THÉÂTRE INÉDIT
DU XIXe SIÈCLE
E quitte volontiers les chemins battus pour suivre les sentiers inexplorés, et les réputations faites pour m' attacher aux enfants perdus de la renommée. J'y gagne de découvrir, ici des curiosités ignorées, là des originaux méconnus. Et n'est-ce rien que d'échapper à l'ennuyeuse tyrannie des choses convenues ? Tous les sites bons à voir ne sont pas consignés dans les Guides-Joanne ; tous les poètes bons à lire ne sont pas nommés dans les anthologies. Il faut donc savoir gré aux fureteurs de bonne volonté qui, pour leur plaisir et le nôtre, se donnent la peine de rechercher les beaux endroits et de révéler les bons poètes.
Notre pays, Dieu merci, ne manque pas de ces explorateurs charitables qui mettent en lumière, à leurs risques et périls, les talents timides et les génies
modestes. Combien de ceux-là doivent leur essor à l'éditeur Alphonse Lemerre ! A côté de ce spécialiste de l'art fantaisiste, saluons les éditeurs Sanchez et Laplace, spécialistes de l'art dramatique. En se chargeant de publier, à leurs frais et au hasard de la fortune, les productions dramatiques inédites du XIXe siècle, quel service ne rendent-ils pas à leurs contemporains et aux lettres ! Ils encouragent les débutants, réparent à l'égard des auteurs faits les injustices des hommes ou la sévérité des circonstances, et, qui sait ? ils ouvrent peut-être des voies nouvelles à l'art dramatique en France.
L'amateur qui réunirait la collection complète du Théâtre inédit du XIXe siècle se procurerait des jouissances inespérées, comme celle que je viens de goûter à l'instant; — jouissance si vive, que j'ai hâte d'en communiquer l'impression à mes lecteurs.
Il s'agit d'une tragédie en trois actes et en vers, inscrite sous le n° 24 de cette collection des refusés. Ce n'est pas vieux, cela remonte au Ier octobre dernier. L'auteur, M. Marc Bayeux, ne s'était guère fait connaître jusqu'ici que par des nouvelles en prose; mais on peut lui signer hardiment son laissez-passer pour les pays bleus où fleurit la mandragore mystique des poètes.
La pièce a pour titre Nos Aïeux; mais, lesquels
dans l'ordre chronologique ? Remontez, s'il vous plaît, à deux mille ans. Bon ! nous voilà chez nos ancêtres les Gaulois. Ne vous y fiez pas; ces personnages sont d'hier, et sous les illusions fantasmagoriques du passé, transpercent des allusions vivantes et terribles d'actualité.
L'épigraphe de l'œuvre en dit assez la portée, le sens et l'intention :
Oh ! la guerre ! la guerre ! oh ! que la terre saigne,
Sur l'océan glacé que le soleil s'éteigne !
Que tout meure et s'écroule en un deuil éternel !
Qu'on me crève les yeux, que mes mains soient coupées !
Si nous ne devons plus ressaisir les épées,
Que m'importe la vie et que me veut le ciel ?
Ce cri de Gaulois, farouche, haineux, implacable, que deux mille ans de civilisation avaient assoupi, M. Marc Bayeux l'a retrouvé, on ne sait comment, le 18 août 187 1, à Gravelotte. De ce moment, sa tragédie des Aïeux était faite. Je tâcherai de me persuader, en l'analysant, qu'elle n'est qu'une fiction historique. Il ne faut pas. d'ailleurs, qu'elle soit autre chose pour nous, sous peine de laisser croire, chez le voisin, à un sentiment de rancune rétrospective de notre part; et pourquoi, bon Dieu, de la rancune ? Est-ce que nous nous souvenons d'Ariowist, notre vainqueur d'il y a deux mille ans ?
AUTOUR D'UX TIROIR l6\
Captifs ! captifs ! voyez la nature cruelle ! Bien des yeux sont éteints, bien du sang a coulé ; Et la terre sans cœur est toujours verte et belle, Et sur nous le ciel lâche est encore étoile.
Terre et ciel, sans que rien les touche ou les effare,
Regardent les vaincus indignés et pensifs ;
Et la lune découpe un cavalier barbare,
Comme un spectre de honte aux maisons des captifs.
