‹ Promenade autour d'un tiroirChapitre 16 sur 21 · EN PROVINCE · texte numérisé non relu

EN PROVINCE

eux-la seuls qu'une longue et douloureuse maladie a conduits aux portes du tombeau, savent -le prix de la convalescence, cette délicieuse accalmie des sens, pendant laquelle l'âme, purifiée par la souffrance, semble retrouver, dans le sommeil des passions, ses fraîcheurs natives et ses sérénités premières.

Nous voudrions croire que la France, l'auguste malade, en est là, et qu'après tant d'effroyables crises, son retour à la vie réfléchie est décidément marqué par ces indices de renaissance intellectuelle qui se produisent de tous côtés.

A nulle époque plus qu'à la nôtre, l'âme du pays n'a parlé par la voix de ses poètes ; on pouvait les compter avant 1870, on n'en sait plus le nombre aujourd'hui.

N'a-t-on pas remarqué qu'après les grandes tueries humaines, il y a recrudescence dans le courant générateur chargé de rétablir le niveau détruit entre la

mort et la vie ? De même après ces grandes débauches de l'esprit, qui menacent les sociétés dans leur existence morale, on constate un redoublement d'efforts des intelligences, appliquées à rétablir l'équilibre rompu entre le mal et le bien, ces deux termes de la conscience humaine ?

Il nous plairait d'attribuer au phénomène compensateur dont il s'agit cette éclosion spontanée de poésie se manifestant au lendemain même des jours si prosaïquement néfastes que nous venons de traverser. Considérée en soi, la poésie ne répond qu'aux aspirations de l'âme; elle n'est d'aucune utilité dans les affaires de la vie pratique, et le peuple qui la juge nécessaire à son régime, prouve par cela même qu'il n'est pas tout instinct, et qu'il a de quoi réagir contre sa déchéance morale. Nous nous réjouirions de ce retour, au nom de la régénération du pays; ce serait la réponse à ces esprits pessimistes qui croient tout perdu, parce qu'ils n'aperçoivent pas, sou.s les mouvements désordonnés du corps malade, le travail latent des forces en réserve. Ce serait la réplique fière au finis Galliœ de nos ennemis. Ils peuvent, en projet, coucher la France qu'ils ont crucifiée, dans le tombeau des races latines, et peser sur sa pierre de toute la lourdeur de leur axiome : « La force prime le droit » ; ils ne feront pas que la grande martyre ne ressuscite

au temps marqué, dans l'éblouissant éclat de son esprit que rien ne saurait tuer.

Il n'est pas de petits symptômes pour l'observateur en quête d'inductions. Le centenaire de Pétrarque, que la ville d'Avignon vient de célébrer, n'est pas seulement un incident littéraire; à nos yeux, il a l'intérêt d'une date et l'importance d'un événement. Les races latines s'y sont donné le baiser d'alliance, et la France, comme la mère des Gracques, y a fait montre, dans sa jeune génération de poètes, de la richesse qui lui reste encore après ses grands désastres.

Je ne passerai pas en revue tous les talents, — la .plupart inconnus jusqu'ici, — qui ont jeté brillamment leur note dans ces fêtes du gai-savoir. Mais il en est un qui m'a frappé par ses qualités exceptionnelles, et j'en voudrais parler pour l'encouragement des autres.

Le nom de M. Aimé Giron a été quatre fois proclamé. Il suffit de lire ses pièces couronnées pour sanctionner le verdict des juges du concours. Celle intitulée: « Respect aux petits oiseaux » est surtout traitée avec beaucoup de naturel et de délicatesse ; en voici la fin qui est charmante :

Convaincus que la guêpe a des goûts délicats, Et voyant aux coteaux toujours mise la nappe, S'ils déchirent au vol un coin mûr de la grappe, Est-ce, pour les tuer, un si. . . si vilain cas ?

Hôtes joyeux, laissez leurs ailes se poursuivre, Bruire autour de vous comme de gais fuseaux ; Laissez-les faire, — et vivre ! ils sont créés pour vivre, Ils ont bien travaillé ; respectez les oiseaux. Car ils sont trop petits pour vos grandes colères. Travailleurs, ils ont droit à de menus salaires, Même à la récompense. Il leur faut peu, si peu De ce qu'ils ont gardé de l'hiver à l'automne ! Ne les maudissons pas, — et ne tuons personne ! Ils souffrent comme nous et sont créés par Dieu.

