LE SOLDAT
Je l'ai tué moi-même.
CAMMA
Alors c'est le moment !
[Elle se dirige lentement vers le dolmen, prend une coupe, monte, et s'approche d'Ariowist.]
ARIOWIST.
Comme te voilà blême !
[Il prend la coupe.]
Que la coupe soit large et pleine jusqu'au bord !
[Au moment où il se renverse pour boire, Camma saisit la serpe d'or qu'elle porte à la ceinture, et la brandissant, s'écrie :]
A la Gaule ! aux vaincus ! aux dieux 1
[Elle lui plonge la serpe dans la gorge.]
Sois ivre-mort !
ARIOWIST, tombant.
A l'aide !
[Tumulte, retour des Gaulois, tuerie ; les Germains sont écrasés.] CAMMA, penchée sur Ariowist.
La justice a retrouvé son centre !
Meurs donc désespéré ! vainqueur, touche mon ventre; Le vieux sang des Gaulois n'a pas encore failli, Et Vercingétorix a. déjà tressailli !
Ah ! pour le coup, plus de doute possible ; la pièce de M. Marc Bayeux n'est bien, décidément, qu'une fiction historique d'un bout à l'autre. Allons, tant
mieux ! On pourra donc la jouer quelque jour sans craindre les susceptibilités soupçonneuses du voisin. Dieu de Maël et de Camma, accordez-moi la grâce de vivre jusque-là pour que je Fapplaudisse !
N'ai-je pas quelque peu défloré cette œuvre par les citations que j'en ai faites ? Une tragédie ne peut se juger sur des fragments; c'est l'ensemble qu'il faut envisager. Juge-t-on bien d'un monument sur quelques pierres taillées ? Tout au plus la vue de quelques pierres taillées peut-elle donner le goût d'examiner le monument dans son entier. Ainsi en est- il de ces lignes; en les traçant, je n'ai pas la prétention de faire une étude raisonnée, mais simplement d'éveiller la curiosité du lecteur.
Après cela, s'il faut dire humblement mon avis sur la production dramatique de M. Marc Bayeux, je ne ferai nul scrupule d'avouer qu'elle me plaît, et pourquoi elle me plaît.
J'y crois discerner deux qualités assez rares et dont je fais grand cas : des proportions d'abord, puis de l'originalité dans les conceptions. Il me semble — est-ce engouement irréfléchi ? — qu'avec peu de chose, quelques retouches dans les détails et quelques rehauts dans les vigueurs, elle pourrait supporter, sans en être écrasée, la signature d'un maître connu.
J'y constate avec plaisir des réminiscences du
théâtre antique, notamment dans le rôle du chorège ou maître des chœurs.
Ce rôle était celui des guerriers improvisateurs qui suivaient les armées, enlevaient la marche et faisaient passer l'âme de la patrie dans le cœur des combattants. Tels furent Tyrtée l'Athénien, Arion de Méthymne et Alcée de Mytilène. Nos pères, les Gaulois, avaient aussi leurs guerriers - poètes ; M. Marc Bayeux a tiré grand parti de ce rôle dans sa tragédie, soit pour rompre la monotonie du dialogue, soit pour donner du relief aux passions en mouvement, comme dans ce passage :
LE CHOREGE.
Aiguise ton glaive à la pierre, Prépare ton casque à cimier, Et selle ton cheval de guerre, Guerrier !