Dans tout ce qui reluit, souffle, frissonne ou vibre, Le découragement, la douleur et l'effroi, Nous garrottent les bras, disant : « Tu n'es plus libre ! » Et nous coupent la langue en ordonnant : « Tais-toi ! »
Aussi nous nous taisons ! hagards, déraisonnables, Ivres de la stupeur de ces réveils glacés, Nous louchons en voyant, — choses invraisemblables, La victoire et le ciel à présent déplacés.
Quelle apparence que ces plaintes d'un druide de la pièce de M. Marc Bayeux s'appliquent à notre situation présente ? Assurément, ce n'est qu'une fiction historique, et nous allons bien le démontrer.
Je ne m'arrêterai pas à examiner si cette pièce est une véritable tragédie dans le sens rigoureux du mot. Elle m'intéresse assez pour me dispenser de rechercher à quel titre, au juste, elle m'intéresse. Admettons, qu'à tout prendre, elle ne soit qu'une suite de scènes lyriques en trois tableaux dont le premier pourrait s'intituler : L'Invasion; le second, Le Désastre; et le troisième, La Revanche; et voyons quel parti M. Marc Bayeux a tiré de cette fiction historique.
L'action se passe en Gaule.
Au premier acte, des bruits de guerre circulent. Ariowist, le roi des Germains, s'est glissé lui-même comme espion dans la ville gauloise d'Alésia^ sous l'habit d'un mendiant, pour étudier le pays et en reconnaître les forces :
C'est la guerre Que je veux ! la conquête immense de leur terre ! J'ai vu leurs combattants ; j'en sais le nombre. J'ai Découvert des chemins auxquels nul n'a songé... Accourez, loups hargneux, renards fins, vautours chauves. Bêtes de toute proie, avec les hommes fauves ! De tous les points du sol sortez de vos halliers, Vous mangerez des morts ! voici les meurtriers ! Mendiants, fainéants avides de rapine, Accourez et suivez la horde qui chemine ; Voleurs, rien qu'en glanant le rebut de nos parts, Vous vous enrichirez, car voici les pillards ! Grands éclairs embrasés dans le sein des orages, Volcans qui dévorez le sol dans vos ravages, Illuminez la nuit de toutes vos lueurs ; Tombez et jaillissez ! car voici les brûleurs ! Et, vous, esprits mauvais, pères des épouvantes Qui criez dans la nuit avec des voix stridentes, Qui trompez, qui mentez, qui jetez dans les cœurs Les découragements, les paniques, les peurs, Les lâchetés dont les braves ne sont pas maîtres, Esprits de trahison, volez ! voici les traîtres.
Ce monologue du mendiant, — je veux dire du roi, relève d'une saveur particulièrement impertinente l'ultimatum de son envoyé qui s'en vient dire aux Gaulois :
Dans le cœur des Germains la bravoure rayonne ; Votre pays nous plaît et votre terre est bonne. Vous avez des trésors, des boeufs bons à manger ; Nous pourrions prendre tout : nous voulons partager. De votre sol, chéri par un pouvoir céleste, Donnez-nous la moitié : nous vous offrons le reste, Voilà tout. Si pourtant la Gaule refusait, Nous dirions : Etant les plus forts, cela nous plaît. Nul, plus que le Germain, n'est de race vaillante : Nous ignorons le luxe et la paix énervante, Et depuis quatorze ans, prenant partout son droit, Aucun de nos soldats n'a couché sous un toit. Donc, si les dieux puissants nous ont livré la terre, C'est une impiété de nous faire la guerre, Puisqu'en nous combattant, tout peuple audacieux Nous résiste malgré la volonté des dieux.
Pareille façon d'agir avait cours peut-être il y a deux mille ans, avant que la fable du Loup et de l'Agneau fût commentée par Machiavel à Tusage des chancelleries; mais, depuis, le code du droit des gens s'est enrichi de tant de délicatesses, et la diplomatie a fait de si grands progrès en l'art des coquetteries internationales ! Comme on voit bien que la pièce de M. Marc Bayeux n'est qu'une fiction historique !