Si M. Aimé Giron ne s'était fait connaître que par ces pièces, et malgré leur mérite évident, il faudrait l'attendre à de nouvelles épreuves ; mais il a victorieusement donné sa mesure ailleurs, en publiant coup sur coup deux recueils de poésies des plus remarquables, les Cordes de Fer et les 'Petits-fils des douce Césars, ce dernier volume avec la collaboration d'un autre fervent de poésie dont je parlerai tout à l'heure. Ces deux volumes marquent une phase très accentuée dans le mouvement littéraire de notre époque; la grande critique parisienne ne leur pardonnera peutêtre pas le tort qu'ils ont d'être éclos en province ; raison de plus pour que notre critique de province leur fasse un accueil empressé.

Un observateur attentif disait des productions littéraires du commencement du siècle : « Tout le monde excelle aujourd'hui aux raffinements du style; c'est

un art devenu commun; l'exquis est partout, le satisfaisant nulle part. » Et il ajoutait ce mot plaisant d'une femme d'esprit : « Je voudrais sentir du fumier. »

Si cette réflexion était juste alors, à plus' forte raison pourrait-elle s'appliquer à notre littérature actuelle, où trop souvent le soin de la forme fait perdre de vue le souci du fond, où l'inspiration le cède au procédé, où l'image s'évapore dans la concentration de l'objet.

Ce qui me plaît chez M. Giron, c'est d'y rencontrer précisément ce satisfaisant dont l'observateur était en quête, et ce franc-sentir que souhaitait la femme d'esprit. Ce n'est pas un raffiné de style, ni un émailleur acharné aux niellures de la phrase, encore moins un abstracteur de quintessences métaphysiques. C'est un penseur convaincu, disant haut et bien ce qu'il pense, dans ce parler succulent et nerveux, non tant délicat et peigné comme véhément et brusque, auquel Montaigne donnait ses préférences.

Un de mes amis, excellent poète lui-même, divise le vers en deux catégories, le vers trouvé et le vers cherché, ce qui revient à la distinction établie par Barbey d'Aurevilly entre les inspirés et les volontaires. Etudié d'après cette classification, M. Aimé Giron serait un inspiré qui trouve le vers. Il y a du bizarre et

du fantasque dans son humeur, mais il n'y vise pas, et son originalité bien réelle est pure affaire de tempérament. Au mouvement de sa phrase et à l'allure de son vers, on reconnaît un homme de muscle et de décision, comme il en faut pour la poésie de combat.

Je ne sais si nos grands poètes ont tous débuté par un chef-d'œuvre, et je soupçonne qu'à l'examen il y aurait beaucoup à rabattre, un chef-d'œuvre supposant toujours l'expérience, c'est-à-dire la discipline de la pensée, l'habitude de la main. Si les Cordes de fer ne sont pas tout à fait un chef-d'œuvre, en ce sens qu'elles accusent parfois plus d'entraînement que de mesure, du moins ne peut-on y méconnaître ce génie de primesaut qui caractérise les ébauches des maîtres, et qui volontiers dispense de désirer l'œuvre plus achevée. C'est une belle faute, après tout, que la furia désordonnée de la jeunesse!

Ce montagnard de la Haute-Loire a-t-il vu Paris ? Nous ne savons; en tous cas, l'air étouffé de la grande ville n'a pas influencé sa robuste constitution. Sans doute, il a lu les poètes de toutes les écoles, mais avec le parti pris de ne relever d'aucune école. Ses qualités, comme ses défauts, sont bien à lui; sa poésie a la saveur âpre de son terroir, et s'il a fréquenté la muse chiffonnée de la fantaisie, c'est pour revenir au

plus vite à la muse austère du devoir. Il le dit dans son prologue :

Cueillons, sans les chanter, et la femme et la rose ; Un utile combat vaut mieux que dix chansons. La poésie intime est morte ! — Nous naissons Tous prêtres d'une idée ou soldats d'une cause.

Aussi ne trouve-t-on dans son livre ni confidences personnelles, ni rêveries spleeniques, ni voluptueuses mièvreries d'amour. Le titre indique assez qu'il ne s'agit pas ici de variations sur la chanterelle efféminée du luth, mais d'une vigoureuse attaque des cordes graves. Ce livre est, d'un bout à l'autre, non plus la plainte d'une âme, mais le cri même de l'humanité. On sent que l'aile de cette poésie s'est ouverte à l'heure des grands orages : nous nous étions trop habitués à traiter le génie en oiseau domestique; il est bon que, de temps à autre, il nous prouve qu'il n'est créé ni pour la basse-cour ni pour le boudoir.

