‹ Promenade autour d'un tiroirChapitre 7 sur 21 · GASPARD DE LA K,UIT · texte numérisé non relu

GASPARD DE LA K,UIT

ous avons un tel engouement de l'inconnu, de l'étranger, du lointain, que nous sommes à mille lieues de soupçonner la valeur d'une belle œuvre, lorsqu'elle est simplement à notre portée. Tout comme ces bons maris qui ne s'apercevraient jamais d'un mérite rare, d'une beauté particulière chez leur femme, si la remarque ne leur en était faite par un tiers, amoureux de la dame, nous n'osons prendre sur nous d'admirer naïvement un talent de notre entourage, si la sanction d'autrui n'a pas dégagé notre goût de son scrupule timide, comme d'une responsabilité compromettante.

Pour nous, gens de province, autrui c'est Paris. Nous n'avons d'autre pierre de touche à vérifier notre or que l'opinion de la capitale; et il est très heureux que cet expert universel se prête d'assez bonne grâce à ces épreuves sur nos pépites du crû; sans cela, que de richesses perdues à jamais ! que de fins métaux sans retour enfouis dans la gangue natale !

Mais le maître-essayeur a tant à faire! La coupelle,

entre ses mains, ne chôme guère, et le plus souvent l'analyse en sort lorsque l'intéressé n'existe plus. Combien sont morts misérables sur des lingots trop tard appréciés ! Puis, exténuez-vous donc à poursuivre cette maîtresse quinteuse qui se nomme la Renommée ! Pour une pauvre petite fois qu'elle se trouve exacte au rendez-vous,, elle arrive dix-neuf fois en retard, et alors que son amant, las d'attendre, est déjà parti depuis longtemps.

Allez à Dijon, par exemple; interrogez le premier venu sur une célébrité de cette ville ayant nom Louis Bertrand. On vous répondra : « Vous faites sans doute erreur; c'est de notre illustre contemporain, le maréchal Vaillant, que vous voulez parler, à moins que ce ne soit du général Charbonnel, ou peut-être de l'amiral Roussin. — Non, dites-vous, il s'agit d'un grand littérateur. » Alors, on vous détaillera complaisamment une longue liste de gens de lettres dijonnais, à partir de Tabourot-des-Accords jusqu'à Louis Viardot, sans oublier les deux Piron ; mais de Louis Bertrand, point de nouvelles. Une idée lumineuse vous traverse l'esprit, et vous jetez dans la conversation le nom de Gaspard de la Nuit, comme vous diriez Han d'Islande pour faire songer à Victor Hugo, ou Jocelyn pour faire songer à Lamartine. A ce coup, le visage de votre interlocuteur s'éclaircit

visiblement, et d'un air entendu : « Je vois, dit-il, ce que c'est : — un livre excentrique et bizarre, rêveries d'un illuminé de bonne foi, — attendez-donc, je l'ai là; — mais est-ce bien le titre que vous dites ? » — et triomphalement il vous sort du fond de sa bibliothèque le Diable amoureux de Cazotte.

C'était bien la peine, ô pauvre poète ! d'écrire en tête de ton livre cette déclaration d'amour filial que ta mère n'a pas lue : « J'aime Dijon comme l'enfant sa nourrice dont il a sucé le lait, comme le poète la jouvencelle qui a initié son cœur. »

Ah ! voilà : cette mère a eu trop d'enfants illustres, et comme il arrive parfois dans les nombreuses familles, les plus espiègles et les plus tapageurs absorbant toute sa sollicitude, elle a fini par oublier dans son coin cet enfant sournois et craintif dont M. Victor Pavie esquissait ainsi le portrait en 1829 : « Ses allures gauches, sa mise incorrecte et naïve, son défaut d'équilibre et d'aplomb, trahissaient l'échappé de province. On devinait le poète au feu mal contenu de ses regards errants et timides... Quant à l'expression de sa physionomie, un dilettantisme exalté s'y combinait avec une taciturnité un peu sauvage. »

Le portrait explique l'œuvre, il s'y adapte naturellement. Supposez cette figure se détachant, mélancolique et contemplative, dans un cadre sévère aux fines

arabesques d'or, sur un fond estompé d'ombres fantastiques, heurtées çà et là par les jeux bizarres d'une lumière qui peut être aussi bien la lueur d'un fourneau d'alchimiste, le reflet d'un incendie, le rayon d'une lanterne, ou même la phosphorescence d'un feu follet, que la clarté du grand soleil, et vous aurez au vif le personnage du portrait, tel qu'il apparaît dans ce cadre étrange de Gaspard de la Nuit.

Quand on a conscience de la pauvre mine qu'on fait parmi les siens, on se tient à l'écart, on vit de son âme et l'on meurt à l'hôpital. C'est précisément ce qu'a fait Louis Bertrand, l'auteur ignoré d'un des livres les plus originaux et les mieux écrits que nous ait laissés la Renaissance de 1830.

