. C'est aussi une compensation, une contradiction à son régime journalier, exigée par l'équilibre nécessaire aux facultés humaines.

« — Quoi, Monsieur, disait une dame minaudière à un poète des plus éthérés de ce temps-ci (à quoi bon le nommer ?). Quoi! Monsieur, vous qui comprenez, qui exprimez si bien les délicatesses et les douleurs de la femme, vous... buvez du vin ! — Eh ! oui, Madame. Et pourquoi non ? Certes, je comprends vos souffrances et vos misères; j'y pénètre, je les porte en moi, j'en souffre; mais enfin, faut-il que j'en meure ? Demain je vous donnerai des clairs de lune, des lacs et des désespoirs brumeux. En attendant, reprenons des forces pour la mélancolie ! »

J'aborde le péché d'envie, non sans tristesse. Le rhéteur Zoïle en est le type; mais il faut croire que ce type fait tellement horreur, placé qu'il est depuis plus de deux mille ans comme un épouvantail à la cime de l'arbre enchanté des lettres, qu'il a fini par éloigner même les gens de la famille de Zoïle. La convoitise

du mérite d'autrui existe bien encore de nos jours, mais à l'état latent d'admiration sournoise ou d'émulation impatiente. C'est, à tout prendre, une sourde colère d'impuissance. Nos mœurs l'ont modifiée, et la facilité qu'on a de faire parler de soi l'a rendue sans emploi; c'est ce qu'explique très bien M. Asselineau :

« L'envie, au temps où nous vivons, ne peut plus tuer personne (non pas faute de bonne volonté); il y a à cela plusieurs raisons, dont l'une est l'organisation actuelle des sociétés, qui a pour dogme l'égalité. L'égalité n'a pas seulement détruit les castes, elle a nivelé aussi tous les talents. Plus de hiérarchie, plus de suprématie ! Un dadais qui rédige la chronique et l'article de modes dans un petit journal peut se croire l'égal de Lamartine et de Victor Hugo; et même il ne tient qu'à lui de se croire leur protecteur en prenant au comptant les banalités élogieuses et modestes que tout homme supérieur tient à la disposition des sots. Comment d'ailleurs, par quelles marques du respect public, serait-il averti de la supériorité de ces hommes ? Le monde moderne n'a plus ni temples ni autels. A force de coudoyer le poète et de le protéger, le dadais en vient à se dire : « Est-il poète seulement ? » ou bien : « Ne l'aurais-je pas été, moi aussi, si je l'avais voulu ? » Et moyennant ce petit

artifice de casuistique, le voilà de pair avec le grand homme, à moins qu'il ne le domine du haut de son équipage et par le luxe de sa vie. Tant il est vrai que dans une société raffinée et égalitaire, il n'est pas même aisé d'avoir des envieux ! »

Nous arrivons à la luxure; — on nous attendait là, mais que le lecteur sera trompé !

Il me faut d'abord le prier d'admettre avec M. Asselineau que le mot latin luxuria, d'où la poésie a tiré l'adjectif luxuriant appliqué à la végétation, à la chevelure, à tout ce qui est surabondant, ne doit pas se circonscrire au sens étroit de la définition du catéchisme « vice d'impureté »,, mais qu'il doit sous-entendre aussi l'amour de l'abondance et de l'exagération en toutes choses, de l'excès dans le bonheur et de l'absolu dans la beauté, l'amour du luxe en un mot; du luxe dans tous les ordres et sous toutes les formes, pour l'esprit comme pour les sens, dans la connaissance comme dans le bien-être et le plaisir; la possession de tout ce qui n'est que rêve pour le commun des hommes; la liberté et la fécondité assurées à l'intelligence par la suppression de tout ce qui rappelle la chute ; l'ambition, enfin, de tous les paradis réalisés. Comprise de cette façon, la luxure est encore un péché peut-être, mais ce n'est plus un vice; ou du moins c'est un vice essentiel-

lement artistique et poétique, un péché d'imagination.

Cette interprétation admise, voyez que d'indulgences en découlent! Et c'est si vrai, que les œuvres des poètes amoureux ont trouvé grâce en tout temps devant les juges les plus sévères et les moralistes les plus scrupuleux. N'est-ce pas aux soins prévoyants des moines lettrés du moyen-âge que nous devons de pouvoir lire aujourd'hui Anacréon, Ovide, Tibulle, Catulle, Properce, voire Apulée et Pétrone, dont la salure est pourtant un peu forte pour nos palais ? Chose étrange! c'est l'Église austère qui a sauvé les annales de l'amour.

Oui, la volupté est le péché mignon du poète, mais qu'il en est puni dès ce monde! S'il porte en lui,, comme l'aimant, la puissance d'attirer, comme l'aimant aussi, il se charge de fers jusqu'à perdre toute liberté d'action. Il est donc le martyr de sa mystérieuse faculté.

Passe encore s'il savait se tenir au bonheur positif ou simplement possible! mais cet aventurier, à la recherche de l'absolu dans le bonheur, va toujours, toujours plus loin, dans la forêt magique de son rêve, poursuivant de saule en saule la Galatée idéale éternellement fuyante, se prenant à des illusions, courtisant des feux follets, embrassant des fantômes et ne

s' arrêtant que pour tomber, terrassé par sa propre ironie.

« C'est que tous, dit M. Asselineau, ont respiré la fleur magique dont le parfum dégoûte à jamais de la réalité hasardeuse, et c'est du regret de leur ivresse que sont faits leur mélancolie et leur cynisme. Ils expient par la lourdeur de la chute les hauteurs de leurs visées. Pourquoi ont-ils la vue si longue, les sens si délicats, le goût si fin, l'oreille si vulnérable ? Pourquoi ont-ils contemplé ce que nul ne doit voir ? Les plus heureux peut-être sont les fous sublimes qui persistent dans le rêve en dépit de la réalité, et pour qui Dulcinée est toujours la dame du Toboso. Si l'amour rêvé par les poètes était réalisable, que deviendraient les Dieux ? les paradis seraient inutiles.»

Le Paradis des Gens de lettres, qui fait suite aux Sept péchés mortels de la littérature, est une élégante fiction dans le goût du Temple de Gnide de Montesquieu. Ces sortes de contes allégoriques étaient fort à la mode à la fin du siècle dernier. Dans son allégorie, M. Asselineau suppose la condition de l'homme de lettres telle qu'elle devrait être dans un état où le génie et le talent seraient honorés comme les seules supériorités réelles d'ici-bas. Inutile de dire que ce rêve est, comme tous les rêves, irréalisable. Hélas ! nous n'en demanderions pas tant pour trouver notre

paradis en ce monde : — un peu de loisir pour donner libre essor à notre inspiration, un peu de fortune pour nous assurer la sécurité de ce loisir; un peu d'amour pour maintenir notre imagination dans la dépendance du cœur, la seule dépendance acceptable; — et c'est tout! nous ne sommes pas dégoûtés, comme vous voyez.

Mais à quoi bon ? Si nous le trouvions, par impossible, ce paradis, aurions-nous seulement le temps d'en prendre possession ? Dérision de la vie ! il faudrait mourir.

29 juillet 1874.

VEUX TOÈTES

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