Des quarante-cinq pièces d'assez longue haleine dont se compose le volume, il en est peu qui n'aient, à défaut d'autre mérite, celui de n'être ni vulgaires ni banales. Quelques-unes sont d'une rare énergie, et dans toutes on trouve de belles pensées grandement exprimées. Je sais peu de poètes qui aient à leur service un vocabulaire à la fois plus large et plus expressif; mais ce qui donne à celui-ci son vrai cachet, c'est

le caractère neuf et inattendu de ses conceptions; jugez-en plutôt :

Ici, c'est la tête de Cicéron, clouée contre la tribune aux harangues, qui, la langue traversée par le poinçon d'or de Fulvie, se ranime dans le silence des nuits et prononce sur Rome déchue son fameux « Caveant con suies ! »

Là, c'est le drame du Golgotha. Le fils de l'homme ayant poussé son dernier cri, les ténèbres couvrent la terre, et les tombeaux rendent leurs morts ; mais ces pauvres morts, — cruelle dérision ! — ne savent plus que faire ici-bas.

Les morts ressuscites, comme des feuilles mortes Que le vent roule, allaient, frappant contre leurs portes Aux quartiers de Sion. — Personne n'ouvrait plus ; Les fils sont dispersés, les veuves consolées. Comme l'herbe envahit les dalles descellées, L'oubli pousse et fleurit aux passés vermoulus.

Les morts ressuscites redemandent leurs tombes. Semblable à des appels douloureux de colombes, Leur murmure emplissait la cité d'Israël ; L'âme des cieux était errante sur la terre, Et les sanglots des morts éperdus firent taire A Rama, dans la nuit, les sanglots de Rachel.

Dans le Christ et le Dieu, quelle amère ironie ! c'est la réponse des puissances de la terre aux promesses du ciel.

La même idée est reproduite sous une autre forme dans les Fils du sol et les fils du ciel. C'est l'éternelle

antithèse imposée à l'humanité depuis le vieux démêlé de Caïn et d'Abel.

Les Cinq sous d'tAhasvèrus sont une critique très spirituelle des abus de la fiscalité, — à Bruxelles en Brabant.

Sous ce titre : « Les coursiers de l'infini », le poète évoque la funèbre procession des fléaux qui ont marqué dans l'histoire toutes les étapes de l'humanité. Ce n'est pas gai !

Dans ces pages amères, le poète envisage la vie sans illusion, mais sans défaillance. Il est navré, mais non désespéré. Si, comme Mme Ackermann dont je parlais l'autre jour, il a déchiré d'une main implacable le voile qui recouvre les plaies saignantes du vieux Job, ce n'est pas pour maudire Dieu, mais pommer à lui. Il n'accuse que l'homme des maux de l'homme, et pour lui, du moins, la nature n'est pas une marâtre ardente à créer, insoucieuse de conserver.

O nature ! je t'aime !

Dans le pan de ta robe où dort le genre humain, Il s'agite :... il veut boire au sein nu qu'il déchire, Et tu rends à sa faim le lait pur de tes flancs, — Sans lui rien demander que vivre et que sourire, — Ce lait qu'il a déjà puisé quatre mille ans !

Lisez aussi Y Ame jalouse, A vendre, les Hommes rouges, le Lion, la Fiancée, et surtout ce poème de haute saveur : « Jacques, John et Jonathan », où le serment de

fraternité scellé dans le vin français, le porter anglais et le zuisky américain, entre les trois grands peuples travailleurs du globe, est si vilainement interrompu au plus beau moment par cette note sinistre : « Déclaration de guerre, août iSjo. »

Un tiers au moins du recueil, continué après cette date, a trait aux faits de l'invasion. Il y a là de grands mouvements, des colères bien senties et des ironies superbes; mais le morceau capital, c'est la pièce fantastique intitulée : « Les neuf cen'.s Chameaux ».