Or, ce livre, dont la publication iut, dans son temps, « un des plus beaux désastres de la librairie contemporaine, » réapparaît aujourd'hui, recherché par les curieux et les gens de goût comme une merveille littéraire d'un prix inexprimable. Des mains pieuses ont recueilli jusqu'aux moindres vestiges de ce génie oublié, et voici qu'on nous rapporte ces chères dépouilles, enchâssées à l'étranger dans les plus riches splendeurs de l'art typographique. Mort, il vient prendre sa place à côté des illustrations dijonnaises les mieux honorées, celui qui, vivant, fut heureux « de ne pas faire plus de bruit

que l'oiseau qui se désaltère à la source, que l'abeille qui picore à l'aubépine, et que le gland dont la chute crève la feuillée. »

Dès qu'il s'agit d'un acte de réhabilitation littéraire, il est des noms qu'on est toujours sûr de trouver en tête du jury de re vision. M. Sainte-Beuve est de ceuxlà. Dans une notice écrite en 1842, il avait, le premier, signalé la vaillante participation de Louis Bertrand au réveil poétique des provinces. Ce sera pour M. Sainte-Beuve, un éternel sujet d'honneur que cette curiosité d'artiste qui le porte à chercher ses émotions plus loin que Paris, dans les recoins les plus humbles de la province, et la postérité lui tiendra grand compte de la bienveillance désintéressée avec laquelle il met en évidence les auteurs et les écrits ignorés dont il a reçu une impression particulièrement vive.

Mais l'homme épris par excellence de justice réparatrice, c'est M. Charles Asselineau. En voilà un qui ne dort pas en paix s'il n'a, dans sa journée, innocenté quelque écrivain mal jugé de son siècle ou déterré quelque page envasée dans 1'oublL C'est le sauveteur infatigable des épaves littéraires, la providence des inconnus, des déclassés, des dédaignés. Il va sans dire qu'il a ses préférences marquées; autrement serait-il une providence ? Je doute qu'il con-

sentît à faire deux pas pour se procurer le manuscrit du roman de Tards et Zélie; mais je le soupçonne capable de paver au prix du diamant la plume avec laquelle Félix Arvers écrivait, en 1 83 2, ce chef-d'œuvre inoubliable de quatorze vers que toutes les jeunes femmes savent par cœur.

De cette floraison littéraire qui s'étale si drue et si variée à toutes les marges de notre histoire nationale, un groupe surtout l'attire invinciblement. C'est ce groupe du Romantisme qui se caractérise par son horreur du symétrique et de l'ordonné, par son indépendance d'allure, l'incisive originalité de sa forme, le chromatisme féerique de ses couleurs et sa puissante faculté de symbolisation. La période de 1830 à 1840 l'a vu fleurir avec éclat sur ces robustes semis du XVIe siècle si longtemps étouffés par le convenu, le pédantesque et le guindé, stériles végétations des parterres tirés au cordeau. C'est autour de ce groupe et dans cette période que M. Asselineau circonscrit ses ferventes études.

Dis-nous mil huit cent trente, Epoque fulgurante, Ses luttes, ses ardeurs Et les splendeurs

De cette apocalypse Que maintenant éclipse Le puissant coryza De Thërésa !

Car il est beau de dire, A notre âge en délire Courbé sur des écus :

« Gloire aux vaincus ! «

Envahi par le lierre, Le château, pierre à pierre, Tombe et s'écroule; mais Rien n'a jamais

Dompté le fanatisme Du bon vieux Romantisme, De ce titan du Rhin Au cœur d'airain.

C'est ainsi qu'en ses Nouvel/es Odes funambulesques, Théodore de Banville encourage M. Ch. Asselineau à poursuivre sa tâche. Et certes, notre oublieuse gé nération, à peine au lendemain de cette époque de renouveau, a grand besoin qu'on lui rappelle les splendeurs de son berceau et les belles luttes de ces hommes d'indépendance qui sauvèrent ses bégaiements des solennels radotages du XVIIIe siècle.

Beaucoup de ces grands esprits n'ont laissé d'eux qu'une trace fugitive. Des initiateurs de l'époque, les chefs ont, comme toujours, absorbé les satellites. Les regards, éblouis par Lamartine et Victor Hugo, n'ont pas même cherché à distinguer les talents secondaires qui se levaient derrière ces génies. Mais à présent que nos yeux sont habitués à la clarté de ces deux astres, nous ne serions pas fâchés de voir aussi les petites étoiles. Or, écoutez en quels termes

M. Asselineau inaugure, par Louis Bertrand, ses études sur cette pléiade lumineuse :

« Il eut le don, — comme d'autres en ce tempslà eurent le don de la passion, de la véhémence et de la création poétique, — il eut le don de la délicatesse, de la finesse et de la justesse. Tandis que quelquesuns autour de lui, impatients et turbulents, violaient la langue et la brutalisaient, lui, il l'étudia sérieusement, patiemment et savamment, pesant les mots, remontant au sens propre de chacun, revisant les associations, les rapports, rajustant les images.

