‹ Promenade autour d'un tiroirChapitre 4 sur 21 · PLÉIADE CONTEMPORAINE · texte numérisé non relu

PLÉIADE CONTEMPORAINE

A sotte chose, en vérité, qu'une existence trop prolongée ! On demeure, au milieu des agaceries de la vie, exactement dans l'attitude gênée, maladroite et ridicule d'une orfraie qui aurait oublié de regagner son trou avant le jour. C'est un grand bonheur de mourir à temps, c'est une grande vertu de savoir mourir à temps. Mais qui peut se flatter, dans l'Olympe des grands hommes et dans le paradis des jolies femmes, d'accepter sans sourciller les injonctions de la terrible patte d'oie ? Quand nous voyons un vieillard singer les grâces mignardes de l'enfance, nous sourions de pitié. Mais si, d'aventure, ce vieillard est quelque grand poète, sérieux et grave par habitude, qui cherche à nous donner le change sur son âge en soufflant dans le chalumeau de Tircis ou dans la flûte de Corydon, notre pitié se tourne en dépit. Car la muse n'admet ni de ces transactions avec le rôle appris ni de ces retours niais à l'enfance. Aussi, quand nous la

forçons à revenir en arrière pour se mettre au pas de la génération d'enfants terribles qui nous talonne, elle se venge joliment de nous en sifflant du bout des lèvres quelques airs bouffons qui pourraient bien être les Chansons des Rues et des Bois.

Sans compter que la perpétuité nous lasse en toute chose, même dans le bien, — surtout dans le bien. Il n'était pas tout à fait dépourvu de sens pratique, cet Athénien qui justifiait son vote d'ostracisme contre Aristide, en disant que cela l'ennuyait d'entendre toujours parler d'Aristide le Juste. A sa place, nous en eussions fait tout autant. Chacun son tour, chaque chose à son tour, c'est la moralité des révolutions, et les révolutions sont, à leur manière, des protestations contre le retour d'âge des sociétés caduques.

Il faut que les aigles du temps passé en prennent leur parti, les voilà décidément remplacés par les pinsons et les fauvettes. Ah ! tant mieux, ce n'est pas trop tôt ! Nous allons donc entendre de la musique à notre portée. La France est avant tout le pays du gai babil ; les oiseaux de haut vol ne s'y acclimatent guère, — et puis ils durent tant ! On en a pour sa vie, c'est bien long! D'ailleurs, par ce régime de petits loisirs et de logis étroits que nous imposent les bienfaits de la civilisation, où trouver

AUTOUR D'UN TIROIR 6j

l'espace, où prendre le temps qu'exigent les grandes volières ? Place donc aux petites cages et salut aux petits oiseaux !

Voilà toute une couvée de ces joyeux chanteurs d'avril qui s'ébat depuis quelque temps à la librairie d'Alphonse Lemerre, un brave et loyal éditeur, celuilà, l'homme au petit manteau bleu des poètes, qui a plus fait depuis cinq ans pour la mise en lumière des talents cachés que pas un homme d'Etat depuis cinquante ans pour la mise en pratique d'une idée généreuse. Ce Lemerre, comme il s'est incarné dans son œuvre pie ! et comme il est la mise en action vivante de sa belle devise : Fac et spera. Oui, cher homme, fais et espère. Tant d'habiles gens, ici-bas, ne font qu'à coup sûr et n'escomptent les espérances du génie qu au marc le franc / A faire éclore des poètes, il se peut que tu manques la fortune ; elle a tant de puits à visiter ! Mais, n'est-ce rien que d'être dénicheur de petits oiseaux ? D'abord, en cherchant des nids, on découvre des violettes, c'est toujours autant de gagné ; ensuite on a la chance de trouver des perles fines dans les nids. Comment y sont-elles venues ? Les naturalistes n'ont jamais pu le savoir. Et songe donc ! De ces petits êtres ailés que tu lances aux quatre points de la rose des vents quand tu les juges en état de se risquer dans l'espace, plus d'un

s'abattra, sois-en sûr, parmi les jardins enchantés de cette Armide farouche qu'on appelle la Postérité. En découvrant sous leurs ailes ton estampille et ta devise, elle se dira : « C'est un message d'amour que me fait passer un de mes fervents de l'autre siècle », et elle bénira ta mémoire. Fais donc et espère.

Quelque jour, peut-être, il me prendra fantaisie de broder une étude sur chacun des poètes de cette intéressante volée des jeunes qui prépare son essor dans le passage Choiseul. En attendant, je ne résiste pas au désir de .présenter à mes lecteurs un des mieux venus de la nichée, M. François Coppée, que sa petite comédie en vers, le Passant, — un événement à l'Odéon, — vient de mettre si soudainement en relief.