L'auteur, appelé comme mobile sous les drapeaux de la défense nationale, fait ce rêve une nuit sur la paille du bivouac. Par quelle correspondance mystérieuse a-t-il, avant de s'endormir, songé au colosse de Rhodes, qu'un calife fit rompre en morceaux pour être vendus aux Juifs, et dont les débris chargèrent neuf cents chameaux ? Cette réminiscence historique prend corps dans sa pensée, et la fiévreuse vision du sommeil lui retrace, défilant dans le lointain vague, l'étrange caravane. Mais le colosse dont elle emporte les tronçons, c'est celui de la France. Le dormeur voit passer successivement devant ses yeux la tète, les épaules, la poitrine, les bras, les pieds de la géante :

Voici les pieds courant dans le sang et la cendre, Partout où s'annonçait un trône à soutenir, Une chaîne à briser, une cause à défendre ! Ils laissaient dans l'histoire, au seuil de l'avenir

Leur radieuse empreinte; et, fous d'ingratitude, Tous ces peuples ligués tentent de l'effacer ! — Le colosse est tombé ! mais votre solitude, O peuples satisfaits, va bientôt commencer.

Je voudrais m'attarder à ce livre des Cordes de fer, brillant début auquel on n'aurait guère à reprocher qu'un peu de hâte, quelques obscurités et certaines longueurs au sujet desquelles je rappellerai à M. Aimé Giron ce conseil d'un homme d'esprit : « Le poète ne doit pas traverser au pas un intervalle qu'il peut franchir d'un saut. » Mais l'espace me presse, et les Petits-fils des douce Césars attendent leur tour; j'y arrive.

On a beaucoup admiré autrefois le tour de force accompli par Barthélémy et Méry dans l'exécution de leur Némésis, cette satire politique obligée de paraître à jour fixe une fois par semaine. Voici, devant nos yeux, un tour de force bien autrement audacieux et réussi.

Il s'est trouvé, dans un coin perdu de la province, deux amis — arcades ambo, — qui, sans autre encouragement que leur foi en eux-mêmes, ont conçu l'idée de faire en collaboration un recueil de satires françaises et latines. Ils se mettaient à l'œuvre en octobre 18/3, et dès le mois de février suivant, le recueil était

à l'impression. Or, ce livre n'a pas moins de 335 pages et quelque chose comme 3,000 vers. Quel labeur, quand on songe que les journées de ces deux poètes sont prises tout entières par un travail étranger aux lettres, et qu'ils n'ont que leurs nuits à •donner à la vie intellectuelle !

Vous connaissez l'un de ces poètes ; saluez dans l'autre un maître es jeux floraux, mieux que cela, un disciple convaincu des maîtres grecs et latins. M. Cyrille Fiston, directeur des postes de la Haute-Loire, n'est pas seulement un poète français distingué; il manie aussi la langue virgilienne avec une souplesse merveilleuse. C'est lui qui, dans le livre, s'est réservé la partie latine ; il l'a traitée en érudit rompu à la gymnastique la plus compliquée du dactyle et du spondée.

Ce travail à deux est étourdissant de verve et d'entrain, mais en soupçonne-t-on toutes les difficultés? Se représente-t-on ce qu'il faut d'entente et d'accord entre les deux exécutants afin de préparer les plans, d'en arrêter les lignes et de maintenir dans l'œuvre l'unité de ton, de mesure et d'effet qu'ils se sont proposé d'atteindre ? Et voyez le fruit de cette discipline acceptée en commun, de ce contrôle de l'un par l'autre. La pensée, un peu flottante dans les Cordes de fer, s'est ici resserrée et coordonnée. Le vers, travaillé

à deux, s'échappe solide et incisif, comme un trait de bronze gaulois avivé d'une trempe latine.

A parcourir ces pages,, tout imprégnées de saveur antique, où se retrouve l'allure à la fois familière et noble des anciens, et jusqu'à leurs tours de phrases, leurs artifices de langage, leurs inversions et leurs ellipses, on éprouve parfois comme l'illusion de lire des fragments retrouvés de Perse ou de Juvénal.

Je prends au hasard, pour exemple, un passage dans le livre.

Voici le français :

Des hommes, Diogène ? O cynique, où dors-tu ?

As-tu, sur nos chemins, rencontré la vertu

Fuyant ton pas rapide et ton sarcasme agile ?

Viens promener encore ton fier tonneau d'argile

Des palais de César aux portes des cités,

Et lever ta lanterne aux yeux des éhontés !

Des hommes pour refaire un peuple ! Allons, des hommes !

Non ! tu ne heurteras que de joyeux fantômes,

Des cadavres hideux sous d'illustres haillons !

Ces rires, ces splendeurs ? grimaces, vermillons

Dont ils fardent leur front, leurs lèvres et leur joue !