« Le premier il eut le sentiment de l'importance des mots et de leur valeur dans la phrase poétique. Et en cela il se rencontre avec le maître suprême des délicatesses, J. Joubert, qui, dès l'aube du siècle, en 1805, en pleine logomachie et en pleine décadence de la poésie et des lettres, avait le courage de rappeler les poètes à la précision et à la justesse.

« Il ne faut pas craindre de le répéter, en face de derniers doutes et de dernières ironies; avant 1820, la littérature française se mourait de langueur dans les ambages de l'imitation routinière et radoteuse : vieilles tragédies, vieilles comédies, poésie didactique et épistolaire, vieux moules séculaires, et que Delille et son école avaient finalement mis hors d'usage ; mais la langue aussi se mourait : les vieux tropes et

les vieilles images, usés pendant plus d'un siècle, bossues et cognés à tous les coins, déformés par l'abus de l'analogie, ne rendaient plus aucun son à l'oreille, et ne s'adaptaient plus au sentiment ni aux idées. Là aussi, tout était à refoire. Il fallait retrouver le rapport direct de la pensée et de l'expression, de la sensation et du vocable, et redonner enfin au verbe toute sa puissance de figure, de son et de relief. Bertrand le comprit, et c'est là sa gloire... Il semble qu'il ait vanné tous les vocables de la langue pour ne garder que les mots pittoresques, sonores et chromatiques. Sa phrase courte est néanmoins très pleine, parce qu'il en exclut rigoureusement tout terme sourd, terne ou abstrait. Il y combine tous les moyens d'expression, le son et la figure, l'orthographe et l'onomatopée. Et c'est ainsi que dans ses brièves peintures il arrive à des intensités prodigieuses... »

Ceci n'est pas une page écrite, mais bien plutôt une pierre gravée. M. Asselineau burine ce qu'il croit simplement écrire. Chez lui aussi, le terme sonne juste à l'idée, et la langue retrouve toutes les sincérités de son origine. Est-il donc étonnant que, sous sa plume, une simple notice acquière l'autorité d'un arrêt, que le livre qu'il a contresigné devienne monument ?

Tel sera désormais le livre de Gaspard de la Nuit, dont l'introduction n'est pas la page la moins intéressante. Il suffit, d'ailleurs, de le feuilleter pour comprendre l'admiration passionnée du critique. Disons pourtant au lecteur qu'il serait trompé s'il pensait trouver dans cet ouvrage de gigantesques échafaudages d'action, de grands développements de perspective. Il n'est pas donné à tout le monde de construire le poème de Notre-Dame de Paris, ni même de composer ce merveilleux pastiche archaïque des Cent et un Contes drolatiques. L'œuvre de Louis Bertrand s'adresse avant tout à ces esprits friands du sobre et du condensé, dont l'imagination étend d'elle-même le cadre de l'objectif qu'on lui présente, et d'un simple trait vivement accusé, déduit à l'infini la sensation des grandes lignes. Aussi bien que la cathédrale entière, le moindre bas-relief peut raconter toute l'histoire du Moyen-Age. Il en. est ainsi des petits poèmes de Gaspard de la Nuit, fantaisies moitié sérieuses, moitié grotesques, ciselées avec un art infini et la plus piquante originalité de ciseau qui jamais ait fouillé la gorge d'une corniche, le tympan d'une arcade ou les jambages d'un portail gothique.

Détachons de l'œuvre quelques-uns de ces fleurons précieux :

LE ViCAÇO'K..

Le maçon Abraham Knupfer chante, la truelle à la main, dans les airs échafaudé, si haut que, lisant les vers gothiques du bourdon, il nivelle de ses pieds et l'église aux trente arcsboutants et la ville aux trente églises.

Il voit les tarasques de pierre vomir l'eau des ardoises dans l'abîme confus des galeries, des fenêtres, des pendentifs, des clochetons, des tourelles, des toits et des charpentes, que tache d'un point gris l'aile échancrée et immobile du tiercelet.

Il voit les fortifications qui se découpent en étoile, la citadelle qui se rengorge comme une géline dans un tourteau, les cours des palais où le soleil tarit les fontaines, et les cloîtres des monastères où l'ombre tourne autour des piliers.

Les troupes impériales se sont logées dans le faubourg. Voilà qu'un cavalier tambourine là-bas. Abraham Knupfer distingue son chapeau à trois cornes, ses aiguillettes de laine rouge, sa cocarde traversée d'une ganse et sa queue nouée d'un ruban.

Ce qu'il voit encore ce sont des soudards qui, dans le parc empanaché de gigantesques ramées, sur de larges pelouses d'émeraude, criblent de coups d'arquebuse un oiseau de bois, fiché à la pointe d'un mai.

Et le soir, quand la nef harmonieuse de la cathédrale s'endormit couchée les bras en croix, il aperçut, de l'échelle, à l'horizon, un village incendié par des gens de guerre, qui flamboyait comme une comète dans l'azur.

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