M. Coppée avait fièrement débuté, il y a deux ans, s'il m'en souvient bien, par un volume de poésies intitulé : Le Reliquaire, — un joli titre, à la faveur duquel il avait fait entrer dans son livre tout ce qui peut tenir de souvenirs délicats, de regrets émus, d'espoirs timides, de doutes résignés dans les replis d'un cœur de vingt ans, ce vrai reliquaire d'or de la poésie. Plus tard, il a publié les Intimités, un autre bijou plus précieux encore par la nature même de son contenu. C'était le coffret aux confidences, le mystérieux receleur de ces mille riens aimés qui sont tout

AUTOUR D'UN TIROIR 6j

dans la vie, qu'on visite souvent en secret, sur lequel on pleure comme un enfant, et qu'on brûle pieusement avant de mourir. J'ai revu et respiré vingt fois les roses desséchées de cet écrin, et toujours il m'en est resté dans l'âme comme le parfum pénétrant de mon propre passé. Voilà en quoi M. Coppée me paraît être un poète supérieur. Il excelle à donner de la grâce et du trait aux impressions les plus simples ; il vous rendra vos pensées les plus familières à ce point vives et saisissantes, que vous croirez les découvrir en vous pour la première fois. Ce que nous cherchons dans un livre, ce n'est pas la majesté qui nous impose, l'éclat qui nous trouble, le difficile qui nous étonne ; c'est, avant tout, le naturel qui nous attire, l'esprit qui nous charme, le sentiment qui nous émeut. Une oeuvre ne doit pas être seulement une curiosité qui nous amuse une heure, mais bien une amitié qui nous lie à tout jamais. A ce compte, ami lecteur, vous allez adorer mon poète, je vous en préviens ; rien n'est contagieux comme l'enthousiasme dans le beau.

Je rouvre, à votre intention, ce petit coffret des Intimités dont je parlais tout à l'heure, et j'en extrais un de ces jolis riens qui sentent si bon, vous savez, quand ils ont eu le contact de la femme aimée :

Le soleil froid donnait un ton rose au grésil

Et le ciel de novembre avait des airs d'avril.

Nous voulions profiter de la belle gelée.

Moi, chaudement vêtu, toi bien emmitouflée

Sous le manteau, sous la voilette et sous les gants,

Nous franchissions, parmi les couples élégants,

La porte de la blanche et joyeuse avenue,

Quand soudain, jusqu'à nous, une enfant presque nue

Et livide, tenant des fleurettes en main,

Accourut, se frayant à la hâte un chemin

Entre les beaux habits et les riches toilettes,

Nous offrir .un petit bouquet de violettes.

Elle avait deviné que nous étions heureux

Sans doute, et s'était dit : Ils seront généreux.

Elle nous proposa ses fleurs d'une voix douce,

En souriant avec ce sourire qui tousse.

Et c'était monstrueux, cette enfant de sept ans

Qui mourait de l'hiver en offrant le printemps.

Ses pauvres petits doigts étaient pleins d'engelures.

Moi, je sentais le fin parfum de tes fourrures ;

Je voyais ton cou rose et blanc sous la fanchon,

Et je touchais ta main chaude dans ton manchon.

— Nous fîmes notre offrande, amie, et nous passâmes ;

Mais la gaîté s'était envolée, et nos âmes

Gardèrent jusqu'au soir un souvenir amer.

Mignonne, nous ferons l'aumône cet hiver.

Qu'on vienne, après cela, soutenir que les réalités ordinaires de la vie, les choses du terre-à-terre si l'on veut, ne sont pas du domaine de la poésie, et que notre langue est une grande dame, une très grande dame., comme dirait Buridan, incarnée à perpétuité dans la pose officielle et la queue à traîne. Passe pour une fantaisie, me direz-vous ; on peut trouver cela par hasard, tout naturellement, comme un enfant trouve un joli mot; mais transportez donc au

théâtre votre muse vêtue à la légère, sans fard et sans poudre de riz, et vous verrez le bel effet que produiront à la rampe son air bonne fille et son petit jargon de tous les jours.

C'est là que je vous attendais. La petite comédie de M. Coppée, le Passant, va répondre pour moi. Charpente, action, facture, exposition, dénouement, tout y est d'une extrême simplicité. Nous avons tous rencontré ce drame une fois au moins dans notre vie, et si nous ne l'avons pas écrit, c'est qu'il nous a paru trop nature. C'est ainsi que nous passons vingt fois, sans y prendre garde, devant un petit coin perdu dont un peintre observateur fera tout à l'heure, sous nos yeux, un lumineux et frais paysage.

L'intérêt, — disons mieux, l'âme de la pièce que nous analysons, tient tout entière entre deux cris du cœur :

Que l'amour soit maudit ! je ne puis plus pleurer !

C'est Sylvia qui s'exprime de la sorte au lever de la toile.

Que l'amour soit béni ! je puis pleurer encore !

C'est Sylvia qui parle ainsi à la chute du rideau.

Entre ces deux situations extrêmes on devine un abîme. Quoi donc a pu le combler ? rien que de très simple, en vérité. L'amour béni a pris un instant la

place de l'amour maudit, voilà tout. Sylvia, la courtisane florentine, éprouve, à travers les lassitudes de la chair, ce désir insensé, du rafraîchissement de l'âme, inexorable supplice intérieur de toutes les filles de marbre. Que lui importent ces amants d'un jour qui l'achètent ?