Ce qui flatte, ment, gueuse et vit, — c'est de la boue.

Va, cynique, reprends ta lanterne à la main,

Crache sur cette honte et passe ton chemin.

Et voici le latin :

Nonne tibi occurrit quâcumque vir obvius unquam, Diogenes ? Mundi, quasso, quâ parte moraris ? Aut quâ virtutem captasti calle fugacem? Hue adsis, cynicas evolvens splendidus aedes Çauperis ad casulas, ad festa palatia regum ; lstorum ante oculos testem protende lucernam !

— Quaere viros ! patriae reddant qui robora quatre ! At tantum occurret specioso graeculus ore Luridaque excultis ornata cadavera pannis ; Vendidit bis faciès cosmus, falsoque pudores

Qui jam mentilâ sub fronte nitere videntur !

— Heu ! fœx haec ridet, faîx ambulat et canit ! — i nunc, I, cynice, et sterilem tergo suspende lucernam,

I, calca fœces et apertà perge suburrâ.

Que dites-vous du latin ? Que dites-vous du français ? Volontiers se demanderait-on quel est celui des deux qui a traduit l'autre, si l'on ne savait que le latin, langue concise par excellence, ne peut guère être traduit en français vers pour vers. Mais comme ici le nombre de vers est égal de part et d'autre, on comprend que le traducteur latin ait pu, à la faveur de cette concision, donner libre carrière à sa propre fantaisie, et faire, en réalité, son livre à côté du livre qu'il traduisait.

Mais, va-t-on penser peut-être, à quoi bon cette œuvre à deux têtes, mi-partie archaïque et moderne, aussi étrange de donnée que bizarre d'exécution ? Laissons les auteurs nous répondre eux-mêmes :

« Les races latines à la mer! crie notçe livre. Ce livre est donc sain et opportun. Il a redemandé à la langue maternelle la langue de son berceau, pour protester plus intimement contre les races et les fratricides du Nord. La menace des cerveaux germains pèse sur nos gloires, immortelles cependant comme

la pensée humaine, et sur notre foi, certainement éternelle comme la pensée divine.

« Pour redevenir grands et forts, il est nécessaire de regarder en face, sans pusillanimité et sans respect humain, le vertige qui nous attire et l'abîme qui nous attend...

« Arracher le masque est le devoir des philosophes, des moralistes et des chrétiens, dût le masque emporter la chair avec lui !

« Nous croyons faire acte de moralité, de patriotisme et de confiance.

« Loin de nous de chercher à ameuter le scandale autour de notre livre; nous ne lui demandons que le succès de son honnêteté et de ses bonnes intentions.

« Certes, nous l'avouons avec franchise; sous les masques de cette tragi-comédie fantôme, grimacent, parlent et s'agitent des acteurs bien vivants, — types sans personnalité et sans nom. Mais, nous le disons hardiment aussi, nous n'avons pris à partie aucune caste ni aucun gouvernement; nous n'entendons stigmatiser que les turpitudes collectives partout où nous les avons surprises, dans les hautes et basses couches de la société.

« Nous n'avons eu qu'à interpoler une traduction moderne dans le texte des annales romaines. Pas un

fait qui ne soit sorti, brûlant et palpitant, des opprobres du monde antique. Nous avons tout demandé à Tacite, Suétone, Dion Cassius, Martial, Pétrone, Juvénal, Perse, Pline, Sénèque, etc., etc., sans parler de l'école historique contemporaine qui a poursuivi de si consciencieuses explorations et pratiqué de si lumineux sondages dans cette civilisation déjà scellée par quinze siècles.»

Ainsi qu'ils le disent, les auteurs font défiler devant nous, comme autant de tableaux animés dans lesquels nous sommes forcés de reconnaître toutes les formes de honte de notre propre décadence, les énormités effrénées du Bas-Empire romain. Voilà pourquoi ce titre singulier : « Les petits-fils des douce Césars. » C'est osé de relief, brutal de rendu; les auteurs n'ont composé ni avec le mot propre ni avec le sens libre. Les fameux ïambes de Barbier peuvent seuls donner une idée de cette poésie inflexible et sauvage qui dédaigne l'hyperbole et ignore l'euphémisme.