Au second acte, nous assistons à une lugubre plaisanterie du sort. Des bruits de victoire sont colportés de bouche en bouche. Un courrier même vient les confirmer :
Brérox nous commandait ; guerrier habile à feindre, Qui, par d'autres combats et d'autres ennemis, Qu'il avait vus jadis dans de lointains pays, Savait la ruse habile et la feinte certaine.
Et le courrier raconte comment Brérox est parvenu à cerner les bataillons ennemis et à les refouler vers des carrières où ils se sont engloutis.
— Qui te l'a dit ? crie-t-on au courrier et celui-ci répond : « L'air sonne ainsi qu'une fanfare. » — Qui te l'a dit, enfin ? — C'est mon fils qui du champ du combat nous arrive à l'instant. — Mais qu'il vienne ! — Il est mort de joie en arrivant.
La joie du triomphe éclate alors ; on parle de tailler un menhir colossal en souvenir de ce grand jour ; que dis-je un menhir colossal ?...
Taillez vingt mille blocs que vous mettrez debout, En vingt cercles sans fin, semblables au grand tout
Qui contient la nature entière ; Et nos fils salueront, au bord de l'Océan, Ce peuple de rochers, immobile et géant,
Dans son éternelle prière.
Mais le jour s'assombrit tout à coup.
La nuit ! Pourquoi la nuit ? Le soleil cependant Est à peine au milieu de son cours éclatant
Cette nuit soudaine, c'est l'incendie qui s'allume là-bas, qui court et s'approche, et qui couvre le ciel
d'un voile de poussière et de cendres ; et en même temps qu'éclate ce champ de victoire :
Gloire à la Gaule délivrée !
détonne ce cri sinistre :
Hélas ! hélas ! hélas ! notre armée est détruite ! Nos cavaliers sont morts ! nos fantassins sont morts !
"La vérité s'apprend enfin de la bouche des soldats blessés qui reviennent du combat. Brérox a trahi l'armée en l'immobilisant après l'avoir épuisée en de feintes manœuvres. Lui-même annonce le désastre en le colorant de fatalité.
Mais tu nous a trahis ! — non pas moi, mais les dieux ! Sur quoi comptez-vous donc encor ! — sur l'impossible, Sur l'inouï, salut de ceux qui n'en ont plus. Brérox, à l'ennemi ramène les vaincus !
Assez ! dit-il,
Assez ! la ruine est complète !
Assez ! car la force a parlé.
La justice courbe la tête, Le droit s'agenouille, accablé.
— Mais nous avons encore d'innombrables
guerriers :
— En vain l'acier de bonne trempe Reste à vos derniers bataillons ; En vain votre sang bat vos tempes De saintes indignations ;
A la face de la patrie,
Je le jure : il n'est plus d'espoir 1
Résister est une folie,
Et se soumettre est un devoir.
Cet endroit de la pièce est d'un grand effet dramatique et l'on ne peut se défendre, en le lisant, d'une émotion navrante et pleine de colère. Mais ce Brérox, parjure à son pays, cette illusion de victoire, cette légende de carrières où s'abîment les bataillons ennemis ; cette brutale transition de l'ivresse du triomphe à la stupeur de la défaite, qui ne voit que ce sont là des choses d'un autre âge ? Je le disais bien : la pièce de Marc Bayeux n'est qu'une fiction historique.
Cette marche brutale des événements m'a fait perdre de vue le fil conducteur des scènes, l'âme de l'action, en un mot l'intrigue de la pièce : les amours du Gaulois Maël avec la prêtresse Camma. Sachez comment cela se gazouille au pays des dolmens et des grands chênes :
CAMMA
Tu dis que le soir vient, et que mes yeux voilés Reflètent des éclairs d'orage amoncelés ? C'est que je vois passer, dans la nuit des défaites, Les vouloirs avortés et les lâchetés faites. Or, cette nuit qui vient en sera le témoin : Je t'aime et tu mourras !
Camma, cette ombre est loin.
Je crois à la nature immense, conseillère De nos fortes ardeurs ; et je crois à la terre, Mère auguste du blé, du raisin rougissant, Qui nourrissent ma chair et font battre mon sang. Eh bien, tous ces trésors, mes dieux, mon ciel, mon âme, Tout mon être, le sein de ma mère, et la flamme Qui fait battre mon cœur aux mots que je te dis, Et mon courage, fils du sang de mon pays, Je t'offre tout !