L'orgueilleux podestat et l'argentier de Gênes Luttent à qui pourra troubler mes yeux sereins, En ouvrant devant moi la splendeur des écrins. Mais nul ne m'a causé même de la surprise. Ah ! c'est que je les hais comme je les méprise Tous ces hommes au cœur aisément contenté, Dont le désir me veut moins que la vanité. Je souffre ! Vivre ainsi sans amour, est-ce vivre ?

Et voici qu'au même instant, comme une réponse à son appel, l'amour chante dans le lointain :

Mignonne, voici l'avril !

Le soleil revient d'exil ; Tous les nids sont en querelles.

L'air est pur, le ciel léger, Et partout on voit neiger Des plumes de tourterelles.

Prends, pour que nous nous trouvions, Le chemin des papillons Et des frêles demoiselles.

Viens, car tu sais qu'on t'attend Sous le bois, près de l'étang Où vont boire les gazelles.

Celui qui chante ce frais canzpniere, c'est Zanetto, un enfant perdu de la société, un bohème de seize

ans, moitié jongleur de sonnets, moitié gratteur de mandoline,

Vivant de vingt petits métiers Dont on n'a pas besoin. Mais pour être sincère, L'inutile ici-bas c'est le plus nécessaire.

Il arrive sur le théâtre sans voir Sylvia, et, cherchant des yeux une place commode où s'endormir, il avise un vieux banc et s'y étend' sans façon. Un banc, dit-il, c'est dur,

Mais la nuit est si douce !

Et puis je les connais, les oreillers de mousse ; On y dort, et si l'on a froid dans son sommeil, Le matin on se chauffe en dansant au soleil. C'est égal ! on est mieux entre deux draps de toile. Cette nuit, je te prends pour gîte, ô belle étoile, Auberge du bon Dieu qui fait toujours crédit !

Sylvia s'approche, et regardant Zanetto :

Mais c'est qu'il dort déjà ! Pauvre petit ! il a sans doute l'habitude. Mais quoi donc? ce silence et cette solitude, Cette nuit parfumée et cet enfant qui dort Me troublent : on dirait que mon cœur bat plus fort, Et qu'une émotion nouvelle le soulève.

Ah ! je suis folle! — Hélas ! il ressemble à mon rêve.

C'est bien son rêve, en effet. Un amour ingénu, candide, saintement croyant, l'extase flottant entre ciel et terre, n'est-ce pas le rêve de toutes les damnées des sens ? Mais la pureté même du sentiment lui impose. Sois clémente, se dit-elle à elle-même :

Aujourd'hui souviens-toi que tout te le défend, Que ton amour fait mal et que c'est un enfant.

Elle a réveillé Zanetto, et le dialogue s'établit entre eux, gêné et presque peureux du côté de Sylvia, pétulant et expansif du côté de l'enfant. Donnons un échantillon de ce délicieux bavardage :

Je vais par là, mais si la route Se croise de chemins qui me semblent meilleurs, Eh bien, je prends le plus charmant et vais ailleurs. J'ai mon caprice pour seul guide, et je voyage Comme la feuille morte et comme le nuage. Je suis vraiment celui qui vient on ne sait d'où Et qui n'a pas de but, le poète, le fou, Avide seulement d'horizon et d'espace, Celui qui suit au ciel les oiseaux, et qui passe. On n'entend qu'une lois mes refrains familiers. Je m'arrête un instant pour cueillir aux halliers Des lianes en fleurs dont j'orne ma guitare, Puis je repars. Je suis le voyageur bizarre Que tous ont rencontré, léger de ses seize ans, Dans le sentier nocturne où sont les vers luisants. Quand il pleut, je me mets sous l'épaisse feuillée, Et je sors, ruisselant, de la forêt mouillée Pour courir du côté riant de l'arc-en-ciel.

Est-ce assez gentiment gazouillé ? Nous entrons dans le vif de l'action. On ne cause pas impunément à deux dans un bois, par une tiède nuit de printemps.

L'amour qui descend au cœur de Sylvia, triste comme un crépuscule d'octobre, monte au cœur de Zanetto, joyeux comme une aube de mai :

Jusqu'ici j'ai couru comme un jeune poulain, Libre, sans désirer d'existence meilleure. Mais je dois l'avouer, madame, tout à l'heure,

Tandis que vous parliez avec tant de douceur,

Tout à coup j'ai rêvé vaguement d'une sœur ;

Et lorsque vous m'avez fait comprendre l'asile

Où l'intime bonheur loin des regards s'exile,

La petite maison que voilent les lilas,

Pour la première fois je me suis senti las.

Eh bien, à votre doux conseil je m'abandonne ;

Alors qu'on est si belle, on doit être si bonne !

Voulez-vous essayer, Madame, s'il vous plaît,

De garder près de vous le petit roitelet,

Et de le transformer en oiseau de volière ?

Tenez, je quitterais ma vie irrégulière

Et je vivrais ici, n'ayant d'autre dessein

Que de passer le jour assis sur un coussin

A vos pieds, vous faisant trouver les heures brèves

Et berçant de chansons fugitives vos rêves.

Un violent combat entre l'amour et le devoir se

Page 1