• Tout en rendant pleine justice aux louables intentions des auteurs, j'avoue ne compter que médiocrement sur l'efficacité d'un mode de moralisation qui consisterait précisément à placer la démoralisation en pleine lumière. L'excès du dégoût amène l'indifférence, et la haine du mal même, quand elle est trop forte, peut rendre les hommes méchants. Certes, il

n'a manqué aux sociétés effondrées, ni voyants farouches, ni frondeurs sanglants, ni satiriques indignés, ni moralistes sévères; quelles ruines ont-ils empêchées ? Il en devrait être de certaines turpitudes historiques, aux yeux des générations à venir, comme il en était à Sparte du parricide, que les lois n'avaient point prévu, ne le supposant pas possible. Si la presse, au lieu de fouiller si complaisamment qu'elle le fait dans les annales du crime, n'enregistrait que les actes de vertu, peut-être deviendrions-nous plus vertueux. On croit faire de la médecine morale en étalant dans un livre les honteuses nudités humaines, et l'on ne réfléchit pas que les livres de médecine eux-mêmes ont leur danger de curiosité pour les imaginations mal réglées.

Cette réflexion n'engage, bien entendu, que mon sentiment personnel, et je ne voudrais pas lui donner l'importance d'une critique.

Ce livre des Tetris-fils des douce Césars n'est pas, d'ailleurs, destiné de sa nature à devenir jamais populaire, et sa place est marquée dans ces bibliothèques d'érudits ou de curieux qui peuvent impunément s'ouvrir à toutes les audaces de l'esprit. L'œuvre est à la fois trop savante et trop relevée pour plaire aux multitudes. Je ne chicanerai donc pas autrement les auteurs sur l'illusion du but qu'ils y poursuivent,

toute illusion généreuse étant digne de respect; mais j'oserai dire qu'à mes yeux, ce livre a une double portée autrement sérieuse, et d'une incontestable actualité.

D'une part, il proteste avec l'autorité de l'exemple contre le discrédit dans lequel sont tombées, de nos jours, les études grecques et latines, sur la foi de ces détracteurs qui voudraient circonscrire l'enseignement de la jeunesse à l'exercice des langues modernes. Au commerce des anciens, nous apprenons la concision, la méthode et la clarté; leur rudesse même corrige ce que notre idiome a de trop recherché; elle nous apprend à éviter le précieux et l'alambiqué. Supprimer ces études, c'est se fermer les sources du beau et du goût, auxquelles se sont abreuvées nos gloires littéraires les plus pures et qui nous ont faits, en définitive, ce que nous sommes. La protestation ne pouvait venir plus à propos qu'au moment où la langue verte des halles, l'argot des prisons et les idiotismes britanniques envahissent, jusqu'à l'étouffer sous leur parasitisme bête, la belle et honnête langue de Ronsard, de Corneille et de Racine.

D'autre part, à ceux qui nient la possibilité de la décentralisation littéraire, il oppose l'affirmation victorieuse de Galilée: « E pur si muove ! » Ce livre en effet sort de la province, avec une sève et une verdeur

que n'ont altérées ni précautions de coteries, ni complaisances de camaraderie, ni compromissions d'aucune sorte. Encouragements, conseils, précédents, tout lui a manqué de ce qui prépare la naissance des livres, et voyez, rien ne lui manque de ce qui les rend viables. Qu'il trouve un parrain ou n'en trouve pas, qu'on le baptise ou non cet enfant robuste de l'aventure, qu'importe? il vivra quand même.

Et maintenant, une dernière réflexion avant de finir.

La France, croyons-nous, ne connaîtra le vrai fonds de ses richesses littéraires que lorsqu'il sera permis d'avoir du talent et du génie ailleurs qu'à Paris, et que l'esprit, pour être titré, ne sera plus contraint de passer par cette filière implacable qui en ramène toutes les productions à une espèce de type commun. Ce type est le beau peut-être; — nous aimerions mieux la variété dans le beau. Le jour où la province, entendant vivre de sa vie intellectuelle propre, s'émancipera de la tutelle dédaigneuse de la capitale, ce jour-là notre poésie aura retrouvé, avec ses traits distinctifs de race et d'origine, ses différences d'altitude et de climat, et ses particularités de moeurs et de traditions, cette physionomie une et multiple, si - naturellement pittoresque, qui la distinguait au

commencement du XVIe siècle, alors que, de tous les points de la province, se levaient, sur les ruines du moyen-âge, les clartés de la Renaissance.

Ce n'est pas assez que notre poésie reste française, il faut qu'elle redevienne nationale.

2 septembre 1874.

LE

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