J'accepte ; à ton âme profonde Il faut, par une offrande aussi, que je réponde. Et par les Dieux auxquels tu prétends m'enlever, Terrible est mon présent, je vais te le prouver. Je me donne donc, moi d'abord avec l'ensemble De tous les maux devant lesquels un guerrier tremble. Tu sauras la terreur des foyers envahis ; Tu sauras la douleur des combattants trahis ; Les surprises, la fuite errante des armées, Et les villes en feu croulant dans les fumées, Et puis, la marche rude aux longues nuits d'hiver,
Le sommeil sans repos sous l'armure de fer
Voilà ma dot !
La nuit, conseillère sacrée, , Vient à nous, de mystère et d'ombres entourée... Ecoute, tout se tait. L'homme seul veille ; il jette Le fier cri de son âme à la terre muette, Et devant les grands dieux, il mesure sans peur A leur éternité l'infini de son cœur.
Eh bien, devant ces dieux et la calme nature, O Camma ! je me mets à tes genoux ! je jure Que je t'aime !
CAMMA
Tais-toi ! tu jures de m'aimer?
Et vous, Dieux effrayants que je n'ose nommer, Vous l'entendez ! il dit qu'il mesure sans craintes Son cœur à l'infini des éternités saintes. Et vous, sinistres Dieux qui savez l'avenir, Vous dites, que, vaincu, cet homme va mourir ; Que cette éternité, dont son âme s'assure, Au poignard d'un Germain a donné sa mesure.
Quoi ! je mourrais vaincu ? quoi ! mes efforts trahis Ouvriraient un abîme à mon vaillant pays ! Quoi ! les Dieux ont juré que la Gaule ait pour maître Ce Germain ? Dis, comment les démentir ?
CAMMA
Renaître !
Renaître dans un fils dont l'âme aura senti L'éclair de ta fureur : les Dieux auront menti.
La prêtresse Vellêda, s' abandonnant à Eudore, n'avait pour excuse de son amour que son amour, et pourtant devant quel lecteur, devant quelle lectrice n'a-t-elle pas trouvé grâce ? Ici, la prêtresse se livre pour donner un vengeur à son pays. L'idée est neuve et hardie ; mais pareil moyen dramatique, si relevé qu'il soit de patriotisme, risque fort de s'attirer la moue de notre beau sexe. Cette façon d'aimer est si invraisemblable chez nous !
N'avais-je pas raison de soupçonner que la pièce de M. Marc Bayeux n'est qu'une fiction historique?
Continuons, ses amoureux nous ménagent une bien autre surprise.
Le troisième acte nous montre le vainqueur Ariowist, épanoui dans toute l'insolence du triomphe, traînant sur ses pas son cortège de prisonniers au nombre desquels Maël, blessé et sanglant. En tant que conquérant auquel rien ne résiste, Ariowist se croit tout permis, même les entreprises du cœur. L'étrange physionomie de la prêtresse Camma Ta fasciné, et, chose bouffonne, cette jolie Française, — je veux dire cette belle Gauloise, lui impose au point de rendre le lourdaud presque galant. Il a rêvé de se payer ce regain de gloire. De son côté, Camma rêve le rôle de Judith; elle passera dans les bras d'Ariowist, mais pour Fimmoler plus sûrement à sa haine. Dans un entretien secret avec Maël, elle lui dévoile son dessein. Le guerrier résiste; l'idée seule de savoir, lui vivant, sa bien-aimée en contact avec son ennemi, le révolte : « C'est le déshonneur ! » s'écrie-t-il. Elle répond : « C'est le devoir ! » Les Dieux, ajoute-t-elle,
A de certains moments savent choisir un être ; Un homme, par hasard, une femme peut-être ; Lui mettent dans le cœur la force, et dans les yeux Le redoutable éclair de la fureur des deux.
Or, cet élu d'en haut qui tient, dans sa poitrine, En dépôt, le secret de la force divine, C'est moi ! Dans l'épouvante il faut s'habituer. La victime est marquée, et je n'ai qu'à tuer.